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II. — L'aclion des consommaleurs

L'assistance par le travail est l’idée d'hier, la mise au service de meilleures conditions de production de

(1) Mme Raoul Sautter : Rapport sur l’œuvre de la rue de Berlin. La femme, n° de juin-juillet 1908, p. 88. (2) Doublot : La protection légale des travailleurs de l’industrie du

vêtement, Pp. 230-231.

la force de consommation de l'acheteur est celle d’aujourd’hui. Lancée, en France, par Mme Brunhes, la Ligue sociale d'acheteurs, inconnue il y a peu d’années, recueille toutes les sympathies. Le monde ouvrier l’acclame, les économistes les plus opposés de doctrines y adhèrent ensemble, et la fondatrice a su réaliser ce phénomène imprévu : l'union des éléments es plus divers et les plus disparates en une organique unité.

Son action méthodique a obtenu d’appréciables succès, et, pour n’en citer qu’un seul exemple, le récent décret, supprimant purement et simplement la veillée après neuf heures du soir dans les établissements de couture est la traduction manifeste des discussions .et vœux du Congrès international de Genève (1). C'est uniquement pour des scrupules juridiques que l’on a cru devoir la maintenir dans la fabrication des chapeaux de deuil et la confection pour deuil. La veillée a donc bien reçu un coup mortel.

Comment pourrait-on concevoir l’action de l’acheteur, auquel la Ligue sociale donne de la cohésion et de la force, par rapport au sweating-system ? Sous quelle forme s’exercerait-elle et dans quel cadre doitelle se mouvoir ? Autant de questions à examiner ici.

Les ligues sociales d'acheteurs partent de cette idée exprimée par M. Gide d’une manière pittoresque : « Le consommateur est un roi, mais un roi fainéant. Nous

(x) Cf. Ligues sociales d'acheteurs. Conférence de Genève 1908, p. 4 à 9, 48 à 64, (très beau rapport de Mme Paul Juillerat), 535 à 542. Voir aussi Bulletin de la Semaine, 2 mars 1910, p. 97, col. 2.

voulons rendre à ce roi sans couronne l'intelligence de ses droits et la conscience de ses devoirs (1}.» EL les cartes d'adhésion à la première conférence des ligues sociales d’acheteurs portaient cette expressive épigraphe : « Vivre c’est acheter, acheter c’est pouvoir, pouvoir c’est devoir (2). »

Elle indique toute la méthode d’action recommandée par les ligues sociales. Les résultats s’en traduisent à la fois : par une publicité gratuite sur les listes blanches aux fournisseurs accordant à leur personnel les conditions jugées indispensables; par des interventions, démarches et réclamations multipliées auprès des chefs d'entreprise obstinés à les refuser ou ignorant les abus constatés chez eux; par un rôle de médiateur, parfois rempli avec succès, dansles conflits entre patrons et ouvriers ;surtout, peut-être, par une œuvred’éducation de la clientèle, en posant devantle public des problèmes dont il est loin de soupçconner l'existence.

Le programme des ligues sociales répond à un besoin manifeste. Leurs succès dispensent d’en fournir la preuve, et l’on comprend la sympathie qu’elles inspiraient à M. Cotelle, dès leur début : «Si les acheteurs le voulaient, ils pourraient apporter le meilleur remède au sweating-system (3). »

Les économistes orthodoxes, surtout M. A. Leroy-

(1) Gide : Conférence à Lausanne 18098. Cité par de Morsier. La responsabilité des consommateurs dans la question du salaire. Bulletin de la Ligue sociale d’acheteurs, 1°' trimestre 1906, p.7.

(2) Compte-rendu. Genève, 1908, p. VI.

(3) Cotelle : Le swrating-system, p. 282.

Beaulieu (1), et Cheysson (2), ainsi que ceux qui redoutent chacune des interventions légales dans l’ordre social, ont urgé le sens de cette affirmation, et volontiers ils verraient dans l'effort de la Ligue sociale d'acheteurs, la solution complète du sweating-system.

La fondatrice du groupement ne partage pas cette confiance, trop inconditionnée pour n'être point un jour désillusionnée. Dans son rapport à la section française pour la protection légale des travailleurs, elle limitait déjà ses ambitions et, le 28 janvier 1909, elle nous écrivait : « La ligue d’acheteurs s’est toujours considérée et proclamée l’alliée, le soutien de la loi, l'organe des revendications syndicales, et pas plus que la loi toute seule et les syndicats tout seuls, elle ne peut être une solution. » |

Nous avons tenu à rappeler cette si nette déclaration. Elle constitue à la fois une preuve nouvelle de la clairvoyance, de l'initiative des ligues sociales d’acheteurs et met en garde les esprits sérieux contre un enthousiasme trop sympathique, prélude d’amères désillusions.

Non, comme le répète Mme Brunhes, la Ligue sociale d’acheteurs seule, n’est pas une solution.

Une courte expérience le confirme.

Pour que ces organisations apportent un remède complet au sweating-system, il faudrait que leur

me

(1) Libres entretiens : 13 décembre 1908, p. 106-107. (2) Cheysson : Le sweating-eystem. Le conseiller de la famille et l'école des mères, août 1908, p. 214.

action fût souveraine sur le consommateur et sur le vendeur.

Hé as lil serait bien chimérique de l’espérer.

L'acheteur a toujours la hantise du bon marché. On dit l’acheteuse plus préoccupée encore de ce désir. L'un et l’autre passent souvent de longues heures à dépouiller les catalogues de maisonsrivales pourobtenir le plus juste prix, et couramment n'hésitent pas à s’imposer un long déplacement pour gagner quelques sous : «On peut rester sceptique sur l’action des Ligues sociales d'acheteurs, disait Mme Compain, en voyant la foule qui envahit les magasins (1).»

Un peu brutalement, M. G. Demartial le remarquait aussi à une séance de l’Union pour la vérité : « Voyez comme les femmes sont âpres à chercher les moyens qui leur permettront d’acheter à meilleur marché, sans s'inquiéter de savoir si les conditions de bon marché n’entraînent pas une désastreuse diminution de salaire et de bien-être chez l’ouvrière. Et vous voulez que le recrutement des Ligues sociales se généralise ? Allons donc ! Pour peu qu’on observe la psychologie de la femme moyenne, cette généralisation paraît impossible (2). » Et M. Demartial conclut par cette boutade : « Le recrutement de la « femme du monde », comme on dit, est peut-être facile, mais pas, je le crains, au point de l’amener à exiger d’un marchand qu’il lui vende 10 francs ce qu’il offre de lui vendre 9 francs.

(1) Libres entretiens, 13 décembre 1908, p. 106, (2) Ibid., p. 109-110,

Le vrai label avec lequel on continuera à entraîner les femmes, à part un bien petit nombre, restera a pan- ‘carte : grande baïsse de mise à prit, occasion exceplionnelle (1). »

Et sur ce point, l’accord est malheureusement trop complet. Si l’article qui ne peut être produit qu’au moyen du sweating-system a une si grande vogue, la faute en est au «consommateur qui demande la camelotte: il désire le bon marché et il cherche un objet qui réponde à son désir dans les meilleures conditions de prix ; il recherche la camelotte surtout dans les meubles, la vaisselle, les tapis, les chaussures, les vêtements (2). » :

Et ainsi la question s’éclaire d’un jour nouveau : l'influence d’une ascension sociale factice sur la vie économique. Il y a un confort relatif nécessaire aux plus humbles situations. Le jeune saute-ruisseau doit paraître bien mis, le petit fonctionnaire sembler élégamment meublé. Cette exigence est de toute première importance puisqu'elle est posée par la nécessité du pain quotidien. De n'importe quelle façon, il faut atteindre un certain train de vie, si l’on veut ambitionner telles ou telles situations, ou s’y maintenir. On a souri, bien des fois, ou on a blâmé l’ouvrière couturière ou modiste, encore petite main, qui se confectionne avec art une robe dans une étoffe à quatre

(x) Ibid., p. 110-t1r1.

(2) De Morsier : La responsabilité du consommateur dans la ques-

tion du salaire. Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs, 1°" trimestre 1906, P. 8,

sous et cache dans les plis de sa jupe des souliers éculés, baïllant d’être trop vieux. Ge n’est point faiblesse ou vanité. Il faut paraître pour être.

Pour notre part, nous pensons qu’à des degrés divers unnombre considérable degenssont obligés, pour vivre» de recourir à des expédients, ayant avec ceux-ci des airs de famille. Quiconque exerce une fonction, qui le fait plus ou moins homme public, apprend à connaître avec terreur une foule de situations insoupconnées. Les transformations économiques n’ont pas encore assez généralisé leurs résultats ni produit cette moyenne d’aisance, signe d’un progrès universalisé. Chaque génération, au cours de ces soixante-dix dernières années, a vu, plus que dans le passé, des inégalités radicales de fortune se constituer entre membres d’une même famille, collègues d’une même profession. Il en est résulté l’élévation, parfois insolente des uns; mais aussi la déchéance de ceux qui ne montaient pas aussi haut. É

Ces derniers sont le grand nombre. Ils ont voulu pallier à leur stabilité, devenue une sorte de deminulio capilis, en restreignant leurs besoins essentiels et en remplacant l’objet fini, soigné, par la camelotte, où triomphe le sweating-system.

Il faudrait donc à tout ce monde un héroïsme surhumain pour lancer lui-même un mouvement dont il fera les frais, si minimes soient-ils. Aussi M. de Mun a-t-il osé dire : « Le luxe populaire pèse lourdement sur la douleur et la misère populaire. Il est une charge à la fois insupportable pour ceux mêmes quilontencou-

ragé, qui en deviennent les premières victimes, qui auraient intérêt, autant que leurs ouvrières et que le public, à remonter le courant des concurrences de bon marché ruineux (1).»

Telle est, à notre sens, laraison profonde, si bien devinée par Mme Brunhes, qui l’a déterminée à écrire que la Ligue sociale d'acheteurs seule n’était pas une solution. La majorité, peut-être, de la clientèle, ne se laissera pas atteindre par le mouvement et elle le juge avec défaveur.

Et alors, le sort de ceux qui acceptent les injonctions de la Ligue sociale devient un peu bizarre. Ils s'imposent des obligations nouvelles, parfois assez gênantes, et, en raison de la situation générale, ils sont amenés à s’avouer le peu de portée de leurs sacrifices.

Evidemment, s’il s’agit de la veillée, d’une commande tardive chez le pâtissier, d'une moindre hésitation dans le choix d’un objet à l’étalage, le fait, par une seule cliente, de se conformer aux conseils de la Ligue sociale d'acheteurs a une répercussion heureuse, parfois considérable. Mais dans le travail à domicile ?

La question est ici toute autre. On sort de la commande pour rentrer dans l’article confectionné d’office, antérieurement à la vente. Que l’objet soit, ici, acheté par un membre de la Ligue où par un de ses adversaires irréductibles, le salaire payé à l’ouvrier n’est pas modilié. Et comme presque tous les objets de qualité

(1) Le Matin. 2 janvier 1910. Interview de M. de Mun par M. Hugues Le Roux.

moyenne sont confectionnés à domicile, on aboutit à cette conclusion pessimiste, que le pauvre, l'individu de condition moyenne, sera condamné à devenir l’exploiteur d'un autre malheureux.

On ne saurait en effet, s'empêcher de s’avouer que l’action des ligues sociales d'acheteurs est à peu près nulle sur les grands magasins en l’état actuel de leur organisation. On vient de le voir, pourtant, c’est là qu’elles devraient aboutir, pour agir avec efficacité sur le sweating-system. Il serait important d’obtenir du vaste établissement, une élévation de prix de la maind'œuvre, et, sur ce point, l’acheteur est impuissant,

Il y a dans les grands magasins deux catégories de fonctions, celles qu’on voit et celles ignorées du public. Une ligue sociale peut agir sur les premières, obtenir, à l’exemple de la baronne Brincard, la suppression de certaines brochures à la bibliothèque des Galeries Lafayette, réussir à diminuer la durée du travail des employés. Et la raison en est simple : toutes ces améliorations se constatent, se contrôlent, et donc, dans une certaine mesure, servent à la réclame, élément indispensable des établissements de vente. Ceux-e1 ont donc intérêt à tenir compte des observations de la clientèle. Au contraire, les questions relatives aux contrats avec les fournisseurs du dehors, surtout avec les entrepreneurs ou les ouvriers dispersés, échappent totalement à l’action de l’acheteur organisé, parce qu’en l’état actuel de la législation, il n’y a aucun moyen de contrôle dont il puisse faire officiellement état pour baser ses revendications,

D'ailleurs, le grand magasin le voulût-1l, 1l se verrait dans l'impossibilité radicale de réaliser la réforme sollicitée.

D'abord, il ne tarderait pas à étre victime de la concurrence. «J’entendais récemment, écrit M. Jay, un commerçant qui fait confectionner des chemises à domicile, reconnaître qu'il ne donnait « presque rien » aux ouvrières occupées à domicile à cette confection. Ce commerçant ajoutait qu'il ne pourrait faire autrement que le Jour où une règle commune obligerait ses concurrents en même temps que lui. Qui de nous n’a recueilli des déclarations analogues ? (1).»

Insister sur ce point est donc inutHe. Trop aisément on comprend que les conditions de lutte des négociants entre eux seraient injustement faussées, au détriment des uns, si ceux-ci accordaient une rémunération supérieure au tarif courant. Aussi, quand 1l a essayé d'améliorer les salaires du travail à domicile par l'initiative patronale, M. Lefébure s'est-il efforcé de conquérir l’adhésion de la Chambre syndicale des tissus.

Une seconde difficulté de réalisation nous semble venir du type de constitution des grands établissements de vente, qui, par un trait de génie de leurs fondateurs ou simplement par suite des nécessités commerciales, se sont trouvés organisés de telle sorte que

(1) R. Jay : Propositions de la commission sur le travail à domicile. Compte-tendu de la V° assemblée générale du comié de l'association internationale pour la protection légale des travailleurs, tenue à Lucerne, 28, 29 et 30 septembre 1908, p. 55.

nulle autreinfluence ne puisse être plus prépondérante, dans les moindres détails, que celle des actionnaires.

L'intérêt évident de ces derniers étant l’accroissement des revenus, la seule indication donnée au personnel sera dans ce sens. C’est bien ce qui se produit en fait. Il serait loisible de citer tel grand établissement, démocratique par son origine et par celle de ceux entre qui fut jadis réparti le premier Capitalactions, où l’assemblée des actionnaires a imposé un minimum élevé de dividendes à distribuer.

Comment dénc l'acheteur pourrait-il y supprimer le sweating-system ? Son influence, si elle réussissait à s'imposer, aboulirait à la transformation complète de l’organisation actuelle du grand magasin.

Rien de plus simple que de s’en convaincre.

M. du Maroussem, dont les enquêtes ont autrefois soulevé bien des fureurs, a étudié longuement la constitution des grands magasins, non pas à la façon superficielle de M. d’Avenel (1), mais consciencieusement, non en romanciér, mais en économiste.

Il à intitulé un article paru dans la Revue d’Economie politique, en novembre 1893 : les grands magasins lels qu'ils sont. L'étude porte spécialement sur le Bon Marché, et il a soin de le remarquer : «Le Bon Marché au point de vue social. C'est le bon riche de l'Evangile, à qui seul sera ouverte la porte du royaume des Cieux. Néanmoins, telle est la force du système, telle

ce point reste acquis — est hors de pair

(1) D’Avenel : Mécanisme de la vie moderne, 1' série passim.

est la logique de l’impitoyable machine qu’elle va nous apparaître, exigeant de l’industrie, soumise, obéissante, un triple tribut : 1° le prix d’achat le plus faible, abaissé par le sweating-system; 2° des entrepôts et des docks empruntés sans indemnité; 3° un fonds de roulement gratuit, car les fournisseurs se transforment en banquiers forcés » (1).

Laissant de côté les deux derniers points, qui ne sont pas particuliers au travail à domicile, il paraît intéressant de voir, d’après M. du Maroussem, évoluer l’organisation du grand magasin, vers l’oppression fatale de l’ouvrier isolé.

La hiérarchie du Bon Marché est constituée au sommet par trois gérants, au-dessous desquels on trouve un conseil de quinze employés supérieurs «détenant chacun sous leurs ordres un quinzième des services et des rayons de la maison (2).» Ils sont «payés par une part sur les bénéfices (3) ».

Au sommet donc de la hiérarchie, l'intérêt à l’augmentation des profits est déjà la préoccupation essen- tielle. Elle devient plus intense du fait que les appointements de ces hauts employés ne sont pas identiques les uns aux autres, puisqu'ils dépendent du produit de ce quinzième des services et rayons dont ils sont responsables. Les gérants comparent les uns aux autres leurs collaborateurs immédiats, et parmi eux cette

(1) Du Maroussem : Les grands magasins tels qu'ils sont. Revue d'économie politique, novembre 1893, p. 934.

(2) Ibid., p. 930.

(3) Ibid., p. 930.

perpétuelle émulation double le rendement de la portion du grand magasin confiée à leurs soins.

Chacun des rayons «forme une maison de commerce distincte, commandée par un commerçant responsable : le chef, qui porte aussi le nom de premier (1) ». Perpétuellement cet homme s'entend pousser par son supérieur immédiat à augmenter l'importance de son rayon. Mais à cette excilalion peut se joindre son propre intérêt. En effet, en plus de son traitement fixe, il « a droit à un tant pour cent, non pas sur le chiffre de la vente, mais sur l'augmentation des affaires du rayon, comparativement au chiffre de l’année précédente, du 1er août au 1er août. Si les affaires restent stationnaires, pas de tant pour cent, au moins en principe (2) ».

A tout prix il faut donc accroître la vente du rayon dans lequel on est placé. EE comme six établissements analogues fonctionnent, au moins, à Paris, sans compter ceux de moindre importance, le problème devient de plus en plus difficile à résoudre, car l’augmentation de la clientèle ne peut se produire dans des proportions aussi constantes et aussi considérables.

Force est donc d'élargir sa clientèle par en bas, c'est-à-dire d'atteindre une couche sociale inférieure. On y parvient en abaissant les prix. Le procédé est évident. |

Et voilà, à notre sens, la raison pour laquelle la

(x) Ibid., p. 931.

(2) Ibid., p. 932

concurrence devient de plus en plus âpre. C’est le besoin d’atteindre sans cesse un public plus étendu, et comme la clientèle plus aisée a fourni son maximum, il faut que le grand magasin se démocratise de plus en plus. Mais au fur et à mesure que ses prix se mettent à la portée des petites bourses, la qualité des produits ne doit pas devenir inférieure sous peine de perdre par en haut, le gain d’en bas.

La seule solution possible est donc dans la compression toujours accrue du producteur et spécialement du travailleur à l’entreprise.

Nous avions donc le droit d'affirmer que l’organisation actuelle du grand magasin postulait le sweatimgsystem. EL pour cela, l’action de l’acheteur organisé est, en cet élat de choses, absolument inopérante.

En admettant même une intervention heureuse auprès de la direction de l'établissement, dépasseraitelle l’ampleur d’une manifestation platonique ?

Nous ne le pensons pas, car on ne saurait trop le redire : le grand magasin n’est plus, de nos jours, qu'un agrégat d'établissements multiples.

Le principe directeur est l’utilisation pour un aceroissement de gain, d’un nombre considérable d'intérêts individuels, toujours opposés. «Chaquerayon, véritable maison de commerce dans la grande, est maître de ses achats. Le chef est 1ei souverain (1). » C’est la constitu- Lion organique permettant l'application du principe.

Pour qu'il soit possible à la direction du grand

(1) Du Maroussem, loc. cit., p. 934.

Torre

magasin d'empêcher, dans ses rayons, le développement du swealing-system, une réorganisation complèteetune réforme Lolale seraient done nécessaires. Il a produit de trop excellents résultats pour qu’on y songe sérieusement.

Les grands magasins donnent le ton, imposent la loi. M. d’Avenel l’a constaté avec son habituel optimisme : «La manifestation des prix par les journaux et les prospectus est utile à ceux mêmes qui n’achètent pas au grand magasin. Elle sert de base, qu'il n’est guère possible aux détaillants de Paris ou de la province de dépasser. L'influence des grands magasins sur les prix est, ainsi, dix ou douze fois plus importante au bien-être national que ne pourraient le faire supposer leurs chiffres d’affaires (1). »

Ce qui revient à dire que le swealing, obligatoire par l’organisation du grand magasin, est aussi imposé par lui à tous les autres commerçants.

Dura ler, sed ler.

Que peut y faire la Ligue sociale d'acheteurs ?

On voil donc, aussitôt, combien ilest vain de chercher de ce côté l'amélioration d’un sort lamentable.

EL pourtant, sans paradoxe, il est loisible de soutenir que sans la Ligue sociale d'acheteurs, la suppression du swealing-system n’eûl pas seulement pu être envisagée. Par ses tracts, les enquêtes qu’elle a provoquées, l'éducation du public visée el atteinte par elle, la Ligue sociale d'acheteurs a soulevé un immense

(1) D’Avenel : Mécanisme de la vie moderne, 17° série, p. 89.

mouvement de réprobation contre le sweating-system: Elle l’a lancé dans le milieu le plus inaccessible à l'étude des problèmes économiques, en parlant à son cœur, et en faisant voir le « musée des horreurs économiques ».

Plus la révélation était imprévue, plus l'impression fut profonde et durable. Chacun se hâtait de redire autour de lui ses découvertes navrantes, et dans son interlocuteur recrutait un adhérent pour la croisade moderne contre l'exploitation par la fabrique collective.

S1 à l'heure actuelle, l'idée est en l'air, suivant une formule courante, mais singulièrement expressive, on ne saurait en témoigner trop de reconnaissance à la Ligue sociale d'acheteurs. Cest son œuvre. Aussi, nous souscrivons volontiers, et sans réserve, à ces paroles de M. Jacques Tourret : «C'est au mouvement général de réprobation contre les abus du travail à domicile, aux expositions des misères économiques, aux livres et aux brochures dévoilant les hideurs que cache le bon marché, c’est à ce travail longuement poursuivi et jamais découragé de tous les membres isolés ou groupés des Ligues sociales d'acheteurs, qu’est dû le mouvement d'approbation générale qui a salué le projet de loi de M. Albert de Mun sur le minimum de salaire (1). »

Aussi, dirons-nous avec l’auteur d’un article du

(1) Jacques Tourret : La force de consommation au service de la législation ouvrière et de l’action syndicale: Etude lue aux journées sociales de Limoges, 15, 16 et 17 octobre 1909,

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