‹ La lutte contre le sweating-systemChapitre 28 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Syndicalisme

La terreur inspirée à certains par le développement de l’organisation professionnelle ouvrière est la meilleure preuve de sa puissance. Bien souvent les groupements patronaux les plus solides, tels que l'Union du Bâtiment ou le Syndicat des Textiles, ont dû capituler devant elle. Il semble donc que le sweating-system lui-même ne sache résister à l’action syndicaliste. Certains mettent en elle toute leur confiance. « Ce que ne pourra jamais faire l’action légale, l’action des travailleurs unis en syndicats pour la défense de leurs intérêts professionnels pourraient facilement loblenir. Les travailleurs à domicile ne se connaissent, il est vrai, pas actuellement, mais demain ils peuvent se rapprocher sans travailler au même endroit; la

volonté de se défendre suffirait pour 'es unir. Le syndicat seul relèvera le travail à domicile (1).»

Une courte histoire du mouvement syndical chez les travailleurs à domicile, permettra d'apprécier la portée du remède proposé. Jusqu'à ces dernières années elle eût pu se résumer en un procès-verbal de carence,et un des patrons enquêtés par M. Eugène Tardieu indiquait précisément comme avantages du travail à domicile, le manque total de cohésion des ouvriers.

L'aveu est si peu déguisé qu'il vaut d’être retenu : « Voici le patron qui est partisan du travail à domicile parce qu'il a plus de tranquillité avec ce régime-là. Il ne craint pas de faire un sacrifice pour garder un bon ouvrier. Quand il l’augmente cela ne fait pas gloser comme dans l'atelier où les convoitises sont excitées facilement. L’ouvrier à domicile reçoit un jour un salaire plus fort, on le paie même pendant la mortesaison, on lui trouve du travail, quand même il n’y en à pas, parce qu’on tient à ses services. Mais personne n’en sait rien. Les médiocres, le patron les remplace sans faire crier un atelier. C’est bien plus commode. Aussi, pour le patron, la vie de l’ouvrier à domicile défie toute critique (2). »

Sans vouloir souligner les dernières phrases qui,

(x) Roger Merlin : Le retour du travail à domicile est-il un bien ? Revue Foi et Vie, 1°* novembre 1904, p. 588.

(2) Eug. Tardieu : L'industrie du vêtement pour hommes à Bruxelles et dans l’agglomération Bruxelloise, 1899. Office du travail belge, P. 209-210,

indirectement, réfutent la théorie optimiste de ceux pour lesquels les travailleurs à domicile sont tous des petites mains, on ne peut s'empêcher de tirer de cet, interview la preuve d'absence presque totale d’organisation professionnelle.

Comme les femmes constituent l'immense majorité des employés de la fabrique collective, c’est de leur état syndical que nous nous occuperons principalement. D'ailleurs, pour les hommes, en dehors des rubaniers stéphanoïs, nous ne connaissons point d’organisation de travailleurs à domicile. Encore pour ces derniers l’action syndicale n’a produit aucun résultat, et il faut lire à ce sujet les pages émouvantes du volume des statistiques des grèves en 1899 (1). Toutefois, ce serait solliciter les faits que de faire état de cette lamentable expérience. L'industrie rubanière subit une crise générale, suffisante à elle seule pour expliquer l’insuccès auquel il vient d’être fait allusion. En toute loyauté il faut donc reconnaître l’absence de portée de la lutte si longue, entreprise dans la région stéphanoise il y a environ dix années.

Mais, quand bien même le problème eût été résolu chez les travailleurs-hommes, par l'effort syndical, la question demeure entière, s’il n’a pas son parallèle dans le monde féminin.

De ce côté, il n’y a pas place pour la moindre 1llusion. Si nos renseignements sont exacts — et une

(1) Office du travail: Statistique des grèves et des recours à la conciliation et à l'arbitrage survenus pendant l’année 1909, p. 545 à 569.

étude de Mme Compain qui a enquêté avec beaucoup de conscience le mouvement syndical féminin, (1) les confirme — il y aurait à la Bourse du Travail soixantequatre ou soixante-cinq syndicats dans lesquels les femmes aient accès.

Sur ce nombre, quatre sont exclusivement féminins.

Les uns et les autres —sauf celui des non gradés de

l'assistance publique et la Fédération des tabacs et des allumettes —— comptent un nombre infime de syndiquées. De plus iln”y a « aucuneouvrière à domicile (2) ». Cet exemple n’est pourtant pas tout à fait concluant. On pourrait objecter l'hostilité connue des ouvriers agglomérés à l'égard des travailleurs isolés» qui fut si bien caractérisée par les moqueries des midinettes, observées durant les expositions, faites par le Sillon, au Musée des horreurs économiques. …. Le 16 janvier 1910, on a convié à une réunion de la Bourse du Travail les ouvrières de l'aiguille dans le but de les amener à se syndiquer. Quelques-unes à peine sont venues et encore c'étaient des couturières en ateliers (3).

(1) Cf. Mme L.-M. Compain : Le féminisme au XX° siècle. [Idées modernes, 1909, passim.

Voir aussi du même auteur : Féminisme et Syndicalisme. Correspondance mensuelle de l'Union pour la vérité. Novembre 1909 p. 85 et suivantes.

(2) Mme L.-M. Compain : Féminisme et Syndicalisme, p. 87.Voir aussi Féminisme au XX° siècle (Idées modernes 1909, p. 331).

(3) Mme L. M. Compain: Féminisme et Syndicalisme. Correspondance de l'Union pour la vérité, 17 février 1910, p. 288,

D’autres tentatives ont été conçues en dehors du monde de la Bourse du Travail. Si toutes n’ont pas été absolument infructueuses, elles ne paraissent cependant pas devoir prendre une très grande envergure.

11 y a sept ou huit ans, un premier essai avait été commencé à l'Université populaire de Montmartre. On fit quelques réunions, des personnes dévouées, comme Mie Blondelu, secrétaire du syndicat des fleuristes plumassières, apportèrent le concours de leur esprit d'organisation. Il ne vint guère de travailleuses et au bout de peu de temps l'expérience fut jugée suffisamment concluante pour être abandonnée. M. Flory, mentionnant le fait sur lequel M1ie Blondelu a bien voulu nous renseigner par ailleurs, ajoute tristement qu'on «n'a pu aboutir par suite de lindifférence des ouvrières elles-mêmes (1) ».

Un syndicat fondé en 1898, ayant pour titre : Union de la Chambre syndicale des couturières et assimilées, a son siège 127 rue de l’Université.

Nous y avons appris qu'il n’y avait pas d’ouvrières à domicile parmi les 687 ou 688 sociétaires annoncées ; ce qui, à la réflexion, n’étonne pas, car ce groupement très opposé à la Bourse du Travail, et qui n’y esb pas inscrit, nous paraît à plusieurs indices être une sorLe de bureau de placement.

Ces observations sont d'ailleurs secondaires puisqu'on reconnait qu'on n’a pas detravailleuses à domi-

cile.

(1). M. Flory : Le travail à domicile, p. 96 (en note).

A la suite de la façon pressante dont depuis quelques années se pose la question du sweating-system, deux synd cats viennent de se créer, sous des influences catholiques. L'un, tout récent et peu développé, le syndicat des couturières et professions connexes à domicile, est néil y a quelques mois (1). Il est encore à sa période de début et ne réunit guère qu’une quarantaine d’ « ouvrières privilégiées qui travaillent directement pour de grandes maisons de lingerie (2) ». |

L'autre, sur lequel il est nécessaire de s'étendre, car il est plus ancien et déjà fortement constitué, groupe « aujourd’hui quatre-vingt. membres (3) ». Le syndicat des ouvrières de l'aiguille à domicile a été fondé le 17 janvier 1909, 38, rue de Vercingétorix. Ce restera une de nos joies d’avoir été des premiers mis au courant par les initiatrices du mouvement de leur généreux projet. Nous retrouvons dans nos dossiers la note polycopiée adressée par elles à diverses personnes, fin 1908, et croyons utile d'en reproduire les premières lignes, car elles montrent le caractère sérieux et nettement professionnel de l’entreprise.

« Les personnes qui ont été émues par la misère des travailleuses à domicile sont unanimes, je crois,

(1) Mne L.-M. Compain.: Le Féminisme au XXe siècle. Idées modernes mai 1909, p. 331.

(2) Ibid. p. 331.

(3) Peuple Français, 24 janvier 1910, p. 2 : Nos renseignements personnels laisseraient soupçonner depuis,un total de membres plus élevé, On dépasserait actuellement la centaine,

à reconnaitre que le mal vient de trois causes : de l'isolement de l’ouvrière, de sa méfiance à l'égard des autres travailleuses et de la concurrence qui fait que le patron a toujours des demandes de travail pour un ouvrage dont le prix de facon est dérisoire.

« La misère des ouvrières à domicile amène, et amènera encore bien plus, si l’on n'y remédie, la déchéance physique et morale de ces femmes et de leurs familles.

« Les causes de la crise du travail à domicile sont donc : l'isolement, la méfiance, la concurrence.

« Pour remédier à cette situation, il semble que le groupement professionnel, le syndicat, est nécessaire. »

Quelques lignes plus loin, les fondatrices du syndicat spécifient encore : leur « désir est de grouper, au début surtout, une élite ouvrière et de développer dans chaque travailleuse l'initiative, l'intelligence des questions professionnelles et économiques, l'esprit syndical qui, bien compris, est un esprit de fraternité chrétienne, d’aide mutuelle.

«Nous n’entendons pas faire une œuvre dans le sens de patronage bienfaisant que nous avons donné à ce mot en France; ces organisations catholiques existent déjà et font dans leurs sphères respectives le plus grand bien. Nous voulons aider à créer une force vraiment ouvrière, éclairée et agissante, vaillante et prudente. »

Aussitôt, elles se mirent à l’œuvre. Mais que la tâche des dirigeantes est lourde et pénible ! QI faut .que celles-ci se transportent au logement de chaque

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