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ouvrière, qu’on leur aura signalée, qu’elles lui expliquent, par exemple, les avantages de la mise en commun de leur travail avec d’autres, de façon à réaliser des commandes plus considérables et plus avantaseuses (1).» Elles doivent surtout éveiller chez toutes la conscience de l'intérêt colleclif. Sans se lasser, elles multiplient démarches et réunions préparatoires et leur ténacité aboutit enfin à grouper une élite professionnelle.
Voici le fonctionnement actuel du syndicat des ouvrières de l’aiguille à domicile.
Pour en faire partie, les condilions suivantes sont imposées : 10 travailler à domicile; 22 avoir 17 ans révolus; 30 avoir bonne vie et bonnes mœurs; 40 être présentée par deux membres du syndical et admise par le conseil; 59 verser une fois pour toutes 0 fr. 50 d’entrée et O fr. 20 de livret; 6° donner chaque mois une cotisation de 0 fr. 25.
Contrairement à la coutume à peu près générale du syndicalisme français, ces cotisations sont régulièrement payées — le plus souvent trois mois à la fois e£ d'avance — preuve nouvelle du sérieux de l’organisation et de la valeur morale des associées.
L'examen des services syndicaux arrive à des conclusions identiques. Très peu de syndicats ont une vie professionnelle intense. La plupart, c’est de notoriété publique, nés au cours d’une grève, voient alors affluer un certain nombre d’adhérents., La lutte à soutenir
(1) L. de Contenson : Les syndicats professionnels féminins, p. 38.
= gr —
leur donne de la cohésion, mais la reprise du travail une fois effectuée, la débandade commence, l'élite seule demeure, eb il n’est pas bien sûr qu’elle profite de l’accalmie pour travailler à l’organisation de la profession. Le syndicalisme français est, chacun le sait, — sauf pour les industries du livre
Composé souvent de soldats sans chefs, el presque toujours un mouvement de façade. Aussi l'éducation ouvrière ne se développe guère.
Au contraire, le groupement que nous étudions, n’a pas été suscité dans la passion d’une lutte violente. Aussi, il est devenu de suite une force d’éducation professionnelle, d'aide mutuelle et d’amélioration d’un sort économique épouvantable.
Afin de faciliter l'étude et la défense des intérêts et des droitsdes travailleuses, chaque associées’engage à faire profiter le syndicat de ses remarques et de ses expériences. Une commission d’études se réunit régulièrement tous les mois et plus souvent s’il est besoin. Dans le même but, fonctionnent des cours pratiques où les syndiquées apprennent peu à peu à faire un corsage, à relever un patron, à confectionner une jupe, une jaquette, un moulage. Ainsi on travaille constamment à développer l'élite qu’on est parvenu à réunir.
En outre, on se préoccupe de l’amélioration immédiate de la condition matérielle des travailleuses. La syndiquée qui achète constamment une ou plusieurs fournitures de travail (fil, aiguilles, simili, etc...) en informe le secrétariat du syndicat. Si une ou plusieurs autres syndiquées employaient cettemême fourniture,
et que la chose en vaille la peine, on se constituerait en coopérative ; la secrétaire ferait une commande à la maison de gros et laisserait les objets aux ouvrières au prix coûtant, Dans certains cas, le bénéfice serait très appréciable, ainsi le prix de dix aiguilles de machine, talon plat, tomberait à 0 fr. 45 centimes.
Une orientation identique se manifeste au Syndicat des ouvrières à domicile (1).
Dans le même ordre d'idées, une ouvrière sans travail se voit indiquer une maison par laquelle sont employées telles ou telles de ses collègues et susceptible de procurer de l’occupation. Entre elles aussi les syndiquées se signalent les meilleures entrepreneuses.
Un projet plus vaste s’est préparé ces derniers mois. On a songé à fonder danslesyndicat une «entente mutuelle » pour prendreletravail directement au magasin, recevoir un minimum de salaires immédiat, et se répartir les bénéfices qui seront réalisés par cette suppression d’entrepreneuse. (Cette organisation est réservée à l'élite du syndicat aux ouvrières, ayant fourni des preuves de capacité.
L’ «entente mutuelle » est administrée par le Conseil syndical qui décide avecle groupe d'entente mutuelle » les achats de machines, taux de paiement desouvrières, etes:
Une ouvrière coupe les costumes, une autre remet chaque partie à une ouvrière spécialisée, lui explique exactement le travail et le contrôle à son retour.
(1) Impasse Gomboust : Voir aux Annexes la réponse de ce syndicat au questionnaire du Ministre du. Travail sur le minimum de salaire,
Chaque mois, s’il y a lieu, après défalcation faite pour salaires servis immédiatement aux ouvrières, amortissement de machines, mannequins, loyer et frais divers, une ristourne sera donnée aux ouvrières jusqu’à concurrence de 80 % des fonds disponibles, 10 % servant à créer une caisse de réserve ne pouvant excéder 500 francs, qui permettra de donner à l'ouvrière le salaire immédiat prescrit par le conseil, quand le magasin paye insuffisamment pour couvrir les frais de l’entente, et donner le salaire prescrit. Les 10 derniers % rémunèreront l’enseignement professionnel syndical.
Les retards dans le rapport d'ouvrage empêchant de le rendre au magasin dans les délais prévus, entraîneront, le premier, une amende d’un franc; le second, une amende identique et un blâme:; au troisième on est rayé de la commandite, sans préjudice de la perte des ristournes dues depuis le commencement du mois. Si à la livraison le magasin fait un reproche justifié, la délinquante payera une amende de un franc. En cas de récidive, le blâme accompagne une amende de deux francs. Le troisième reproche fondé entraînera comme ci-dessus l'exclusion de l’association. Le produit des amendes n’entrera pas en compte dans les recettes ; comme jadis, c’est un peu le prix du sang, on ne saurait, semble-t-il, légitimement le convértir en profit direct pour les autres. Îl sera employé — il s’agit d’un groupement féminin — à acheter des fleurs et des douceurs aux sociétaires malades,
Nous avons tenu à exposer en détail le fonctionne
ment et l’organisation du syndicat des ouvrières de l'aiguille à domicile. Non pas seulement pour témoigner de notre respectueuse admiration à des femmes d’un dévouement et d’une intelligence supérieurs; mais par Ce que ce groupement, aboutissant pour son élite à la création d’une sorte de coopérative modèle, constitue l'effort le plus sérieux, et presque le seul, de groupement d’ouvrières à domicile parisiennes.
En province, on signale, outre le syndicat des Képiéristes de Toulouse, auquel il sera fait allusion plus loin, l’un ou l’autre « syndicat de dentellières (1) », très peu importants d’ailleurs, et sur lesquels nous n'avons pu obtenir que des renseignements si incomplets, qu'ils démontrent amplement l'état embryonnaire de ces groupements d’ouvrières d'élite.
Le numéro de mars 1910 de « L’Ouvrier de l’Habillement », organe officiel de la fédération d’industrie des travailleurs de l'habillement de France et des colonies, publié avec le timbre de la confédération générale du travail, fournit les documents suivants.
L'auteur constate que « malheureusement l’action syndicale est, pour les confectionneuses (à domicile) de peu d’efficacité. La plupart d’entreelles, comptant sur les ressources fournies par les salaires de leurs maris, se contentent aisément du plus maigre salaire d'appoint. Elles ne veulent pas se syndiquer » (2).
On cite pourtant dans la suite de l’article deux syn-
(1) La Vie économique : Article de la Revue économique internationale, 15-20 septembre 1904, p. 193.
(2}EOE cit. p2 coler
dicats de travailleuses à domicile en province, l’un à Rouen el dont le siège est à la Bourse du Travail, l’autre à Marseille.
€ D’après cerlains renseignements le nombre des adhérents » du premier «est très minime et son action Jusqu'ici inefficace » (1).
Pour Marseille, la documentation est plus précise, mais non de nature à modifier l'impression antérieure.
« Un syndicat des lingères et confectionneuses (à domicile) existe à Marseille depuis 1900. Il compte, à l'heure actuelle, le chiffre dérisoire de 20 membres. Malgré le dévouement inlassable de la trésorière, Mme Augier et de la secrétaire Mme Roustan, l’apathie a anémié à ce point l'énergie des exploitées, qu'elles en arrivent à accepter, presque de gaieté de cœur, ce qui est la plus ignoble violation de la dignité humaine » (2).
En somme la silualion est pire encore en province qu'à Paris. Une des enquêéteuses sillonnistes le confirme en notant «qu'il y a une grande différence entre les confectionneuses de Paris et celles de la province »(3) au pointde vuedel’aptitude au syndicat. Elle conclut en faveur du syndicalisme parisien. Les pages précédentes prouvent l’optimisme de cette manière de voir. Quand on assure que « les premières (les ouvrières parisiennes) ne s’effarouchent pas du tout à
(r)Æbid,. p. z, col:.r.
(2) Ibid. p. 2, col. 2.
(3) Eveil démocratique, 8 décembre 1907, p. 2, col. t
l'idée de syndicat » (1), on exagère certainement. Mais quand on affirme, pour la province surtout, qu «il ne faut pas parler d'association ni de syndicat aux femmes travaillant chez elles, elles n’y comprennent rien et n’y veulent rien comprendre » (2), il nous paraîb, que, pour longtemps encore, on à tout à fait raison. Le syndicalisme est inconnu et même insoupconné dans les fabriques collectives des départements. L'exemple de la rüe Vercingétorix serait-il donc suffisant pour dire avec M. Georges Lévy que dans le travail à domicile : «le syndicat peut, en effet, augmenter le taux des salaires, diminuer la durée exagérée du travail, améliorer les autres conditions du travail en négociant avec l'employeur des contrats collectifs » ? Lui est-il « possible aussi de supprimer l’intermédiaireet, parfois, l’employeurlui-même, en créant entre ses membres des coopératives de production? »(3) Vastes ambitions et beaux rêves ! Jusqu'ici, dans le grand Paris, on à groupé deux cents ouvrières à domicile; eb ceux-là seuls qui ont vu de près la somme d'efforts nécessaires à ce résultat relatif, comprennent le pessimisme de M. d'Haussonville, avec lequel nous sommes heureux de nous trouver d'accord sur ce point. Ayant été mis en cause au Sénat par M. Caseneuve, il lui écrivit le 20 décembre 1909. « J'aurais
(tr) Lbid.p.12, col. 42:
(2) Eveil démocratique, 8 décembre 1907, p. 2, col. 1. Opinion d’une autre enquêteuse.
(3) Georges Lévy : Des moyens de conserver le travail à domicile, P. 130.
dit, suivant vous, que ces salaires trop justement appelés de famine, vont disparaître incessamment grâce à l’action des syndicats. Or, j’ai constaté, au contraire, avec infiniment de regrets, que les ouvrières travaillant à domicile n'étaient point syndiquées, et j'ai signalé les difficultés qui s'opposent à la constitution d’un syndicat de cette nature, en exprimant le vœu, plutôt que l’espoir, de voir l'initiative privée, triompher de ces difficultés » (1).
Pas plus que M. d'Haussonville, nous ne croyons à la généralisation du mouvement syndical, On remarquera d’ailleurs, que les succès certains et positifs ohtenus par le syndicat des ouvrières de l'aiguille à domicile ne sont rendus possibles, que par l’état inorganique des autres ouvrières. À lui s’applique— moins complètement sans doute — une des observations présentées tant pour l'influence de la machine pouvant « très bien ne pas profiter à l’ouvrière », car « elle peut ne devenir ainsi qu’un instrument perfectionné de rabais » (2) que pour les avantages de la suppression de l’entrepreneuse par les œuvres d’assistance, L’heureux effet constaté ne se produit que si l’organisation est exceptionnelle, Si elle s'étendait, on aboutirait ici à une nouvelle baisse des salaires, par suite de la trop grande abondance de bras et de la concurrence formidable du salaire d'appoint.
D'ailleurs un fait cité au syndicat de la rue Vercingétorix laisse entrevoir dans cette catégorie de per-
(x) Cf. Le Temps, 21 décembre 1909, p. 2 col. 5. (2) Brants : La petite industrie contemporaine, p. 153.
sonnes le rôle restreint auquel les syndicats, s'ils se fondaient, devraient borner leurs ambitions. Le motif est toujours le même. Le syndicat avait remarqué, dans une avenue voisine, une maison où sans répit et en toute saison on demande des ouvrières pour travail facile à faire chez soi. La chose parut bizarre et une enquête ne tardait pas à révéler la plus hideuse des exploitations, parce qu'elle était accomplie, sans vergogne, au détriment de malheureuses.
Comme bien on pense, l’alléchante réclame produit, son effet. En foule les ouvrières se pressent à l’adresse indiquée. Mais on accepte seulement celles qui commencent par acheter une machine à coudre. Elles sont bien servies, e& tombent d’abord sur un lot de travail agréable, les peignoirs classiques. Rapidement le travail devient rare, puis manque tout à fait. L’éternelle histoire se renouvelle, une fois de plus; on relire la machine sans indemnité el sans rembourser même une partie des sommes versées.
Tous les documents sont dans les mains du syndicat, des noms de dizaines de victimes du quartier sont recueillis, on lance une campagne dans le monde des travailleuses à domicile voisines ; on n’aboutit pas et après quelques mois on y renonce, désabusé, obligé de s’avouer son impuissance.
Et l’on voudrait qu'un groupement syndical de travailleuses a domicile — alors même qu'il serait aussi important que le groupement du personnel masculin de la grande industrie — puisse avoir une action directe sur le relèvement des salaires ?
Utopie pure, puisque même en supposant réalisé un développement syndical à peu près impossible à atteindre,on aboutit encore à une incapacité notoire. Seul, le syndicalisme ne conduit pas nécessairement au triomphe de ses plus justes revendications. Il n’est pas même parvenu à assurer toujours la protection de l’enfance, de la femme, par l'application consciencieuse des lois de 1841, 1874, 1892. L’échec du repos hebdomadaire fut plus palpable encore.
Parlant de l’ouvrier aggloméré, M. R. Jay a écrit : « le plus ordinairement d’ailleurs la victoire définitive n’appartiendra pas à l’association. Les coloyeurs, c'est-à-dire les ouvriers ou les patrons, égoïstes ou malins, qui laissent s'engager les autres, pour rester libres de leur faire concurrence en usant de la faculté de diminuer les prix, juste assez pour enlever le travail, sauront rendre inutile, les efforts, le dévouement des associés. La Fédération des brodeurs (suisses) n’a pu résister à l’action des coloyeurs; après quelques années de lutte elle a dû laisser tomber la plupart des salutaires prescriptions, qu’elle avait voulu imposer à l’industrie » (1).
Combien cela est plus vrai encore du travail à domicile! Ce ne sont pas seulement des ouvrières qui se concurrencent, ce sont des êtres que les besoins d’existence, les localités habitées, les classes sociales, tout, opposent. Ils n’ont pas même le sentiment de faire
(1) R. Jay : L'évolution du régime légal du travail. Revue politique et parlementaire, 10 juin 1897, p. 587.
une mauvaise action en devenant des coloyeurs inconscients. Le travail à domicile est la pépinière choisie de ces briseurs de grèves comme disent les anglosaxons dans leur expressif langage. Du syndicat, il faut donc aussi répéter les paroles prononcées par Florise Bonheur, en songeant à ses compagnes : « On ne peut pas lutter contre la concurrence. Il y a trop d’ouvrières sur le pavé. Elles ont beau se rebiffer » (1).
A cette conception on oppose l’histoire de l’étranger. L'exemple de Me Behm, déclarant être parvenue à grouper, en huit années, 5,917 ouvrières (2), a paru, à beaucoup, décisif. On aime à rappeler des essais qui ont semblé réussir : ceux de Melbourne, Londres, Berlin et Vienne.
La première expérience est sévèrement jugée par M. Albert Métin. Les ouvrières en confection de Mel: bourne avaient essayé de former un syndicat pour se défendre. « Après une grève, en 1885, leurtrade-union avait obtenu des patrons un tarif aux pièces; mais l'association s'était dissoute, quoique les cotisations ne fussent que de 0,10 par semaine: elle ne comptait plus que 130 membres, au lieu de 2,000, et les patrons payaient à peine la moitié des prix convenus en 1885 » (3).
(x) Adolphe Brisson : Florise Bonheur (Edition Fayard), p. 13.
(2) MEe Marguerite Behm : Comment améliorer les conditions actuelles du travail à domicile par la réglementation légale et par l’organi sation professionnelle. Conférence des Ligues sociales d'acheteurs à Genève, p. 397.
(3) Albert Métin : Le socialisme sans doctrines, p. 137.