Analecta, loc. cit., col
L IRLANDE ENVAHIE
Il est évident que le faussaire n'a pas osé se servir de noms de personnages encore vivants ; leurs protestations eussent annihilé son œuvre. Quant au pape Adrien, il était mort depuis longtemps.
Le texte de la bulle est littéralement copié sur la lettre envoyée à Louis VII ; il ne s'en écarte que pour approuver chaleureusement et sans réserves, en mauvais latin, ce que le pape blâmait formellement quelques années après, en latin convenable. Après avoir reproché au roi de France son empressement, Adrien s'empresse ici de souscrire au projet du roi d'Angleterre. Là où il employait le langage d'une prudente fermeté pour détourner Louis de son entreprise, il appelle ce même projet « un louable et pieux désir », il le tient pour « bon et agréable », il accorde volontiers son assentiment ; il demande que le peuple de ces contrées honore Henri comme « son seigneur et maître ». Plus un mot de l'assentiment préalable du clergé, des princes et du peuple sur lequel, on l'a vu, il insistait plusieurs fois. Au contraire, Henri est chargé de la gloire de l'Église, du salut des âmes et de la réforme des mœurs en Irlande. Ce serait donc à un roi — et quel roi ! — qu'il aurait confié une mission que le pape Innocent II avait réservée, en ii 52, à ses légats et aux évéques d'Irlande réunis en synode? Qu'était devenu depuis trois ans le clergé d'Hibernie, pour que le roi d'Angleterre et ses agents fussent investis tout à coup ùq pouvoirs spirituels ? Le persécuteur de Thomas Becket ne rêvait-il pas la suprématie religieuse ?
Une dernière observation au sujet deGiraldus; se trouvant à Rome en 11 99, il fait hommage au pape de ses nombreux ouvrages. UExpugnatio Hibernica n'y figure point.
Le mensonge a pris corps. Désormais les chroniqueurs anglais ont une source, une seule : Giraldus Cambrensis. Ils y puisent au gré de leurs préjugés nationaux. Un siècle après Adrien IV, paraît le célèbre annaliste Mathieu Paris. Il cite un de ses devanciers Ralph de Diceto — qui à son tour a copié 6^ /r^/âfz/j-. La plupart des historiens, entre autres Augustin Thierry, s'arrêtent à Mathieu Paris. Ils partent de là, armés de preuves contre la tyrannie romaine.
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Et Baronius, le grave Baronius dont l'autorité fait loi, rapporte la bulle d'Adrien dans ses Annales ecclésiastiques ! C'est vrai, mais il n'y ajoute aucune importance, il la donne simplement « pour que rien ne périsse de la mémoire d'un si grand pape », La pièce n'a pas de date et elle est reléguée à la fin du pontificat. Où donc le docte historien a-t-il trouvé ce document ?
Voici à ce sujet le témoignage du cardinal Moran qui écrivait en 1872 : « Maintenant il n'y a plus de doute sur la source à laquelle Baronius emprunta son renseignement sur la prétendue bulle d'Adrien. Pendant mon séjour à Rome, je pris occasion de m'informer si les papiers de l'éminent annaliste, qui sont heureusement conservés, indiquaient le Codex Vaticanus dont il est question dans l'imprimé, et j'appris du savant gardien des archives du Vatican, le Père Theiner, que c'était une copie manuscrite de Mathieu Paris, que l'on conserve encore aujourd'hui dans la bibliothèque vaticane.Ainsi nous n'avons ici que le témoignage de Mathieu Pâris,et non un nouvel argument qu'on puisse tirer des paroles du savant annaliste. Sur la foi de la même autorité, je m'estime heureux de faire savoir que, nulle part dans les archives privées ou papiers privés qui sont au Vatican, ni dans les registres, ni dans les divers catalogues des lettres pontificales, on ne trouve de trace des prétendues bulles d'Adrien IV et d'Alexandre III. »
Encore Mathieu Paris, c'est-à-dire toujours Giraldus !
Enfin comprend-on que Pierre de Blois, secrétaire de Henri II, auteur sérieux, faisant la chronique du règne de son maître, garde un silence absolu sur la bulle d'Adrien ? Cette pièce n'était pourtant pas de mince importance pour les rois d'Angleterre.
De l'attitude des Irlandais contemporains de Henri II nous pouvons tirer aussi un argument contre l'authenticité de la fameuse bulle. Giraldus Cambrensis prétend qu'elle fut publiée pour la première fois en 1175, au synode de Waterford, en même temps qu'une autre bulle — que cette fois il déclare apocryphe, — d'Alexandre III. « Or les annales d'Irlande ne soufflent pas un mot de ce synode... Ce qu'on nous repré-
L IRLANDE ENVAHIE
sente comme un synode, dit Mgr Moran, devait être seulement une convocation du clers:é anglo-normand de Water-
Ruines de l'abbaye de Mellifont sur la Boyne.
ford, et, pour ce clergé-là, la bulle d'Adrien IV était naturellement un événement heureux. Ce qui est non moins vrai, c'est qu'un manuscrit du XIV^ siècle contenu dans les archives Barberini, à Rome, renferme une curieuse lettre du lord justicier du sceau royal, présentée au Pape par Guillaume de Watingham. Or, dans cette lettre, les Irlandais sont accusés de mille crimes affreux, et notamment du crime de reprocher au roi d'Angleterre d'avoir pris possession de l'Irlande au moyen de faux prétextes et de fausses bulles ('). »
Notons en terminant que l'historiographe Giraldus a de compromettantes distractions. Il prouve que Henri II a demandé et obtenu, en 1172,1a bulle du Pape Adrien, mort en 1159 O.
On peut se demander maintenant, si Henri II, monarque chrétien, aurait assumé l'effroyable responsabilité de fabriquer un faux où étaient engagés la parole du Vicaire de Jésus-Christ, l'honneur de l'Église et le sort d'une nation catholique.
En était-il capable? L'histoire nous le montre orgueilleux, violent au delà de toute mesure, et ce qui est pire, déloyal et fourbe. Le cardinal Vivian, légat du Pape, disait au sortir d'un entretien avec lui : <î Jamais je n'ai vu d'homme mentir aussi hardiment (^).1> Il avait pour maxime « qu'il vaut mieux se repentir de ses paroles que de ses actions, être coupable de fausseté plutôt que de faire échouer ses entreprises ("*). » Son admirateur Giraldus Cambrensis relève ce mot. Il nous apprend que Henri II est un homme sans parole, verbi spontaneus transgressor. Sa colère est celle d'une bête féroce (5). Il fit couper le nez et les oreilles aux otages du pays de Galles, garçons et filles, et voulut un jour arracher les yeux d'un de ses pages (^).
Nous n'avons pas parlé d'un marché invraisemblable et honteux que la fausse bulle fait conclure entre le pseudo-