‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 2 sur 90 · K. DE V · texte numérisé non relu

K. DE V

lia lutte tie Tlrlanlie.

Cl)apitre premier.

L'île. — L'émeraude des mers. — Les habitants. — Leur origine ibéro-celtique. — Langue erse. — Bretons, Galls, Kymris. — Miléag et mile'siens. — Celtes d'Ecosse. — Erin et Scotie. — Les débris du grand peuple celte. — Culte de Baal et Cromleachs. — Les clans. — Les chefs. — 'L&sfruidirs. — Le Gavelkind. — Organisation sociale primitive, — Le Tanistry. — Rois d'Irlande. — VArd-Riagh. — Élections et assemblées. — Bréhons. — Système de désagrégation. — Les druides. — Les bardes. — Poésie bardique. — Costumes. — Hospitalité scotique. — Guerriers et pirates. — Les Fianna Eireeti.

IRLANDE a émergé du sein des mers bien avant sa voisine, la grande île qui aujourd'hui la domine ('). C'est une terre où ne peut s'acclimater aucune bête venimeuse, terre granitique et calcaire, arrosée d'innombrables et torrentielles rivières, et ceinte de montagnes. A l'Ouest, les assauts continus de l'Océan échancrent et rongent ses rivages. Ils y ont creusé de larges ports déserts, des baies grandioses. Au Nord, elle jette à l'Ecosse la chaussée des Géants, cette merveille de basalte enfantée par les convulsions de l'abîme. En face de l'Angleterre sa côte s'aligne, puis se détourne brusquement comme entraînée vers le large par le reflux de l'Atlantique.

L'île, aux premiers temps de son histoire, était couverte de forêts de chênes ; elles ont disparu, et leurs débris, mêlés aux bois de cerfs et d'élans également disparus, se retrouvent

I. La géologie atteste que l'Irlande semble avoir été achevée dès l'époque de la houille et des calcaires du même âge.

dans les boghs, vastes marais tourbeux, souvent d'une profondeur insondable. Dans tous les replis de ses plaines ondulées apparaît la tourbe, offrant au paysan le seul combustible qu'il se puisse procurer, et au pêcheur la matière dont il tresse ses filets et ses cordages. Des lacs, quelquesuns de cinq à dix lieues d'étendue, alimentés par les cascades et les torrents, semés d'îlots, bordés d'arbousiers, s'allongent capricieusement au milieu des montagnes.

L'Irlande est la terre des lacs. Leur aspect de sauvage mélancolie se grave dans la mémoire de l'émigrant. Il se souvient des échos prolongés de leurs rives qui tant de fois ont répété le grondement des batailles et les lamentations, le lugubre « Iriscli Woeil » des veuves. « La voix éclatante des lacs », disait O Connell. Dans leurs eaux plombées par un ciel toujours nuageux se reflètent aussi des ruines, sombres témoins de l'histoire d'Irlande — arceaux croulants de vastes abbayes ogivales transformées en cimetières — châteaux de rois nivelés pierre à pierre par le brin d'herbe devenu forêt, images de la famille déchue qui porte leur nom.

Où les moines de saint Columb chantaient, sous la lumineuse diaprure des verrières, sont revenus les Elfes de la légende, et sur les débris du Jiall hospitalier errent les chèvres du tenancier, lui-même descendant des chefs de tribu fondateurs de l'abbaye et maîtres du château, et s'estimant heureux d'avoir tous les jours sa douzaine de pommes de terre à manger, un lit de joncs sur le sol et des souliers le dimanche.

Et pourtant il n'a pas oublié les infortunes de sa race ; il les raconte dans ces mélodies plaintives, si bien en harmonie avec les horizons brumeux et l'histoire de son pays.

Malgré sa position géographique, l'île est d'un climat peu rigoureux ; la neige n'y séjourne pas et les provinces du sud produisent les plantes des Asturies, le laurier-thym et les myrtes. On attribue cette douceur de température au voisinage du grand courant mexicain; mais d'un autre côté,rirlande est sans abri contre les fureurs de l'Océan ; la tempête affouille ses falaises, balaie ses plantations d'arbres et hurle étrangement dans ses cavernes où le druide a tracé de mystérieux caractères. Des pluies incessantes, jointes aux brumes ram-

L IRLANDE CELTIQUE

pantes des marais, entretiennent dans l'île une humidité qui retarde la croissance des blés et des fruits,mais revêt les terres incultes de joncs et de bruyères, les sous-bois d'herbes luxuriantes, les vieux murs d'épais rideaux de lierre.

Depuis le bogh moussu jusqu'aux sommets des collines, l'Irlande est ainsi tapisséed'une incomparableverdure nuancée qui lui a valu le nom de « Verte Erin, émeraude des mers ». Cette couleur de la nature ravivée, et aussi de l'espérance, est devenue celle de son drapeau.

Sous ce climat maritime vit un peuple à l'intelligence prompte, aux passions ardentes, généreux et brave, expansif, inviolable dans le secret mais implacable dans la vengeance; tenace de caractère et mobile d'humeur, tour à tour actif et paresseux, alliant le rire et la gaieté à une puissante faculté d'exprimer la douleur, spirituel comme le Gaulois de race, et possédant pour qualité maîtresse, l'amour de l'idéal. La harpe est son symbole. Chez aucune nation les poètes n'eurent plus d'empire. 1

Est-ce le besoin de vivre en dehors du monde réel par l'exaltation factice des sentiments qui pousse les Irlandais à l'ivrognerie, ainsi que tous les peuples de leur sang .? On leur reproche encore d'être loquaces, vains, querelleurs et men- i teurs. I

Les Anglais qui prisent si haut la sincérité, s'élèvent avec i indignation contre la dissimulation des Irlandais, sans se î demander si elle n'est pas la suite des longs siècles de persécution où le mensonge devint la seule arme des opprimés ?

A l'origine de la conquête, Campion nous montre les Irlandais « religieux, sincères, très portés à l'amour et à la colère, compatissants et pleins d'énergie dans le malheur, vaniteux à l'excès et superstitieux, excellents cavaliers, passionnés pour la guerre, charitables et hospitaliers au-delà de toute expression... Ils ont l'esprit d'une finesse extrême, ! se montrent très désireux de s'instruire, apprennent tout ce I qu'ils veulent bien étudier; ils sont constants dans leurs travaux, aventureux, intraitables, dévoués sans mesure (').

I. Campion. p. 20. Ancient Irish hùtorics. Cité par de Beauniont.

Au XVII^ siècle, sir John Davies dira que « la nature a donné à ce peuple les plus extraordinaires facultés physiques et morales ('). »

Ce caractère nous fera comprendre pourquoi cette nation est demeurée réfractaire à l'absorption saxonne durant plus de six siècles.

Le mélange de ces qualités et de ces défauts est le produit du sang ibéro-celtiquc qui a formé l'Irlandais. Il paraît démontré que les premiers habitants de l'île furent les Ibères, ces nomades d'Asie, descendants de Cham, qui peuplèrent le nord de l'Afrique, et toute l'Europe occidentale. Les tra- , ditions irlandaises parlent d'une colonie de Scythes qui vint peupler leur île après avoir habité l'Egypte.

Sauf en Biscaye et en Finlande, les Ibères ont complètement disparu dans le fusionnement des conquêtes. Les seules traces de leur séjour en Irlande sont peut-être le nom d'Hibernia donné à l'île, le culte de Baal renversé par saint Patrik, les superstitions chaldéennes encore répandues dans les campagnes au siècle dernier, et le type d'une race méridionale fortement marqué chez les paysans du Sud et de l'Ouest.

L'Europe devait tomber en partage aux fils de Japhet. Ils réduiront ou chasseront les enfants de Cham, voués à la servitude.

Franchissant le Caucase, voici venir les Celtes (^) apportant à leur tour, comme les Ibères, une langue et des usages qui se rattachent au berceau de l'humanité Q), les Celtes aux blonds cheveux, à la haute stature, unissant à la noblesse des sentiments, la pénétration de l'esprit et une indomptable bravoure. Dans la vallée du Dambe ils s'imprègnent d'un

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