‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 83 sur 90 · I. De Beaumont · texte numérisé non relu

I. De Beaumont

Longtemps méprisé par les colons d'origine anglaise, l'Irlandais a conquis sa place au grand foyer américain à force de travail, d'intelligence et par le poids du nombre. Et depuis qu'au-delà des mers, la liberté lui a fait retrouver ses énergies et lui ouvre le chemin de la fortune ; depuis qu'à tout appel de la mère-patrie, les dollars affluent pour soutenir la lutte contre l'ennemie traditionnelle d'Erin, l'émigration, d'abord si redoutable, est entrée dans ses mœurs.

Mais un fait remarquable a suivi l'exode des Irlandais.

Au lendemain de la proclamation de l'Indépendance, il y avait dans les colonies anglaises d'Amérique, 25000 catholiques avec 25 prêtres et pas un évêque. Tolérés en Pensylvanie, persécutés dans le Maryland, ils durent leur liberté à l'alliance des Français avec Washington. Aujourd'hui, dans ces mêmes États-Unis il y a dix millions de catholiques avec 8000 prêtres, 10,500 églises, 37 séminaires, 650 collèges et plus de 3000 écoles libres de paroisse. Boston qui, en 1790, comptait seulement 210 catholiques, en possède maintenant 225,000 sur 400,000 habitants. En un mot, si la population des États-Unis est seize fois plus nombreuse qu'il y a cent ans, la population catholique s'est accrue dans le même espace de temps de deux cent cinquante fois.

Certes, il faut tenir compte de l'immigration allemande ; cette vieille et forte race germanique, qui peupla la Grande- Bretagne et régénéra la Gaule, semble avoir pour mission de s'étendre vers l'Ouest. New- York et Chicago sont après Berlin, les villes du monde les plus peuplées d'Allemands (').

Il faut aussi tenir compte, et malheureusement, des ravages causés dans ces troupeaux de fidèles errants sans pasteurs. Les prêtres, et par suite les secours religieux, manquèrent trop souvent à ces populations répandues sur d'immenses territoires. Nombre de familles, d'origine irlandaise, tombèrent dans l'indifférence. D'un autre côté, les conversions opérées chez les presbytériens, grâce au contact du clergé

I. « La proportion des catholiques parmi les immigrants irlandais est d'environ des sept huitièmes ; la proportion parmi les Allemands dépend des provinces qui les ont fournis ; elle varie d'un cinquième à la moitié du nombre total. » La démocratie catholique en Amérique. Extrait de la Revue d' Edimbourg, Revue Britannique. Livr. de juillet, 1890.

■^'](i LA LUTTE DE l'iRLANDE.

romain, s'accroissent en telle proportion qu'nn de leurs organes écrivait dernièrement : « il y a là un phénomène de l'histoire d'Amérique (')».

• Mais à la tête de ce mouvement inattendu et prodigieux d'une partie du monde vers la sainte Église, nous voyons briller l'Irlande. C'est elle qui tout à coup a submergé l'in-

] fluence protestante des vieilles colonies britanniques sous le

' débordement de sa population (^).

C'est l'initiative d'un de ses fils, Mgr O'Carroll (3), premier évéque nommé dans les États-Unis, qui l'a déterminé.

Cette magnifique Église américaine, si pleine de sève, si profondément apostolique dans son esprit moderne, avec son particularisme large,est l'œuvre de ce prêtre irlandais.

« Il ne voulait pas voir l'Église, végéter comme une délicate plante exotique», écrit de lui Mgr Gibbons, son illustre successeur dans le patriarcat américain : « il voulait qu'elle

; devînt un grand arbre, profondément enraciné dans le sol,

\ qui se développât avec le pays, fait à son climat, bravant ses tempêtes et fortifié par elles. Connaissant par expérience le mal que font les rivalités nationales, son but était que le clergé et le peuple, n'importe leurs provenances, s'identifiassent avec le pays, adopté par eux... »

Et aujourd'hui, dans ces contrées où le fanatisme presbytérien défendit durant 70 ans aux papistes d'entendre la messe en public, il y a soixante-quinze évêques et archevêques, dont plus de la moitié sont Irlandais d'origine.

Même chose en Australie. Sur cette terre de convicts^ d'enfants perdus et de cannibales, abordèrent en 1798 les premiers catholiques, insurgés condamnés à la déportation, épaves du soulèvement des Irlandais-Unis. Ils étaient accompagnés de trois prêtres. Et ce rameau de l'antique église

\ de Saint Patrick est à son tour devenu un arbre vigoureux.

I I. L Indépendant de New-York, mai 1890.

} 2. « La famine irlandaise fut la principale cause de l'énorme augmentation de la

population catholique. » La Démocratie catholique en Amérique. Revue Britannique, i Ibid. I « Les acquisitions de l'Eglise catholique dans le Nouveau-Monde, ont plus que

I compensé ce qu'elle a perdu dans l'ancien. » Paroles de Macaulay, Ibid. 3. Il était fils d'un Irlandais émigré à la suite des Lois pénales et appartenait à la Compagnie de JÉSUS.

L'Église australienne qui n'existait pas il y a un demi siècle fait surgir de son sol des temples et des chapelles au nombre de 900 ; elle possède deux séminaires et 20 évêques presque tous Irlandais.

Ici apparaît sous les clartés de la Sagesse divine, la haute mission de l'Irlande.

Il ne lui fut pas donné de conquérir des territoires par l'épée, ni de repousser l'invasion. Voilée aux yeux de l'Europe par sa puissante rivale, foulée dans le sang, insultée par ses bourreaux, calomniée par l'histoire, elle a souffert, pour le Christ, toutes les amertumes de la Passion.

Et le Christ l'a fait vivre et II lui a donné un monde. Qu'elle aille sur les pas de l'erreur, semer la parole de vérité ; qu'au sein des immenses pays où régnait son ennemie, elle plante la Croix ! C'est là sa revanche et sa victoire.

Débris privilégié de la grande famille Celte, la branche Erso-Kymrique d'Erin a donc été réservée et façonnée pour entrer dans les éléments de composition de deux peuples nouveaux destinés à dominer l'Amérique et l'Océanie.

Et dans cette fusion immense de races d'où sortira l'avenir du monde et peut-être l'alliance de l'Église avec la démocratie catholique, l'Irlande aura jeté son sang généreux, son esprit d'indépendance, ses vocations sacerdotales, et cette Foi qui a grandi sa lutte jusqu'au martyre.

Avant-propos page I

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