‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 82 sur 90 · Id · texte numérisé non relu

Id

2i']2 LA LUTTE DE L IRLANDE.

l'esprit du conquérant — et devant la Réforme s'ouvrait une Irlande devenue anglaise.

Au lieu de cela, l'arbitraire des Plantagenets et des Tudors, la tyrannie sans frein de leurs agents, la cupidité éhontée de tous, depuis le roi jusqu'au dernier cadet en quête de seigneui ries, enfin une inflexible ténacité au service d'une politique toute de rapine, ont divisé l'île en deux camps : d'un côté le Saxon, s'imposant en pirate, de l'autre, le Celte défendant ses biens et sa liberté, bien plus que sa patrie. Cette inqualifiable conduite envers une nation chrétienne que l'Angleterre aurait pu s'attacher au bout de cent ans, a nécessairement transformé les Irlandais en ennemis irréconciliables, mais aussi elle les a préparés de longue main à la lutte contre l'église anglicane.

L'Irlandais n'attendit pas que le clergé saxon, implanté dans son île, se fît apostat, pour s'en éloigner, et son propre clergé, à l'abri de l'influence des cours et des séductions de la richesse, se conserva pur et fervent. Il existait un abîme entre la race indigène et tout ce qui venait d'Angleterre. A ce seul titre, il devait repousser les doctrines de Wicleff et de Knox. Et quand sa plus mortelle ennemie lui demanda de renoncer à cette religion qui avait valu à sa patrie une gloire incomparable et le consolait dans ses malheurs, on comprend son unanime révolte. L'hérésie apportée par le Saxon lui semblait doublement suspecte et odieuse. Contre elle, l'Irlandais était armé d'un haine de cinq siècles.

Commence alors une nouvelle lutte, entée sur la première et attisée par la fureur satanique. L'Irlande résiste au fer et au feu. Puis la persécution, no;i moins implacable, se fait habile. Après Dioclétien, Julien l'apostat. Cette infernale tyrannie dure jusqu'à l'époque de la Révolution française.. Depuis 15:^5, à peu près les trois siècles de persécution de la primitive Église. Quelquefois, dans un effort désespéré, l'Irlande rejette le monstre léopardé qui l'étreint à la gorge et la saigne de ses ongles cloués dans la chair ; ce sont tous ces héroïques soulèvements, qu'une loi fatale semble condamner à l'impuissance. En vain, la France et l'Espagne veulent-elles les seconder, la même loi fatale disperse leurs flottes au

moment décisif. Alors, sous prétexte de répression, la persécution retombe de tout son poids sur Erin, et la malheureuse nation exsangue semble anéantiepour jamais dans l'asservissement lorsque, trompette résurrectrice, une voix la redresse debout et la lance à l'assaut de sa liberté religieuse.

L'oppression a peut-être sauvé l'Irlande du schisme. Les Celtes des monts Crampians et du pays de Galles, sont protestants. Les Ecossais devinrent d'autant plus fanatiques qu'ils étaient naturellement religieux ; c'est parmi eux que prit naissance la farouche congrégation des « saints ».

D'autre part, si l'Irlande par sa position géographique fut à la merci des invasions de sa puissante voisine, son isolement de captive aux extrémités de l'Europe la préserva du courant délétère parti d'Allemagne. Sa religion ne fut pas contaminée par le doute.

Ne dût-elle à ses souffrances que la conservation de la foi, c'en serait assez pour l'Irlande de rendre grâce au ciel. Les générations qu'il donne à la vie éternelle, un peuple peut les payer du prix de son indépendance et de sa prospérité terrestre.

Sous le poids de cette longue tyrannie, se sont altérées, il est vrai, les qualités de race du fils d'Erin.

Comment un peuple, expulsé de sa propriété au nom de la loi, condamné à la misère, à l'ostracisme, à l'ignorance, parce qu'il veut rester fidèle à son Dieu, conserverait-il les notions du juste et de l'injuste } A croupir dans l'esclavage, il a contracté des vices d'esclave révolté. Il devient paresseux par découragement, ivrogne par compensation, menteur pour se soustraire à d'odieuses poursuites et pour lutter à armes égales contre la perfidie des rois anglais, parjure pour arracher ses frères aux tribunaux de l'iniquité, voleur par représailles, assassin par vengeance.

Mais si bas que puisse descendre le paysan irlandais, il lui reste une élévation de sentiments qui révèle encore la noblesse du sang milésien ; il se vante d'une longue suite d'ancêtres il pleure en écoutant les mélodies de sa verte Erin ; de l'obole prélevée sur sa misère il enrichit ses églises et dote

son clergé, il soutient son père et sa mère infirmes « bien plus que ne le fait l'Anglais riche (') ». Même ses crimes, il les veut inspirés par le patriotisme. L'Irlande ne connaît que les bandits politiques, s'attaquant non au voyageur, mais à l'ennemi de sa race et de son culte dont le brigandage fut sanctionné par les lois. Et ce que, chez lui, le vice n'a pu entamer, ce qui au fond de son âme est resté pur et inébranlable, c'est la Foi.

Elle a résisté aux dernières conséquences de la persécution ; la dégradation infligée par le code pénal du XYIII^ siècle à la dignité humaine n'a pu la lui arracher. Et l'épreuve a été décisive.

Quand elle paraît pour jamais ancrée dans le cœur de ce peuple, lorsque l'Emancipation brisant les chaînes des catholiques, leur ouvre les avenues du pouvoir dans l'empire britannique, voici venir une nouvelle crise, la famine, plus terrible que la guerre.

Le fléau bat l'Irlande et la broie. Œuvre douloureuse, œuvre nécessaire pour achever la mission de l'épi mûr.

Dieu réserve une graine choisie pour ensemencer les régions du globe où son Église doit récolter. La tempête s'est déchaînée, portant au loin les semences de la forêt.

Ce peuple chassé par la faim, s'arrache à son sol. II émigré.

Il émigré en lugubres convois de hâves désespérés, pleurant ou maudissant leur patrie devenue marâtre, l'Erin chérie, terre de douleurs, cette première fleur du globe qui semble ne plus s'épanouir que sur le tombeau de ses enfants.

L'Angleterre recueille quelques débris de cette masse d'exilés, le reste aborde en Amérique, puis en Océanie.

Depuis 1847 jusqu'en 1872, près de quatre millions d'Irlandais se sont expatriés. En 1879, ce chiffre s'élevait à plus de sept millions. Cette exode est un événement solennel de l'histoire d'Irlande. Un souffle nouveau, un souffle d'expansion s'est levé, agitant ce peuple au sang riche. Comme les races d'avenir il s'est multiplié, chacune de ses familles a formé légion, et maintenant, il s'impose aux États-Unis, occupe le quart du Canada et la moitié de l'Australie.

Page 1