PETITS MOYENS
Pour le candidat du gouTernement^ rorganisation électorale est toute trouvée y et c'est la plus complète^ la plus sayaate qui se puisse imaginer, celle qui nomme pour ses auteurs Louis XIV et Napoléon.
Appliquée au suffrage universel , la centralisation a montré tout ce qu'elle pouvait faire. On admire la puissance d'assimilation dont Fadministration de l'Intérieur a fait preuve, entraînant dans son orbite tous les petits astres épars, toutes les autonomies consacrées , toutes les bureaucraties inolfensives , depuis le recteur d'académie jusqu'au plus humble instituteur; depuis le rece-
veur général des finances jusqu'au porteur de contraintes; depuis le préfet maritime jusqu'à Touvrier des ports; depuis le directeur de la régie jusqu'au débitant; depuis l'inspecteur des postes jusqu'au facteur rural; depuis le directeur des domaines jusqu'au buraliste de -village; depuis le ministre des travaux publics jusqu'au dernier des cantonniers; depuis le procureur général jusqu'au commissaire de police ^ au gendarme^ au garde champêtre.
Voilà le personnel.
Un signe suffit à le faire mouvoir. La télégraphie électrique a fait de l'ubiquité gouvernementale une réalité matérielle et saisissante. Deux cent mille volontés vibrentà l'unisson. En ce temps où les fils de la bourgeoisie abritent dans les traitements médiocres et les petites fonctions leur indifiTérence politique^ la politique les y poursuit ; une raison d^Etat impérieuse les rejette bon gré mal gré au milieu des agitations de la vie publique. On fait des agents politiques avec des percepteurs, des vérificateurs des douanes, des conducteurs des ponts et chaussées. On compte sur les officiers ministériels^ et la préfecture convoque y aux approches du scrutin, les notaires ^ les huissiers, les avoués.
La prise est moindre sur cette classe raisonneuse^ et qui se croit indépendante. On désire du moins qu'elle reste neutre; au besoin^ le procureur impérial intervient et les exhorte à s'abstenir. On a TU mander au parquet jusqu'à des cultivateurs ^ Que se passe- t-il dans ces entrevues? Rien que de légal assurément^ mais rien de conforme aux vieilles traditions, au rôle austère d'une grande magistrature, qui oserait le soutenir?
Dans les sphères populaires, le candidat agréable a pour tenants principaux et pour orateurs le commissaire de police cantonal et la brigade des gardes champêtres.
On commence à s'apercevoir, en province, qu'au milieu de campagnards d'humeur douce et passive il n'y a pas de place pour un agent spécial de la police administrative. Si le commissaire cantonal n'est qu'un intermédiaire de plus entre la préfecture et les maires il est inutile ; s'il n'est qu'une oreille aux écoutes à la porte des paysans, un oeil ouvert sur les juges de paix, les curés et les
maires, un biographe des petits fonctionnaires, il
1 . Déclaration de deux propriétaires notables du eanton de Monts, arrondissement de Loudun. M. le procureur im* périal a renvoyé ces messieurs « à leur charrue. » (Annexée à la protestation de M. de Montesquiou.)
est nuisible. Le gouvernement n'a pas besoin de ce luxe de surveillance. Les campagnes se passeraient sans peine de cette divinité méfiante5de cette autorité mesquine et tracassière qui ne les sert pas plus qu'elle ne les aime. Un certain nombre de conseils généraux en ont demandé la suppression absolue. L'expérience des élections dernières n'est peut-être pas étrangère à ces répugnances.
Les commissaires de police y ont joué un trèsgrand rôle. On les trouve partout^ distribuant des bulletins^ parcourant les maisons^ s'informant des opinions^ notant les gens d'un air de mystère^ interrogeant ici^ faisant jaser là, morigénant les fonctionnaires 5 et trouvant tout le monde trop tiède au gré de leur zèle outrecuidant. A Houx (Aude), le commissaire de police entre sans qu'on Fannonceen plein conseil municipal^ commence un discours^ interpelle le maire^ et^ comme un conseiller municipal se récrie sur cette étrange intervention^ Tagent lui jette une parole hautaine^ et s'en va comme il était venu ^ A Munchbausen (Haut-Rhin)^ des électeurs se plaignent d'avoir été
4 • Protestation de M. Mthul
menacés à d(»nicile ^ Dans un village de la Gironde^ M. Delmas dont nous raconterons plus loin Tincroyable aventure , passait entre deux gendarmes, le commissaire s'écrie à la foule effarée : « Vous voyez cet homme, il a soutenu le duc Decaies; eh bien ! voilà comme on traite ses partisans ' !*--Âu milieu du scrutin, à Cavaillon (Vatt* cluse), le commisssûre sort de Thôtel de ville escorté de gendarmes et de gardes champêtres, tambour et drapeau en tête, et s'en va proclamant à tous les carrefours que les partisans du candidat de l'opposition sont des misérables, et que si l'on vote pour M. Thourel on vendra les cocons a douze sous, comme en 1848 *.
Les commissaires cantonaux ont pour lieutenants dans les campagnes les gardes champêtres et les cantonniers. Ce sont eux qui les dressent à ce métier de racoleurs électoraux, qui se mêle d'une manière si fâcheuse à leurs bienfaisantes fonctions. On a vu, dans le procès de IL de Chergé, quel foudre de guerre était devenu, sous Timpulsion d'un commissaire cantonal , TinoiTensif garde champêtre de la commune de Saint-Hilaire.
4. Protestation de M. Ttebard. Doeutn., p. 40S. 2. Attestation. Docum., p. 407.