MONTOIS
30 mai 1863.
Il croyait qu'un 30 mai surtout, cette imisiance ne le compromettait guère. Hais la dépêche échappée au trop plein de sa bienveillance faisait malgré lui son chemin; là brillante éphémère se posait à Six-Fours> à deux pas de la Seyne, et un maire de village la piquait à son mur^ sous cette forme naïve et libre :
Habitants de Six-Fours * !
Une dépêche de S. Exe. le ministre de l'Intérieur^ arrivée hier à Toulon, fait connaître que la ville de la Seyne va être érigée en chef-lieu de canton.
Les résultats de cette création pour la commune de Six-Fours sont immenses. Vous prouverez votre reconnaissance au gouvernement de FEmpereur en
4 . Extrait dn dossier de M. Philis, candidat de Topposîtion dans la 2^ circonscription du Var«
Yotant pour le candidat officiel, M. le ricomte de Kerveguen !
Fait à la mairie de Six-Fours le 3( mai.
Le maire, Oliviir.
(Affichée durant tout le scrutin.)
Puisque les dépêches sont des oracles pour les votants de ce temps-ci, que sera-ce si le voile se déchire et que celui qui les rend se laisse voir, toucher, haranguer, entendre? A cent lieues de Paris, une divinité officielle n'a rien à craindre des esprits forts, et il est si doux d'être, là où Ton passe, sur le même pied que la Providence.
M. Rouher a voulu être la providence de la Corrèze, département pittoresque, mais obscur, qui a eu deux bonnes fortunes ensemble : un préfet et un député. Son préfet était le beau-frère du ministre des travaux publics; son député avait encouru l'implacable disgrâce de M. le ministre de Fintérieur. Sans son préfet, le pauvre Limousin n'eût jamais vu peut-être la figure d'une Excel" lence; sans le député, il est permis de croire que H. le ministre aurait choisi pour se rendre à la voix du sang une autre époque que les derniers jours du mois de mai 1863.
M. Rouher a passé huit jours dans la Corrèze, el la plus grande partie de ce temps sur Tarrondissement de Brive, ou, pour mieux dire, dans la circonscription électorale dont cet arrondissement est la base. Toutes les campagnes l'ont vu, entendu, acclamé : tous les chefs-lieux de canton lui ont dressé des arcs de triomphe : il a fait partout des harangues, laissé partout des enthousiastes. Ce ne sont point des ennemis qui racontent, c'est le journal le Corrézien, feuille soumise à la pi'éfecture *.
On Ty suit pas à pas, de village en village, de ban-
quet en banquet, semant les discours, les sourires, les subventions, prodiguant surtout les espérances. On lui a demandé des ponts, des roules, des chemins de fer à foison, un nouvel arrondissement. Il adonné, promis ou fait espérer Tarrondissement, les routes, les chemins de fer et les ponts. Ce n'est pas seulement le ministre qui voyage, c'est le ministère. Le directeur général des chemins de fer est auprès de lui comme pour prendre acte de toutes choses. L'ingénieur en chef des ponts et chaussées complète le prestige. Et pour donner à ce déchaînement des convoitises dépaiiomentales
r Extrails du Corrézkn* Docuin,, p. 61.
son véritable caractère, Téloge des candidats du gouvernement se mêle aux promesses de chemins de fer. H. Mathieu est de moitié dans toutes ces fêtes, et rinconnu d'hier, l'adversaire de M. de Jouvenel, l'apologiste unique et rétrospectif de la loi de sûreté générale, trouve dans les reliefs des ovations ministérielles de quoi se faire une triomphante candidature.
Grâce à la finesse des électeurs limousins, voilà l'État engagé à jeter trois lignes de fer et 100 millions dans la Corrèze. M. Thiers se présente à Aix, et Tarrondissement est doté du canal de Verdon. A Valenciennes, le même candidat n'aura pas nui à la réforme de la législation sucrière, et le drawback du sucre de betterave pourra le compter au nombre de ses patrons. Le drawback était réclamé avec passion par la fabrique indigène, il était repoussé avec horreur par les gens des colonies et des ports. Que va faire le ministère?
Nous laissons ici la parole à un des témoins de ce curieux épisode. Son récit, que nul ne démentira, lève un coin du voile, qui couvre d'ordinaire les délibérations ministérielles. Nous le donnons sans commentaire :
a Vers le mois de mars 1863, le gouvernement
ayant reconnu que le temps manquait pour présenter dans la session de i 863 une loi générale des sucres sérieusement étudiée^ l'Empereur vou* lut bien promettre aux délégués des Chambres de commerce^ aux députés des ports et aux délégués des colonies de ne faire présenter qu'à la session prochaine (1864) la loi sur le droit de sortie du sucre de betteraye. Les délégués du commerce étaient retournés dans les ports , ayant confiance, comme tous les intéressés , dans la parole donnée. En conséquence^ un projet de loi qui n'avait trait qu'au rendement à la raffinerie fut présenté par le Ck)nseil d'État et envoyé à la commission des douanes. Le rapport de M. Ancel était terminé, lorsque celui-ci fut prévenu par M. le ministre du commerce^ et engagé à venir chez lui avec les intéressés. Une partie de la commission des douanes^ des délégués des colonies^ quelques autres délégués du commerce qui se trouvaient à Paris dans le moment^ se rendirent chez M. le ministre. Là, celui-ci lui déclara que quelques heures auparavant, au conseil des ministres, H. le ministre de l'intérieur avait dit à l'Empereur : que s'il ne revenait pas sur ses résolutions^ ne mettait pas à néant les travaux du Ck)nseil d'État et de la commission des douanes, l'élection de
M.Thiers était assurée à Valencieniies, les notables de Valenciennes le lui ayant déclaré quelques heures auparavant, et que cette mesure avait été décidée malgré son opposition. Après quelques réflexions de l'un des assistsants, démontrant à M. le ministre du commerce qu'avec un pareil système— (qu'il avait, il est vrai, inauguré lui-même en se servant des décrets pour détruire, après coup, la loi votée le 23 mai 1860, et préventivement, par un décret signé le 24 juin 1861 et promulgué le 16 juillet, la loi votée le 26 juin),— les opérations commerciales devenaient impossibles, puisqu'une opération, commencée sous une législation, se terminait toujours sous une autre, — les intéressés convinrent de rappeler tous ceux de leurs collègues qui n'étaient pas à Paris. Quelques jours après, ils se rendirent en grand nombre chez M. le ministre de Tintérieur. Deux membres de la commission des douanes exposèrent clairement à M. le ministre la situation et les inconvénients d'une semblable modification. L'un des intéressés prit la parole et demanda à M. le ministre la permission de lui faire une question à laquelle il espérait qu'il aurait la bienveillance de répondre. Il lui demanda s'il était vrai, comme l'avait déclaré M. le ministre du commerce, que sous la priession
d'un seul arrondissement^ et dans la crainte de rélection de H. Thiers^ il avait engagé l'Empereur à ne pas donner suite à la promesse qu'il avait faite. H. le ministre répondit que l'élection
DE M. THIERS N'ÉTAIT PAS TOUT A FAIT LA RAISON DE SON INTERVENTION DANS CSTTE AFFAIRE^ MAIS QU'ELLE
EN ÉTAIT BIEN l'ocgasion. Une des personnes présentes, au nom de son dévouement éprouvé qui n'avait d^égal que celui de H. le ministre de Tintérieur^ supplia celui-ci de ne pas persévérer dans une voie qui pouvait ôter à la majesté de l'Empereur le prestige que leur plus cher désir était de lui conserver. Quelques jours après, l'Empereur, mieux éclairé, eut la bienveillance d'accorder satisfaction à la justice de la cause qu'on avait défendue devant lui. »
Avec les temps et les choses, les mœurs politiques se modifient.
En 1844, M. Charles Laffitte fut envoyé à la Chambre des députés par le collège électoral de Louviers. M. Laffitte était le concessionnaire de la ligne de Paris à Rouen et au Havre; et il avait, en posant sa candidature , promis d'exécuter un embranchement de Saint-Pierre à Louviers. Pour ce seul fait, la Chambre annula l'élection du cinquième collège de l'Eure, sans enquête. Une lutte
s'engagea alors entre la Chambre et les électeurs. Quatre fois de suite M. Laffltte fut élu et quatre foiS; la Chambre n'hésita pas à défaire Tœuvre des électeurs. De guerre lasse^ à la cinquième élection^ le député fut admis; mais l'histoire n'a pas oublié les belles paroles de M. Dufaure S et l'apostrophe brûlante par laquelle M. de Malleyille terminait un discours demeuré célèbre.
4 . c A mes yeux, uue corruption collectife est aussi grave» « plus grave peut-être que des corruptions individuelles. « Faire ce marché avec un arrondissement : Donnez-moi « vos voix, donnez-moi la haute qualité de député et je « vous serai mile; je ferai un chemin de fer à vos portes, « j'enrichirai vos propriétés, et je vous donnerai les avan- • tages que vous désirez,— c'est à mes yeux la pire de toutes < les corruptions. »