‹ La lutte électorale en 1863Chapitre 34 sur 91 · LE SCRUTIN · texte numérisé non relu

LE SCRUTIN

Charge drames oblige. Puisque l'administralion de ce temps-ci, non contente de faire nos affaires, veut faire aussi nos opinions, puisqu'elle croit le suffrage universel incapable de marcher sans lisières, il est prudent de le laisser seul le moins possible. Il est logique de le suivre jusqu'au vote.

Dans notre système électoral, ce rôle de haute confiance est dévolu aux 38,000 maires de l'Empire .

Les esprits libéraux n'ont plus guère d'illusioub sur nos grandeurs administratives. Les sublimes créations du premier empire commencent à passer de mode. Pourtant, dans ce détachement général

et salataire^ quelque chose avait trouyé grâce^ c'est la fonction des maires.

On aime à croire que^ si près de sa base, Fautorité change de caractère. Le commandement s'adoucit^ Tobéissance parait plus facile. Le fonctionnaire n'est payé qu'en honneur. C'est un égal pris parmi des égaux. Il tient moins du magistrat que du chef de famille. Ce qui domine en lui, c'est le côté traditionnel^ bienveillant^ tutélaire. Parmi ces gens de labeur que le besoin courbe sur la glèbe^ il représente Tidée générale , l'aspiration un peu plus haute^ il est le Hieux^ quand il le veut; — il est le MaU pour peu qu'il abuse.

Sous le règne du suffrage universel, un maire de campagne aura toujours, quoiqu'on fasse^une action électorale considérable. Influence inoffeasive, si elle n'a pour mesure que la confiance que le maire inspire; influence légitime, quand elle ne serait pas inévitable. Hiérarchie naturelle et libre, qui n'a rien que de conforme à la plus rigoureuse démocratie. A une condition pourtant, c'est que cette intervention ne conservera pas le caractère impérieux, l'allure agressive et intolérante qu'elle a fait voir, en tant de lieux^ durant les élections dernières.

N'en déplaise aux grandsdocteurs d'une bureau-

cratie dédaigneuse^ ils ayaient da bon^ ces maires sans arrogance des époques parlemenlaires, qui, sortant des conseils élus, comptaient avec autre chose que le bon plaisir d'un sous-préfet, qui voyaient à côté d'eux leurs vrais juges et leurs vrais maîtres, et qui portaient dans leur cœur cette révérence de Tadminislré qui est le cornmencement de la sagesse pour Tadminislrateuï*. Nous avons changé tout cela : vienne un conflit, ce n'est pas le maire qui aura tort. Les conseils municipaux seront plutôt dissous, et les communes livrées à la régie des commissions administratives. Les maires le payent par un peu plus de dépendance en haut : plus de latitude en bas les dédommage.

Ainsi vont depuis dix ans les affaires communales, sans bruit d'ailleurs et sans effort, comme vont longtemps toutes choses en France. Ces roitelets de village expriment eux-mêmes, avec naïveté, l'idée qu'ils ont fini par prendre de leur pouvoir. Un candidat en tournée dans le Var recueille chemin faisant des déclarations de ce genre : « La commune est à moi, je dirige ses actions; a un maire est fait pour que sa commune ne voie « que par ses yeux, n Et si 1' on objecte à M. le maire que sa commune s'appartient, comme le reste

de la France, il répond vivement : « Ha commune n'est pas la France ^ ! d Voilà un homme éclairé et qui connaît la raison des choses. Un autre, voyant Fopposition surgir, disait avec humeur : a Vous auriez dû laisser mes élections libres ! » Celui-ci s'emporte, aux approches de la grande épreuve, et s'en va partout criant a que c'est indigne, qu'on lui fait de Topposition, qu'on lui soulève sa popula* tion.» Et pour peu que le ciel se trouble, ou qu'un échec paraisse possible, H. le maire laisse voir les profondes alarmes de son cœur, réunit le village, parle de ses services, déclare quUl s'agit moins du candidat que de lui-même, et que si l'on veut a voter mal, » il aime mieux tout de suite donner sa démission*.

Dans une machine administrative aussi parfaite que la nôtre, les détails curieux abondent. Il y a un rouage secret, mal connu, mais important, et qui a sa place, sa théorie, surtout sa pratique : c'est le ressort de l'excès de zèle. Entre ce que dit le ministre et ce que font les maires, la distance parait grande, et pourtant l'un implique l'autre.

4. Carnoules (V^r). Protestation de M. Philis. t, Y. aux Docum,, pièce 22 , Taffiche du maire de Saint-Tbibery (Hérault). ^

Quand le ministre de Tlntérieur met au ban de TEmpire des gens qui l'acclamaient elle faisaient naguère^ dans les bureaux on sait ce que cela veut dire : façon d'écarter des affaires quatre ou cinq têles qu'on croit rétives. Les préfets vont déjà plus loin. Ce sont eux qui accréditent ce préjugé vulgaire^ que l'Empereur en personne distribue aux députés des bons points et des candidatures. Ils se chargent de prêcher aux maires le succès et a l'énergie, o Ce thème est répété sur tous les tons; après les préfets, les sous -préfets s'en emparent; les dépêches succèdent aux dépêches, les ordres se mêlent aux prières. Un maire campagnard ne tient pas devant ces appels pressants et personnels, devant ce flot de correspondances. Il croit de toute son âme à quelque grand péril de l'État et de TEmpereur. A son tour, il se met en campagne, avec son dévouement robuste, sa légaUté primitive, sa grosse raison d'État de soldat et de laboureur.

Ne jugeons pas ses actes à nos mesures. La morale est telle que l'a faite le milieu où elle a pu grandir, et la moralité politique, qui manque si souvent dans des régions plus hautes, où l'homme des champs l'aurai t-il apprise?

Un maire de campagne qui a du zèle ne se con-

tente pas de distribuer lui-même> de maison ea maison^ les bulletins de a monsieur le préfet^ » il les marque , pour les reconnaître^ les parafe , les numérote S sans le plus léger remords.

11 empêche qu'on afflche les circulaires des op* posants, il met les gendarmes aux trousses d'innocents distributeurs; mais c'est dans la paix de sa conscience.

Quand il engage les électeurs à voter a dans rinlérét de leurs chemins % » quand il fait luire à leurs yeux éblouis l'appât d'une maison d'école, d'une grosse somme pour leur église, il ne leur glisse pas, comme on ferait à la ville^ ces promesses à l'orcilie^ il les af Qcbe^ il les proclame, il monte au prône^ comme à Kermaria^ à la grand'messe du matin du vote^ et le curé lui cède la parole *.

Enfin^ s'il fait proclamer^ sur la place du village^ que les bulletins du candidat de l'opposition^ ap-

Page 1