LES FONCTIONNAIRES
On ignore généralement^ à Paris, ce que c'est qu'un préfet en province.
Non qu'on n'y ait besoin de l'autorité, comme ailleurs; — mais la foula y est si grande, si diverse, si mouvante, les intérêts indépendants s'y rencontrent en si grand nombre, les gens qui pensent y forment une minorité si respectable, l'échange des idées y est si rapide, l'opinion si ingouvernable, qu'on y a toujours été, en somme, plus libre de penser, de parler, de vivre à sa guise, qu'en tout autre lieu du monde. La terreur n'y a jamais été que superficielle et passagère ; les plus vieux despotismes s'y sont brisés contre deux for* ces insaisissables, la causerie et les chansons. L'au-> torité n'y pourra jamais prendre ce laisser-aller
indiscret et paternel qui est le fléau de la province. 11 y a bien un peuple de petits boutiquiers, d'étalagistes^ de gens de la balle et de débitants^ qui aurait^ s'il pouvait parler^ quelque chose à dire^ mais il ne parle pas.
Depuis dix ans^ Tunique affliction municipale du Parisien, c'est une démolition infatigable^ un déménagement forcé, incessant, systématique : il s'en plaint, — et s'en venge. A part cela, et à la condition de n'être ni journaliste, ni avocat, ni homme d'État, ni moraliste austère, ni orateur d'estaminet, de respecter la Police, ses règlements et ses fonctionnaires, et de ne pas faire de politique, il a le droit d'être Athénien tout à son aise.
D'ailleurs, il y a à Paris deux préfets, le préfet de police et le préfet de la Seine, — et c'est quelque chose d'avoir deux maîtres : les déparlements n'en ont qu'un.
Il n'était point commode d'être préfet, au temps des « incorrigibles rhéteurs. » Le chef-lieu avait ses journaux, ses salons^ ses meneurs : autant d'Arislarques pour la préfecture. Il y avait des influences à caresser, des adversaires à ménager, des mécontents à conquérir. En vingt ans, tout a bien changé. Les secousses politiques ont usé les résistances, la centralisation a fait son œuvre. Les
aristocraties locales se sont fondues^ les têtes rétives n'ont pas eu de successeurs, l'esprit provincial n'est plus qu'un souvenir. L'administration préfectorale^ qui louvoyait jadis parmi les écueils, fend avec majesté des ondes apaisées.
Le clergé seul pouvait être un obstacle : Use livra, au début de l'Empire. Puis vint la brouille des deux pouvoirs. L'Église n'est ni fièrc dans ses rancunes, ni in|)atiente dans ses revanclies. Mais aux élections générales. Foccasion était unique, elle s'empressa de la saisir. Corporation respectée et forte, malgré trois cents ans de décadence; hiérarchie savante, personnel immense, discipliné, infatigable; action souterraine; politique imperturbable, qui ne désespère jamais, qui attend toujours et qui n'oublie pas : le clergé est à lui seul le plus grand gouvernement, la monarchie la mieux ordonnée, la première police qui soit au monde. La Bretagne vit ce duel étrange : les curés d'un côté, les maires de l'autre. Mais hélas ! la vieille garde catholique a laissé battre son archevêque, et conduit au Capitole le bouil* lant préfet d'IUe-et- Vilaine*.