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FORMATION DES CLASSES SOCIALES

Parallèlement à l'évolution sociale, il se produit, dans les sociétés primitives, une évolution politique non

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moins intéressante à observer. Autour du gouvernement, quel qu'il soit, on voit se former des familles de citoyens sur lesquelles il s'appuie pour dominer la masse entière de la société, et auxquelles il abandonne ou concède des privilèges plus ou moins étendus, en échange de l'assistance qu'il en reçoit. Ces familles, en se multipliant, arrivent à former de véritables classes.

En fait, il n'a pas existé un seul peuple qui ne présentât une classe aristocratique jouissant de privilèges plus ou moins étendus. Parmi les populations primitives, la source de cette aristocratie se trouve dans les chefs des divers villages réunis en une tribu. Il n'y a d'abord, dans chaque village, qu'un seul chef et qu'une seule famille prépondérante ; mais à mesure que l'agglomération augmente, que le village devient une ville et que les citoyens se partagent les différents travaux, on voit certaines familles s'élever au-dessus de la masse, dédaigner les travaux des champs, de l'industrie ou du commerce et se consacrer exclusivement aux plaisirs de la chasse ou aux aventures de la guerre. C'est d'elles que naîtront les familles aristocratiques.

Les intérêts de ces familles sont, à beaucoup d'égards, tellement opposés à ceux du peuple, que l'histoire intérieure de la plupart des nations se résume dans les luttes de la masse sociale contre la classe aristocratique.

Les membres de celle-ci se distinguent par certains traits d'esprit et de caractère que l'éducation détermine et que l'hérédité perpétue : la force physique, le courage, l'habileté guerrière et politique, l'esprit de domination et de commandement. Les familles aristocratiques ne s'unissent qu'entre elles, limitent le nombre de leurs membres, réservent aux aînés la transmission de leurs propriétés et de leurs privilèges politiques ou sociaux, prennent, en un mot, toutes les précautions

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imaginables pour conserver leur prépondérance politique et sociale.

D'autre part, à mesure que les sociétés humaines se perfectionnent dans les arts et les sciences, dans l'agriculture, le commerce, l'industrie, et dans toutes les branches de l'activité humaine, physique ou intellectuelle, certains individus et leurs familles envahissentles professions les plus lucratives, s'enrichissent et finissent par former une deuxième classe, parfois aussi puissante que la première, mais dont l'autorité résulte de la connaissance des affaires et du commerce1. Les familles qui détiennent ces avantages ne prennent, d'ailleurs, pas moins de précautions que celles de l'aristocratie militaire pour les conserver : elles aussi limitent le nombre de leurs enfants, prennent des mesures pour que la fortune ne sorte pas de leurs rangs, s'isolent, autant que possible, de la masse de la société, dans le but de conserver leurs privilèges.

1. Pendant toute l'antiquité, le commerce, l'industrie, et même les. professions dites aujourd'hui libérales n'étaient exercées que par des esclaves ou des affranchis. « Dans les villes grecques, surtout celles qui avaient pour principal objet la guerre, tous les travaux et toutes les professions qui pouvaient conduire à gagner de l'argent étaient regardées comme indignes d'un homme libre... Ce ne fut que dans la corruption de quelques démocraties que les artisans parvinrent à être citoyens. L'agriculture était encore une profession servile et, ordinairement, c'était quelque peuple vaincu qui l'exerçait : les Ilotes chez les Lacédémoniens, les Périéciens chez les Crétois, les Pénestes chez les Thessaliens, d'autres peuples esclaves dans d'autres Républiques. Enfin, tout bas commerce était infâme chez les Grecs... Aussi Platon veut-il. dans ses Lois, qu'on punisse un citoyen qui ferait le commerce. On était donc fort embarrassé dans les républiques grecques; on ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce, à l'agriculture ni aux arts ; on ne voulait pas non plus qu'ils fussent oisifs. Ils trouvaient une occupation dans les exercices qui dépendaient de la gymnastique et dans ceux qui avaient rapport à la guerre. L'institution ne leur en donnait point d'autres. H faut donc regarder les Grecs comme une société d'athlètes et de combattants. Or, ces exercices si propres à faire des gens durs et sauvages avaient besoin d'être tempérés par d'autres qui pussent adoucir les mœurs. La musique, qui tient à l'esprit par les organes du corps était très propre à cela... on ne peut pas dire que la musique inspirât la vertu; cela serait inconcevable, maiselle empêchait l'effet de la férocité de l'institution. » (Montesquieu, De l'Esprit des lois, Liv. IV, Chap. vin.)

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Ces deux catégories de familles forment, dans les sociétés civilisées, deux véritables classes sociales, susceptibles de s'accroître par l'annexion de familles nouvelles, mais conservant chacune un certain nombre de caractères propres qui servent à les distinguer Tune de l'autre et à les différencier de la masse.

A côté d'elles, et, d'ordinaire, recrutée parmi elles, il s'est constitué, de tout temps et chez tous les peuples, non plus une classe, mais une caste dont la puissance repose sur la foi religieuse. C'est la caste sacerdotale ou clergé. Celle-ci est formée habituellement non pas de familles distinctes, mais d'individus unis les uns aux autres par des engagements réciproques, par une initiation plus ou moins secrète et par une hiérarchie d'une nature particulière. Il est fréquent que les individus formant cette caste se condamnent au célibat, ce qui les a empêchés, dans la plupart des pays, de former une classe véritable. A l'influence que leur donne la foi religieuse du peuple, s'ajoute celle qui provient d'une instruction plus ou moins développée. Parfois, même, la caste sacerdotale a le monopole de la science, se livre aux pratiques médicales, etc., et il en résulte un accroissement considérable de son autorité sur les autres parties de la société.

A côté, ou, pour mieux dire, en dessous de ces classes et castes dominantes, la masse sociale, la plèbe, n'ayant aucun intérêt à restreindre sa multiplication puisqu'elle ne possède rien, s'accroît avec une telle rapidité que presque toujours le nombre de ses membres devient supérieur à celui qui serait nécessaire pour accomplir le travail destiné à l'entretien des autres classes, de sorte que, souvent, chaque individu n'obtient même pas la quantité de nourriture indispensable à son développement, à moins de produire une somme de travail

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supérieure à ses forces. Il en résulte des caractères physiques et moraux particuliers et héréditaires. Au physique, tantôt une force musculaire assez grande et déterminée par le fonctionnement des membres que nécessite le travail, tantôt, au contraire, une faiblesse notable, déterminée par l'excès du labeur et l'insuffisance de la nutrition. Au moral, l'ignorance, avec un mélange de servilisme produit par l'obéissance, et de tendance à la révolte occasionnée par le désir naturel d'échapper à la servitude.

FIXATION DE LA SOCIÉTÉ AU SOL ET ACCROISSEMENT DE L'AUTORITÉ GOUVERNEMENTALE

A mesure que les différentes classes de la société se différencient, les familles et les agglomérations de familles qui constituent les villages se fixent au sol par des établissements définitifs.

Les cabanes rudimentaires d'autrefois sont remplacées par des habitations plus solides, plus confortables, plus difficiles à bâtir et auxquelles, par conséquent, la famille s'attache. Les cultures ont pris, également, davantage d'importance : on ne se contente plus de gratter superficiellement le sol, on le laboure, on le fume, on le sarcle, et l'on s'y attache d'autant plus que l'on y récolte des fruits plus abondants, des moissons plus riches. Gomme tous les membres de la famille ont pris part à ces travaux, chez tous surgit, fort naturellement, l'idée que cette maison et ce champ appartiennent à la famille, constituent une propriété familiale. Chacun des membres de la famille n'aura plus ensuite qu'un pas à faire pour concevoir la pensée qu'une portion de cette propriété lui appartient en propre, puisqu'il a contribué à sa création et à son entretien. Que ces idées soient appelées

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à se transformer par la suite dans diverses directions, nul ne saurait le nier, et ce n'est pas la question qui me préoccupe en ce moment.

Ce que je tiens seulement à constater, c'est qu'avec la fixation au sol des familles plus ou moins nombreuses qui constituent la société encore primitive dont j'ai parlé plus haut, et avec l'apparition des idées de propriété familiale et de propriété individuelle, les conditions de la vie sociale sont profondément modifiées. Les gouvernements, en effet, sont d'autant plus portés vers les abus d'autorité que les familles, et encore moins les villages, ne peuvent plus se déplacer avec la même facilité que dans les sociétés primitives où l'homme, ne possédant rien, n'est retenu par rien sur un point quelconque du sol.

En fait, comme il est facile de s'en assurer par l'histoire des différentes sortes de sociétés, les abus de l'autorité gouvernementale ne peuvent devenir sérieusement préjudiciables aux membres de la société qu'à partir du moment où le pays est assez peuplé et assez civilisé pour que les populations agricoles, commerçantes et industrielles ne puissent pas se déplacer sans compromettre gravement leurs intérêts. Tel est le cas des contrées où les agriculteurs ont creusé des puits, des canaux d'irrigation ou de dessèchement, comblé des étangs et des marécages, construit des acqueducs, des routes, etc. ; où les commerçants ont bâti des comptoirs, construit des ports et des navires ; où les industriels ont édifié des usines, mis en exploitation des carrières et des mines; en un mot, partout où l'homme a fait des établissements définitifs.

Dès que ces conditions se trouvent réunies, on constate toujours l'existence d'un gouvernement plus ou moins absolu, s'attribuant le devoir de protéger les

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populations, mais se faisant reconnaître par elles le droit de prélever, sur leurs revenus, les sommes nécessaires à son entretien et à celui des forces qui lui servent à établir Tordre dans l'intérieur de la société ou à la protéger contre les ennemis du dehors *.

1. Par le fait que la première forme du gouvernement dérive de la famille, elle ne peut être qu'autocratique, ainsi que Test la puissance du père de famille. Mais le despotisme de ce gouvernement sera fatalement plus dur que ne Test l'autocratie du père parce qu'il n'est pas tempéré au même degré par les sentiments affectifs. Plus le nombre des sujets sera considérable, moins le monarque aura la connaissance exacte de leurs multiples besoins et moins il sera tenté de se consacrer à la satisfaction de ces derniers, moins il sacrifiera ses propres intérêts ou ses jouissances personnelles aux intérêts ou au bonheur de son peuple ; plus, par conséquent, il sera tenu de multiplier les moyens de répression contre les mécontentements qui ne manqueront pas de se produire. Plus il sera égoïste et plus il devra se faire craindre. Montesquieu {De l'Esprit des Lois, Liv. 111) définissait le gouvernement despotique : celui par lequel « un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices. » C'est bien un tel gouvernement qui devait naître de la famille primitive où le père s'attribuait, en vertu de l'égoïsme atavique, les droits les plus absolus sur ses enfants. Montesquieu ajoutait, non sans raison, à sa définition d'un tel gouvernement : « un homme à qui ses cinq sens disent sans cesse qu'il est tout, et que les autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux ». 11 est donc porté à dédaigner tous les devoirs que le père de famille se reconnaît à l'égard de ses enfants, au point de ne pas même exercer directement son autorité et de s'en remettre à quelqu'autre qui aura su gagner sa confiance, qu'il pourra, du reste, supprimer quand il lui plaira. « Il abandonne donc les affaires, dit Montesquieu. Mais s'il les confiait à plusieurs il y aurait des disputes entre eux ; on ferait des brigues pour être le premier esclave, le piince serait obligé de rentrer dans l'administration. 11 est donc plus simple qu'il l'abandonne à un visir qui aura d'abord la même puissance que lui. L'établissement d'un visir est, dans cet état, une loi fondamentale, » loi appliquable même à la papauté qui est un pouvoir despotique ; « on dit qu'un pape, à son élection, pénétré de son incapacité, fit d'abord des difficultés infinies. 11 accepta, enfin, et livra à son neveu toutes les affaires. »

Tandis que l'autorité du père, dans la famille primitive, était fondée à la fois sur l'affection et le respect, celle du monarque, dans le gouvernement despotique, repose nécessairement sur la crainte: « Comme, dit Montesquieu, il faut de la vertu dans une république, et dans une monarchie de l'honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique. » 11 dit encore que dans ce gouvernement : « L'homme est une créature qui obéit à une créature qui veut. » Aucun ordre du despote ne peut être modifié, « sans cela il se contredirait et la loi ne peut se contredire. »

Il observe que la religion seule peut faire obstacle à l'exécution des volontés du despote. « On abandonnera son père, on le tuera même si le prince l'ordonne. Les lois de la religion sont d'un prétexte supérieur,

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Dès lors commence l'évolution de la morale gouvernementale proprement dite.

En suivre toutes les phases dans les diverses nations, serait l'objet du livre le plus intéressant qu'il soit possible d'écrire, mais d'un livre tellement considérable qu'il devrait occuper toute la vie de l'homme le mieux doué pour l'entreprendre. Je me bornerai à tracer, dans les chapitres suivants, l'esquisse de cette évolution en France, d'abord pendant les dix-huit siècles qui ont précédé la Révolution, et, ensuite, depuis la Révolution jusqu'à notre époque.

parce qu'elles sont données sur la tête du prince comme sur celle de ses sujets. » Aussi, tous les despotes sont-ils intéressés à être, à la fois, les chefs politiques et les chefs religieux de leurs peuples. Il en est ainsi dans tous les gouvernements despotiques et même dans un certain nombre de monarchies, par exemple, dans les monarchies protestantes et schismatiques de l'Europe. Le prince, dans ce cas, donne l'exemple de la religion, sachant qu'il lui doit, en grande partie, la soumission de ses sujets.

Comparant la monarchie au despotisme, Montesquieu écrit justement : « Quoique la manière d'obéir soit différente dans ces deux gouvernements, le pouvoir est pourtant le même. De quelque côté que le monarque tourne, il emporte et précipite la balance et est obéi. » J'ajoute qu'il le sera plus docilement encore s'il réunit en Lui l'autorité religieuse à l'autorité politique. Les papes tentèrent cette union des deux pouvoirs par l'institution d'une théocratie universelle dont ils auraient été les chefs ; ils échouèrent dans leur entreprise. Les empereurs et rois schismatiques ou protestants y ont pleinement réussi. Et c'est là, sans aucun doute, qu'il faut chercher, en partie, le secret de l'inébranlable loyalisme dont certains monarques de l'Occident sont l'objet de la part de leurs sujets, à une époque où l'esprit de critique et d'émancipation est très développé chez tous les peuples civilisés.

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