DIFFÉRENCIATION DES FONCTIONS SOCIALES
Parmi les populations sauvages les plus primitives, les diverses fonctions sociales ne se différencient pas les unes des autres. Tous les adultes, même les femmes, contribuent à la culture des terres, à la pêche, à la chasse. On n'y connaît encore ni maçons, ni charpentiers, ni menuisiers pour construire les habitations, ni hlateurs ni tisserands pour fabriquer les vêtements, ni chapeliers, ni cordonniers. Tous les habitants savent faire et font eux-mêmes ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins très réduits.
A mesure que ces communautés se civilisent, il s'y produit une certaine division du travail, car la différence des aptitudes porte chacun à s'occuper plus particulièrement de tel objet plutôt que de tel autre.
La première profession que l'on voit, d'ordinaire, se différencier, est celle de forgeron-bijoutier. Il n'y en a souvent qu'un seul dans toute une région. Il se déplace, avec ses instruments, suivant les appels qu'on lui adresse de tel ou tel village. Puis, il se fixe dans le village le plus riche, dans celui ou quelque chef le retient, ou bien dans celui qui est le siège des marchés les plus importants, et où se rendent, en vue des échanges, les habitants de toute une contrée. Il ne fait encore aucun ouvrage d'avance, car il n'est pas assez riche pour se constituer des approvisionnements de métaux. Il ne travaille que sur commande et avec la matière première qui lui est fournie par chaque client. Il n'est pas rare que le chef d'un village ou d'une tribu se l'attache d'une manière permanente, lui fournissant le fer, le cuivre, l'or, l'argent, les outils, et le faisant travailler soit exclusivement pour lui-même et les siens, soit dans le but de
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revendre ses produits. Il le paie par la nourriture, le logement, etc.
Le forgeron et le bijoutier se confondent d'abord en un seul et même individu qui fabrique indifféremment des sabres ou des couteaux, des bracelets, des boucles d'oreilles, des bagues, des colliers en cuivre, en argent ou en or. Puis les deux métiers se divisent; d'autres encore naissent tour à tour et diverses sortes de familles d'artisans se constituent ; car les métiers se transmettent de père en fils et les secrets en sont conservés* dans chaque famille avec un soin jaloux1.
1. Platon a décrit, dans sa République (Livre II, V), d'une façon fort intéressante, les causes déterminantes de la formation des premières sociétés assez civilisées pour constituer ce qu'il appelle un Etat. « Ce qui, fait-il dire à Socrate, donne naissance à un Etat c'est, je crois, l'impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même et le besoin qu'il a d'une foule de choses : ou bien à quelle autre cause attribues-tu l'origine d'un Etat? — Adimante : A aucune autre. — Socrate : Ainsi le besoin d'une chose ayant engagé un homme à se joindre à un autre homme, et le besoin d'une autre chose à un autre encore, la multiplicité des besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes dans la vue de s'entr'aider ; nous avons donné à cette association le nom d'Etat, n'est-ce pas? — Adimante : oui ». Et Socrate formule cette première conclusion : « Jetons par la pensée les fondements d'un Etat, ces fondements seront vraisemblablement nos besoins. » Puis il décrit ces besoins : la nourriture d'abord, « le plus grand de tous, d'où dépend la conservation de notre être et de notre vie, » puis le logement, le vêtement. « Mais, dit Socrate, comment l'Etat satisfera-t-il à tous ces besoins? Ne faudra-t-il pas pour cela que l'un soit laboureur, un autre architecte, un autre tisserand? Ajouteronsnous encore un cordonnier ou un autre artisan pour les besoins du corps? — Adimante : Ç'est de toute nécessité. — Socrate : Je fais la réflexion que chacun de nous n'apporte pas en naissant les mêmes aptitudes, et que l'un a plus de disposition pour faire une chose, l'autre pour faire une autre chose... Il se fait plus de choses, elles se font mieux et plus aisément lorsque chacun fait celle à laquelle il est propre. Le laboureur ne doit pas faire lui-même sa charrue pour son propre usage, s'il veut qu'elle soit bien faite, ni sa bêche, ni les autres instruments qui servent au labourage. Il en est de même de l'architecte auquel il faut beaucoup d'outils, du tisserand et du cordonnier... Voilà donc les charpentiers, les forgerons et les autres ouvriers de ce genre qui vont entrer dans notre petit Etat et l'agrandir... Ce ne sera pas l'agrandir beaucoup que d'y ajouter des bouviers, des pâtres et des bergers de toute espèce, afin que le laboureur ait des bœufs pour le labourage, l'architecte des bêtes de somme pour le transport de ses matériaux, le cordonnier et le tisserand, des peaux et des laines... Ce n'est pas tout : Il est presqu'impossible de fonder un Etat dans un lieu où
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APPARITION ET ÉVOLUTION DE i/eSCLÂVAGE
Tandis que les métiers se constituent et que les artisans se multiplient, la société évolue vers un état
Ton n'ait pas besoin de denrées importées... Notre Etat aura donc encore besoin d'autres personnes qui seront chargées d'aller chercher dans d'autres Etats ce qui lui manque... Mais, si ces personnes arrivent les mains vides, sans rien apporter en échange de ce qui leur manque à elles-mêmes, elles s'en retourneront aussi les mains vides... Il faudra donc travailler non seulement pour les besoins de l'Etat, mais encore pour ceux des étrangers, en proportion de ces besoins... L'Etat aura donc besoin d'un plus grand nombre de laboureurs et d'autres ouvriers. Il lui faudra donc encore d'autres personnes pour l'importation et pour l'exportation, c'est-à-dire des commerçants... Et si le commerce se fait par mer, il nous faudra encore un grand nombre de personnes habiles dans ce genre de commerce... Mais dans l'intérieur même de l'Etat, comment les citoyens se feront-ils part les uns aux autres de leur travail? — Adimante : Il est évident que ce sera par vente et par achat. — Socrate. De là nous arrivera la nécessité d'un marché et d'une monnaie, signe de la valeur des objets échangés. » 11 ajoute qu'il faudra des intermédiaires entre ceux qui produisent et ceux qui achètent, c'est-à-dire « des marchands qui, dit-il, dans les Etats bien policés, sont ordinairement les personnes les plus faibles de santé, incapables de tout autre travail. » Socrate ajoute : « Il y a encore, ce me semble, des gens de peine, gens peu dignes de faire partie de l'Etat, mais dont la force de corps est à l'épreuve de la fatigue. Ils trafiquent des forces de leur corps et appellent salaire l'argent que leur procure ce trafic; d'où leur vient, je crois, le nom de mercenaires. » 11 demande où, dans cette société, prendront naissauce la justice et l'injustice et Adimante répond : « Je ne le vois pas, à moins que ce soit dans les rapports mutuels qui naissent du besoin des citoyens. » Cependant, Socrate fait remarquer qu'on ne connaîtra pas l'injustice, tant que chacun n'éprouvera que des besoins limités : « Considérons, dit-il, quelle sera la vie que mèneront les hommes aiasi organisés. Us se procureront de la nourriture, du vin, des vêtements, des chaussures ; ils se bâtiront des maisons; pendant l'été, ils travailleront ordinairement peu vêtus et nupieds ; pendant l'hiver bien vêtus et bien chaussés. Pour leur nourriture ils prépareront des pâtes de farine d'orge et de froment qu'ils pétriront et feront cuire ; ils serviront des pains et des gâteaux sur des chaumes ou des feuilles toutes fraîches ; couchés sur des lits de petites branches d'if et de myrte, ils prendront leurs repas avec leurs enfants, boiront du vin, se couronneront de fleurs, chanteront les louanges des dieux et passeront leur vie les uns avec les autres dans le bonheur et dans la joie. D'ailleurs, ils proportionneront à leur fortune, le nombre de leurs enfants, dans la crainte de la pauvreté et de la guerre... J'ai oublie qu'ils auront avec leur pain, du sel, des olives, du fromage ; ils feront cuire des oignons, des légumes et des plantes potagères qui viennent dans les champs... Us auront des figues, des pois, des fèves, feront griller sous la cendre des baies de myrte et des faines qu'ils mangeront en buvant modérément et c'est ainsi que jouissant pendant
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social et politique plus complexe. La première différenciation qui s'y produit consiste dans la formation de deux classes de gens : celle des hommes libres et celle des esclaves.
Dans toutes les sociétés primitives, le principal objet de la guerre est la capture des esclaves que Ton charge des travaux les plus pénibles et que Ton vend comme des bêtes de somme. En Afrique, l'esclavage existe partout et les esclaves proviennent presque tous de la guerre. Dans les pays plus civilisés de l'antiquité ou des temps modernes, l'esclavage a souvent une autre source : il est la conséquence de la législation coutumière ou écrite sur les dettes. Tout individu qui ne peut pas rendre ce qu'il a emprunté est contraint de donner sa personne à son créancier; il devient esclave et il le reste jusqu'à ce
toute leur vie de la paix et de la santé, ils parviendront à une grande vieillesse et qu'en mourant ils laisseront à leurs enfants l'héritage d'une vie heureuse. » Adimante fait remarquer que ces hommes voudront avoir des meubles, des mets délicats, et Socrate continue : « J'entends. Ce n'est pas simplement l'origine d'un Etat que nous cherchons, mais d'un Etat qui regorge de délices. Peut-être n'est-ce pas un mal. Nous pourrions bien découvrir de cette manière par où la justice et l'injustice s'introduisent dans les Etats... Il y a apparence que plusieurs ne seront pas contents de cette organisation ni de ce régime. Ils y ajouteront des lits, des tables, des meubles de toute espèce, des mets variés, des parfums, des odeurs, des courtisanes, des friandises, et tout cela en abondance... » Et il montre les métiers se multipliant, le peuple ne se contentant plus de son territoire et envahissant celui des voisins pour y trouver des terres et du butin. La guerre produira la nécessité d'avoir ce qu'il appelle « des gardiens de l'Etat », c'est-àdire des soldats que les autres citoyens nourriront de leur travail, car leur seule occupation devra être de se préparer sans cesse à la défense du pays. Il montre ensuite comment deviendront nécessaires, et des chefs de l'Etat et des lois, pour prévenir ou réprimer les injustices.
Bien des erreurs et des chimères pourraient être relevées dans cette conception de l'Etat et de son évolution, mais il en ressort deux idées fort justes, au delà desquelles nous ne nous sommes encore que bien peu avancés : d" abord, celle que la différenciation des fonctions, dans toute société humaine, résulte de la diversité des aptitudes des individus et de la multiplicité de leurs besoins ; ensuite, celle que la diversité des aptitudes et la multiplicité des besoins rendent tous les hommes d'une même société solidaires les uns des autres. Voilà pourquoi il m'a semblé bon de reproduire ici cette belle page du penseur grec.
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qu'il se soit acquitté. Au Cambodge, à Madagascar, le tiers au moins delà population est composé, au moment où j'écris ces lignes, d'esclaves ayant cette dernière origine et restant attachés à leurs maîtres en dépit de toutes les lois par lesquelles nous avons la prétention de les libérer.
Dans toutes les sociétés anciennes parvenues à un certain degré de civilisation, c'est par des esclaves que la plus grande partie des travaux des champs était faite, et c'est à la main des esclaves qu'étaient dus les produits des diverses industries1.
1. Il importe d'insister sur ce fait que l'esclavage n'a jamais existé dans les premières phases de l'évolution des sociétés humaines. Il n'apparaît qu'avec la guerre et comme conséquence de la guerre, et ne prend un développement un peu considérable qu'après l'apparition du commerce et de l'industrie. Dans toutes les civilisations anciennes à leurs débuts, l'agriculture est en honneur et les membres des familles les plus considérées peuvent s'y livrer sans encourir aucune mésestime. Cela tient, sans doute, à ce que l'agriculture a marqué le premier pas fait par les hommes vers leur fixation au sol. Ceux qui, les premiers, dans une société primitive quelconque, eurent la pensée de cultiver les plantes, dont on s'était jusqu'alors contenté de cueillir les fruits venus à l'état sauvage, durent être regardés par leurs semblables comme des hommes supérieurs. L'art qu'ils montraient en domestiquant les plantes, en les cultivant, en rendant plus agréables au goût leurs fruits, leurs racines, leurs feuilles ou leurs tiges, dût provoquer une grande admiration. « Pour les Grecs-Italiotes, comme pour toutes les autres nations, dit justement Mommsen (Hist. rom., I, p. 25) l'agriculture a été le germe et le noyau de la vie publique et privée, et est restée telle dans l'imagination des peuples. La maison et le foyer particulier que le paysan s'est construit, au lieu de la hutte légère et du foyer mobile (des pasteurs nomades) sont entrés dans le domaine religieux et ont été idéalisés dans la déesse Vesta ou 'Eoxt'a. »
L'historien fait remarquer encore [Ibid, p. 229) qu'à Rome « la classe agricole était autrefois la pierre angulaire de l'Etat et qu'on essayait constamment de maintenir le corps des propriétaires fonciers comme le noyau de- la communauté. » Plus tard, lorsqu'une partie de la propriété foncière fut passée aux mains de « non-citoyens » on « divisa les membres de la communauté, une fois pour toutes, sans égard pour leur situation politique, en « propriétaires » (assidui) et « producteurs d'enfants » (proletarii) et l'on imposa aux premiers les charges publiques, en raison de leur richesse, en môme temps qu'on leur accorda des droits particuliers.
En Grèce, l'agriculture n'était pas moins estimée qu'à Rome. Si l'on en croit Xéphonon, son maître Socrate estimait que « les deux seuls arts dignes d'un honnête homme sont l'agriculture et l'art militaire, étroitement unis parce que l'agriculteur est seul bon soldat. » Socrate disait
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La morale sociale n'admettait, clans ces sociétés, qu'un principe, relativement à l'esclavage : le maître était le propriétaire de l'esclave, comme on l'est d'une terre ou d'un meuble ; il avait le droit de le louer ou de le vendre, de le juger et de le punir, môme de la mort, l'esclave ne pouvant être soumis à aucune autre juridiction que celle de son maître.
Les pouvoirs gouvernementaux ne se connaissaient, dans les mêmes communautés, qu'un seul devoir : celui de protéger, de la manière la plus absolue, le maître, contre toute tentative que ferait l'esclave pour lui échapper ou se soustraire à l'exécution de ses ordres et de ses jugements.
Tout cela s'explique aisément par l'analogie que les Grecs et les Romains établissaient entre le maître et le père de famille. L'idée que l'on se faisait du premier dérivait de celle que l'on avait du second. L'esclave était la propriété du maître, au même titre que l'enfant était
de l'agriculture elle-même : « Il n'y a pas pour un homme d'un noble naturel, de profession ni de science au-dessus de l'agriculture, qui procure aux hommes le nécessaire... Elle donne au corps la plus grande beauté, la plus grande vigueur et aux âmes assez de loisir pour songer aux amis et à la chose publique. » Ce dernier trait est sans doute celui qui avait, aux yeux de Socrate, le plus d'importance, car s'il condamnait les arts industriels et mécaniques, s'il voulait qu'ils fussent réservés aux esclaves, c'est parce qu'il les accusait d'affaiblir et de déformer le corps par les attitudes et l'effort qu'ils exigent, de rendre ainsi les hommes impropres à la guerre, et enfin d'empêcher, en raison de l'assiduité qu'ils exigent, la culture et le développement de l'esprit. L'agriculture, au contraire, disait-il « nous a paru exciter les hommes à devenir courageux, vu que c'est en dehors des remparts, à portée des incursions de l'ennemi, qu'elle fournit le nécessaire à ceux qui l'exercent. Voilà pourquoi, dans tous les Etats, c'est la profession la plus honorée, parce qu'elle donne à la société les citoyens les meilleurs et les mieux intentionnés. » (Voy. A. Espinas, Histoire des doctrines économiques, p. 22) .
Cependant, en Grèce comme à Rome, le travail de l'agriculture fut assigné aux esclaves aussitôt que les propriétés foncières prirent assez d'étendue pour que les citoyens et leur famille fussent incapables de travailler eux-mêmes leurs terres. L'homme riche s'adonne alors exclusivement à la guerre et à la discussion des affaires publiques, et les vaincus de la guerre sont transportés en Grèce pour la culture des champs. (Voy. la note de la page 68)
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celle du père. Gomme le père était aussi le protecteur de ses enfants, le maître était celui de ses esclaves. D'où le caractère particulier que revêtait l'esclavage dans la famille ancienne; d'où le mélange de familiarité et de sévérité qui caractérisait la manière dont l'esclave était traité.
C'est sur des idées analogues qu'ont été fondées, après la suppression de l'esclavage, les relations des patrons avec leurs ouvriers. Le patron se considérait comme revêtu, à l'égard de ses ouvriers, des droits d'un père sur ses enfants; il exerçait sur eux à la fois l'autorité et la protection d'un père; et j'ai à peine besoin d'ajouter que même dans notre société moderne, il est encore bien des patrons qui pensent de la sorte et se montrent fort étonnés que leurs ouvriers prétendent à être leurs égaux.
L'esclave antique représentait la machine et le bras de toutes les industries. Les riches citoyens romains possédaient des milliers d'esclaves instruits dans les divers métiers et dont ils louaient les services quand ils ne les utilisaient pas pour leur propre compte. On était d'autant plus riche qu'on était propriétaire d'un plus grand nombre d'esclaves et que ceux-ci étaient plus habiles dans les diverses professions, depuis celle de rhéteur et de poète jusqu'à celle de berger.
D'un autre côté, moins les esclaves rapportaient à leurs maîtres, moins ceux-ci avaient de motifs d'y tenir et de les soigner. Au moment des grandes conquêtes de la République romaine, lorsque César expédie de la Gaule deux millions d'esclaves, lorsque Pompée en envoie de l'Orient un nombre au moins égal, lorsque les habitants de toutes les villes ioniennes et des côtes barbaresques se livrent à la piraterie pour faire des captifs qu'ils vendent sur les marchés de Corinthe, de
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Chio, de Rome, etc., les esclaves sont si nombreux en Italie, et leurs propriétaires en tirent si peu de revenus, qu'ils les pendent ou les crucifient pour la moindre faute, les abandonnent aux bêtes fauves lorsqu'ils sont vieux, les nourrissent moins bien que leurs chiens et leurs murènes, ou môme ne les nourrissent pas du tout.
On ne peut clone s'étonner ni des insurrections formidables d'esclaves qui se produisirent sur la fin de la république romaine, ni de la férocité avec laquelle furent détruits les esclaves insurgés par les troupes lancées à leur poursuite.
C'est, néanmoins, presque exclusivement aux esclaves des campagnes et à ceux exerçant les métiers inférieurs ou travaillant pour le compte des administrations publiques, qu'il faut appliquer ces considérations. Ceux qui, dans les grandes villes, exerçaient les hautes professions, tels que les rhéteurs, les grammairiens, les médecins, les acteurs, alors très nombreux, très recherchés par les patriciens et très applaudis par le peuple, et, d'autre part, ceux qui pratiquaient les métiers de luxe, les bijoutiers, les armuriers, les brodeurs, les peintres, etc., profitent des ruines occasionnées par le luxe effréné des riches romains.
En raison même du grand nombre de ces sortes d'esclaves et de la concurrence qui en résultait dans toutes les professions et industries, les maîtres étaient obligés de provoquer leur zèle par la concession de certains avantages. A ceux qui rapportaient le plus, on abandonnait une partie du fruit de leur travail, ou bien on les autorisait à faire des travaux particuliers dont ils gardaient le prix. L'esclave laborieux et économe pouvait de la sorte amasser un petit pécule, avec lequel, plus tard, il payait son affranchissement.
De Lanessan. — La lutte. 5
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Après la constitution de l'empire romain, lorsque le temple de Janus eut été fermé au capitole, lorsque cessèrent les grandes guerres de la conquête méditerranéenne, le nombre des esclaves diminua très rapidement : la mort, occasionnée par la misère, en emportait un grand nombre, tandis que la piraterie et les expéditions coloniales n'en fournissaient plus qu'un chiffre relativement minime. Les maîtres durent alors modérer la rigueur des traitements, accorder plus de liberté, abandonner une part plus grande des produits .du travail, et les esclaves eurent, par suite, plus de facilités à gagner un pécule. Ils obtenaient aussi plus aisément leur affranchissement, parce que les maîtres appauvris avaient besoin d'argent. Il se constitua de la sorte une classe considérable d'affranchis, entre les mains desquels se trouvaient toutes les professions qualifiées aujourd'hui de libérales, toutes les professions industrielles lucratives et une partie notable du commerce intérieur ou international.
Ces affranchis, d'ailleurs, n'étaient pas entièrement libres. Ils portaient encore une partie des chaînes de l'esclavage, et une partie d'autant plus lourde que les maîtres jouissaient du droit de régler eux-mêmes les conditions de l'affranchissement. Ils se réservaient, d'ordinaire, une portion plus ou moins considérable des produits du travail de l'affranchi et ils étaient ses héritiers privilégiés.
Les affranchis formaient une classe sociale nouvelle, intermédiaire aux esclaves et aux hommes libres ; ils formeront pendant les siècles ultérieurs une partie considérable de la société féodale, au moins dans les campagnes.