ÉTAT POLITIQUE ET SOCIAL AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE
Avant la conquête de la Gaule par les Romains, notre pays est divisé en une nonantaine d'états ou cités, dont le régime diffère, dont les populations sont de races différentes, les unes Celtes, les autres Germaines, d'autres Ibères, d'autres formées par des métissages variés. L'état politique change d'une cité à l'autre, mais partout existe à peu près la même organisation sociale. Au sommet, un petit nombre d'aristocrates, propriétaires du sol et chefs militaires; tout à fait en bas des esclaves, sur lesquels le maître a tous les droits et dont le nombre est si considérable que les marchands romains les achètent souvent pour « une mesure de vin ». Entre les nobles et les esclaves, une tourbe d'hommes dits « libres », mais peu différents, en réalité,
des esclaves, car ils ne possèdent rien, ne jouissent d'à peu près aucun droit civil et ne vivent que des services rendus à l'aristocratie dont ils forment la clientèle. Ils se battent pour ses ambitions et travaillent à son profit1.
Parmi ces clients ou ambacts, les uns se livraient aux divers travaux des champs ou des villes, les autres s'adonnaient plus particulièrement, sous les ordres et pour le compte particulier d'un chef, aux occupations militaires qui avaient une grande importance à cause des guerres incessantes entre cités et du rôle que les nobles jouaient dans les guerres 2 .
Avec ces soldats et leurs autres clients, les nobles fomentaient des guerres et des révolutions incessantes.
Les nobles étaient-ils de la même race que la plèbe?
1. « L'homme qui n'était ni druide ni chevalier, dit Fustel de Coulanges (Histoire des institutions politiques de l'ancienne France. La Gaule romaine, p. 33.) n'était rien dans la République (dans la Cité) et ne pouvait pas compter sur elle. Les lois le protégeaient mal, les pouvoirs publics ne le détendaient pas. S'il restait isolé, réduit à ses propres forces, il n'avait aucune garantie pour la liberté de sa personne et pour la jouissance de son bien... Les hommes pauvres et faibles recherchaient la protection d'un homme puissant et riche, afin de vivre en paix et de se mettre à l'abri de la violence. Ils lui accordaient leur obéissance, en échange de sa protection. Ils se donnaient à lui, et, à partir de ce jour, ils lui appartenaient sans réserve. Sans qu'ils fussent légalement esclaves, cet homme avait sur leurs personnes autant de droits que s'ils l'eussent été. Il était pour eux un maître; ils étaient pour lui des serviteurs... Comme les faibles se préoccupaient uniquement d'avoir un protecteur, ils s'adressaient à celui qu'ils jugeaient le plus capable de les protéger, c'est-à-dire à l'homme le plus riche et le plus puissant du canton.... Us cessaient de lui obéir dès qu'il ne savait plus les défendre. »
2. Ces soldats « n'étaient pas soldats de l'État, ils l'étaient de leur chef. Ils ne combattaient pas pour la patrie, mais pour sa personne. Ils ne recevaient d'ordres que de lui. Ils le soutenaient dans toutes ses entreprises et contre tous ses ennemis. Ils vivaient avec lui, partageaient sa honne et sa mauvaise fortune. Le lien qui les unissait à lui était formé par un serment religieux d'une étrange puissance : ils lui étaient voués (devoti). Aussi ne leur était-il jamais permis de l'abandonner. Us sacrifiaient leur vie pour sauver la sienne. S'il mourait, leur serment leur interdisait de lui survivre. Ils devaient mourir sur son corps, ou, comme ses esclaves, se laisser brûler sur son bûcher. » (Fustel de Coulanges, Ibid, p. 38).
DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS
Celle-ci appartenait-elle à la même race que les esclaves? Autant de questions insuffisamment résolues et qui pourtant sont d'un grand intérêt, car leur solution éclairerait d'un jour singulier l'histoire de notre pays. Ce qui est incontestable, c'est que la Germanie offrait alors, d'après Tacite, une organisation très analogue à celle de la noblesse de la Gaule, en sorte qu'il est permis de se demander si l'aristocratie et la soldatesque gauloises, au temps de César, n'étaient pas de race germaine, tandis que la plèbe et les esclaves auraient été de race celtique1.
1. D'après l'opinion généralement admise aujourd'hui parles anthropologistes, le territoire qui forme la France aurait vu se succéder, sur les différentes parties de son sol, des races très diverses, provenant toutes de l'Est. « Plus de deux mille siècles ont passé, dit M. André Lefèvre (Les Gaulois, p. 166), depuis que le sauvage de Néanderthal est tombé mort sur l'humus où sa calotte crânienne est restée. A l'homme du Moustier a succédé ou plutôt s'est ajouté, l'homme de Solutré ; puis le chasseur, le pêcheur artiste de la Vézère, races innommées qui ont vu changer la figure de la terre, la profondeur des mers et des fleuves, la hauteur et la forme des montagnes, les climats, les faunes et les flores, races fossiles, mais non éteintes pourtant, seulement résorbées dans les afflux successifs venus du midi, de l'est, et du nord. C'est la période néolithique, c'est l'âge que nous nommons actuel, — huit ou dix mille ans environ — qui a vu l'Europe se remplir peu à peu d'immigrants pacifiques ou violents, par nature ou par nécessité, apportant avec eux des arls et des usages nouveaux; les uns, la poterie, d'autres la domestication des animaux, l'agriculture, ceux-ci des rites funéraires, les idées et les pratiques religieuses, ceux-là l'architecture sommaire des tumulus, des dolmens, des pierres dressées, des habitations lacustres, enfin l'industrie du bronze. Parmi ces immigrants, ceux qui nous intéressent en particulier sont d'abord « les Ibères, dolichocéphales, parait-il, comme les gens de Cromagnon, comme le fameux squelette de Menton, qu'on apparente aujourd'hui aux Guanches des Canaries et aux Libyens ou Berbers. » Les Ibères occupent d'abord, sur notre continent, l'Espagne, le territoire situé entre les Pyrénées et la Garonne et les abords de l'Italie ; les Basques actuels paraissent être leurs descendants. « Ils ne sont pas des indo-européens ». Ils sont refoulés, plus tard, de l'est à l'ouest et du nord au sud, jusqu'à être confinés sur le seul territoire de l'ibérie (Espagne) par une autre race venue de l'est, les Ligures. Ceux-ci sont brachycéphales, mais bruns comme les Ibères. Ils s'établissent dans le nord de l'Italie et le sud de la Gaule où ils remontent, par le bassin du llhône, vers le nord. Les Ligures appartenaient à la race indo-européenne. Peut-être sont-ils plus ou moins identiques aux Celtes bruns dont parle César, en les distinguant des Celtes blonds qu'il avait trouvés sur le territoire de la Belique. Ces Celtes bruns étaient alors répandus en grand nombre dans