ÉTAT SOCIAL APRÈS LA CONQUÊTE ROMAINE
L'établissement de l'ordre et la suppression des guerres intestines, qui se produisirent aussitôt après la conquête de la Gaule par les Romains, eurent pour première conséquence d'arracher les nobles gaulois à leurs habitudes
les bassins de la Seine, de la Loire, du Rhône, de la Garonne, dans le massif central de l'Auvergne, en Bretagne et dans les îles britanniques ; ils constituaient la « plèbe opprimée » dont parlent les historiens romains de la Gaule. Quant aux « armées d'hommes blonds et gigantesques qui furent longtemps la terreur de Rome » et dont les historiens romains décrivent les corps blancs et nus, les longues chevelures rutilantes, les membres ornés de bracelets d'or, c'était « une aristocratie peu nombreuse qui ne forma jamais, dans la Gaule transalpine, qu'une minorité, une oligarchie vraiment féodale. Terriblement décimée par César qui, avec cinq ou six légions, disons quarante mille hommes, la combattit à forces presqu'égales, elle ne put fournir à Vercingétorix que quinze mille cavaliers. En tenant compte des défections, nous triplerons ce nombre ; mais, de toutes façons, il faudra réduire à quelques centaines de mille le chiffre total de la race Gauloise pure. Or, les évaluations de la population entière varient de trois millions (Beloch) à six millions (Levasseur). » C'est à ces hommes grands, blonds de cheveux, blancs de corps, que les anciens ont donné indifféremment les noms de Celtes, de Gaulois et de Galates. La destruction partielle, par les Romains, de cette aristocratie blonde, favorisa l'accession aux classes supérieurs des Celtes bruns les plus riches et les plus intelligents. « Les mélanges profitèrent aux bruns » qui étaient les plus nombreux, « si bien que pour maintenir la nuance aristocratique, on avait recours au lait de chaux; il fallut teindre en rouge les cheveux que la nature ne dorait plus. 11 en était ainsi dès le premier siècle de notre -ère ». Caligula voulant se donner la gloire d'un triomphe sur les Germains et n'ayant pas de prisonniers de cette race à sa disposition, fit teindre les cheveux de Gaulois bruns, choisis parmi les plus grands et appartenant en partie à l'aristocratie, leur fit revêtir le costume des germains et les traîna derrière son char en cette qualité. L'aristocratie gauloise venue du nord-est, c'est-à-dire de la région d'où viendront plus tard les Francs, peut être considérée comme appartenant à la race d'où sont issus les Germains actuels ; « s'ils comptent encore de nombreux représentants dans le nord de l'ancienne Gaule, ils n'ont ni fortement ni longtemps modifié les populations compactes qui occupaient, qui occupent encore les bassins de la Loire, du Rhône et de la Garonne, pas plus d'ailleurs que ne l'ont fait les conquérants Germains, Francs, Burgondes, Vizigoths, Northmen ». Pour donner des noms à ces races, on est quelque peu embarrassé ; cependant les anthropologistes sont maintenant d'accord « pour réserver le nom de Celtes aux habitants de la Gaule centrale » à ceux que César appelait les Celtes bruns; les Gaulois des anciens auteurs, étant comme les Francs, les Burgondes et les Visigoths, des Germains. (Voy. André Lefèvre, Les Gaulois. — Voy. aussi G. de Mortillet, Formation de la nation française.)
DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS
guerrières. Ils étaient autrefois chefs militaires, en même temps que grands propriétaires terriens; ils ne sont plus, après la conquête, que grands propriétaires. Cela ne suffisant, pas à leur activité, ils furent amenés tout naturellement à rechercher les fonctions publiques, dont l'empire se montra volontiers prodigue à leur égard. C'était un procédé de colonisation habituel aux Romains, et un procédé fort habile, fort économique aussi, que celui consistant à gagner les bonnes grâces des populations colonisées, par le respect de leurs mœurs, de leur religion, de leurs coutumes administratives, et par l'utilisation des autorités locales1.
La noblesse gauloise ne fut donc dépouillée par Rome d'aucune de ses prérogatives; elle fut seulement détournée du métier des armes et confinée dans un rôle social où les honneurs des fonctions publiques s'ajoutèrent aux revenus qu'elle tirait de ses propriétés et du travail de ses clients ou de ses esclaves. La noblesse gallo-romaine des historiens n'est pas autre chose que l'ancienne aristocratie gauloise, devenue romaine par les mœurs, par son introduction dans les cadres administratifs et politiques de l'Empire et par l'adoption de noms romains.
Le nombre des membres de cette noblesse va s'accroissant à mesure que la paix et la prospérité se répandent, et il s'y forme des échelons, comme dans tous les groupes sociaux qui voient augmenter le nombre de leurs membres. En tête, pendant la belle période de l'empire, se trouvent les très grands propriétaires fonciers. Ils dis-
1. C'est, à certains égards, le système que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de protectorat, système dans lequel la nation colonisatrice se borne à donner l'impulsion générale, économique et administrative, en utilisant autant que possible les lois, les coutumes et l'organisation des populations colonisées. On y trouve le double avantage de dépenser beaucoup moins que par l'administration directe et d'éviter, dans la mesure du possible, le mécontentement dos indigènes (Voy. : De Lanessan, La Tunisie: La colonisation française en Indo- Chine; et Principes de colonisation.
posent d'esclaves et de clients nombreux, hommes libres transformés en « colons », auxquels ils abandonnent des terres à cultiver moyennant certaines redevances.
Ces grands personnages s'engourdissent d ans la paresse, le luxe, le culte des lettres et des arts ; ils finissent môme par ne plus faire que traverser les fonctions publiques, afin d'en pouvoir ajouter les titres à leurs noms et en placer les insignes dans les vestibules de leurs demeures.
Au-dessous d'eux, se développe une noblesse de second ordre, si je puis ainsi parler, nous dirions aujourd'hui une bourgeoisie laborieuse, plus active, qui peuple les Sénats ou curies des villes et compense, par la gestion des affaires publiques, les sacrifices pécuniaires auxquels la condamnent ses fonctions. Elle tient le premier rang dans les villes, où elle est surtout agglomérée, quoique sa fortune soit en partie représentée, comme celle de la haute aristocratie, par les propriétés foncières dont il faut faire la preuve pour être inscrit au nombre des Curiales. C'est cette partie de la nation qui, au beau temps de l'empire, est véritablement le siège de la vie sociale et économique.
Au-dessous, les esclaves, les affranchis, les colons n'ont gagné que peu de chose à la pénétration de la civilisation romaine. Leur sort matériel s'est, sans doute, notablement amélioré, sous l'influence de la paix dont jouit l'empire et qui favorise le travail, mais leur sort moral est resté à peu près le même que jadis.
MODIFICATIONS INTRODUITES DANS L'ÉTAT SOCIAL PAR LES INVASIONS GERMAINES
Une nouvelle transformation s'opère lorsque se produisent les invasions germaines qui marquèrent les der-
DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS
niers temps de l'empire romain et qui en favorisèrent la ruine, si elles ne la provoquèrent pas.
Lorsque les Visigolhs, les Burgondes et les Francs de Germanie, profitant de la désorganisation qui s'était glissée dans l'empire, recommencèrent à envoyer leurs bandes en Gaule comme ils le faisaient avant la conquête romaine, la misère succéda promptement à la richesse qui avait marqué l'apogée de la puissance impériale. Les hordes barbares dévastent les campagnes et pillent les villes. L'empire, afin de protéger ses provinces, leur oppose des troupes de même origine, germaines comme les bandes envahissantes, mais attachées à Rome depuis longtemps. Il assigne à chaque légion une province déterminée; les habitants doivent loger les soldats, les nourrir, les habiller ; si bien que les protecteurs deviennent bientôt aussi gênants que les envahisseurs. Pendant ce temps, les impôts augmentent; les propriétaires, écrasés par le fisc, écrasent à leur tour les colons et les esclaves; et la misère se répand sur tout le pays.
Les grands seigneurs gallo-romains ne sont pas, dès lors, beaucoup plus heureux que les colons etles esclaves. Habitués, depuis des siècles, à vivre dans une abondance paresseuse et une élégance honorée, détournés parles coutumes et les lois du métier des armes, il sont incapables de résister aux barbares qui envahissent le pays. C'est dans leurs propres maisons, à côté de leurs familles, au milieu de leurs serviteurs, que, dans le cours du ve siècle, les chefs visigoths, burgondes ou francs s'établissent; c'est avec leurs terres que ces chefs s'enrichissent.