‹ La lutte pour l'existence et l'évolution des sociétésChapitre 2 sur 135 · FELIX ALCAN, EDITEUR · texte numérisé non relu

FELIX ALCAN, EDITEUR

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Le problème social n'est point, ainsi que le pensent un grand nombre de personnes, un problème nouveau, qui aurait été posé seulement de nos jours et que les penseurs des époques antérieures à la nôtre auraient méconnu ou systématiquement dédaigné.

Les livres sacrés des religions sont, en grande partie, le produit de son étude; les plus beaux ouvrages de Platon et d'Aristote lui sont consacrés; il fit l'objet des méditations des disciples d'Epicure et de Zénon; il a préoccupé les Pères de l'Eglise et les docteurs du moyen âge eux-mêmes ; il a passionné, depuis la renaissance de l'esprit philosophique, tous les penseurs de l'Occident, jusqu'au jour où les hommes de notre grande Révolution tentèrent d'en formuler une solution pratique. Des discussions qu'il a provoquées, dans l'antiquité comme de nos jours, sont sortis, avec les lois sociales des divers peuples civilisés, les progrès qui ont été faits par l'humanité dans la recherche du bonheur auquel aspirent tous ses membres.

De Lanessan. — La lutte. 1

Dii cahos d'opinions innombrables et contradictoires, auxquelles l'étude du problème social adonné naissance, deux sortes principales de conceptions se dégagent.

Les uns, négligeant les faits, même quand ils les ont constatés, prétendent fonderies sociétés humaines sur des principes purement métaphysiques et bâtissent, de toutes pièces, des organismes sociaux tellement parfaits que nul ne les connaît et ne les connaîtra jamais.

Socrate, Xénophon, Platon, Aristote et leurs disciples d'une part, les Epicuriens et les Stoïciens de l'autre furent, plusieurs siècles avant notre ère, les fondateurs de cette école sociale. Us font preuve d'une connaissance suffisamment exacte de la nature humaine ; ils voient dans les besoins naturels des hommes, et dans la solidarité de ces besoins, la source de la famille et des groupements plus étendus auxquels ils donnent le nom d'Etat ; mais, dominés par la pensée que l'âme est préexistante au corps, qu'elle doit lui survivre après la mort et que, par suite, elle représente la portion la plus essentielle de l'organisme humain, celle dont il faut s'occuper avant tout, ils édifient leur Etat idéal et théorique beaucoup moins en vue de la satisfaction des besoins du corps que pour atteindre à la perfection spirituelle de l'âme. Ils condamnent les richesses, le luxe, le commerce, l'industrie, méprisent tout travail salarié, même s'il est intellectuel, ou ne l'acceptent, comme les Cyniques, qu'à titre de protestation contre l'orgueil des riches et seulement comme un moyen de

conquérir l'indépendance. Ils considèrent comme des vices les tendances que les hommes manifestent vers le bonheur matériel, et préconisent comme des actes de vertu toutes les entraves mises à l'accroissement des besoins et des désirs des hommes. Ilsréservent aux esclaves l'existence utilitaire et n'ont d'estime que pour la vie contemplative. Le corps lui-même n'est, à leurs yeux, qu'un esclave, dont l'âme est l'omnipotente souveraine.

Soit qu'avec Platon ils brisent la famille au profit de la société et concèdent à l'Etat le pouvoir le plus absolu sur tous les citoyens ; soit qu'avec Aristote ils proclament la dignité de l'individu, les groupements sociaux qu'ils imaginent seraient incapables de vivre ailleurs que dans des cités célestes,, et toutes relations entre leurs membres seraient inutiles, car l'existence entière de chacun s'écoulerait dans la contemplation de son âme et de son Dieu.

A cette école se rattachent : les conceptions sociales des prophètes d'Israël et les organisations monastiques des Hébreux ; la sociologie des Pères de l'Eglise, héritiers directs du prophétisme hébraïque et contempteurs de la propriété elle-même ; les sociétés monacales que le christianisme offre en modèles, depuis vingt siècles, à la société civile; les rêveries des docteurs du moyen âge, pour lesquels la sociologie n'était qu'un chapitre de la théologie, comme le droit en était un autre.

De cette école découlent également tous les systèmes sociaux qui, dans les temps modernes et sous des formes diverses, prétendent régler l'organisation

et le fonctionnement des sociétés humaines d'après de prétendues idées innées, et en vertu des principes théoriques d'une morale elle-même fondée sur l'intangible Absolu.

Cependant, les sociétés humaines évoluaient, en dépit des leçons et des écrits des métaphysiciens, dans la direction que leur imposent la nature des hommes et celle des milieux dans lesquels ils vivent. Le fait était plus fort que la théorie. Le naturisme triomphait, dans la réalité, du mysticisme. Et un jour vint où, pour réagir contre l'ascétisme des doctrines chrétiennes, seules enseignées jusqu'alors dans les écoles de l'Occident, on alla chercher dans les œuvres des philosophes païens, non plus l'idéalisme qu'ils y avaient placé à titre de conclusions et comme but assigné à l'esprit, mais les faits qu'ils avaient puisés dans la nature, les observations qu'ils avaient recueillies dans les sociétés de leur temps et les considérations rationnelles que l'expérience leur avait inspirées.

Sur ces bases, on commença d'édifier une doctrine nouvelle, plus conforme aux réalités que celles admises précédemment, plus apte aussi à favoriser le développement de l'activité sociale dans le commerce et l'industrie tant méprisés jadis, et à rehausser le travail autrefois regardé comme indigne de l'homme libre.

Lorsque Abélard, au xne siècle, commente, devant ses élèves de l'université de Paris, les œuvres politiques et sociales d'Aristote, récemment apportées d'Orient, c'est un monde intellectuel nouveau dont

il entr'ouvre les portes ; et ni sa condamnation, ni celle d'Aristote lui-même par l'Eglise de ce temps, ni les persécutions que les adeptes du naturisme auront à subir désormais de la part des pouvoirs religieux ou civils, n'enrayeront les progrès de la science sociale, n'imposeront silence aux penseurs que la nature attire, que l'observation tente, qui prétendent voir avant de croire, et qui aspirent à relever la dignité de l'homme clans le seul monde qu'il nous soit possible de connaître.

Il surgira encore, de temps à autre, pendant quelques siècles, des docteurs imbus de la doctrine mystique des Prophètes et des Pères de l'Eglise, ennemis des biens de la terre, hostiles au progrès matériel; on entendra des prédicateurs, comme le cordelier Olivier Maillard, déclamer des sermons violents contre les richesses, le luxe, le commerce, l'industrie, le prêt de l'argent, et préconiser le retour à la pauvreté ; on assistera, vers le milieu du xive siècle, au spectacle de moines proclamant, d'une façon solennelle, que la pauvreté est l'idéal de la vie chrétienne et faisant condamner par le concile de 1332 toutes les formes de la propriété, aussi bien l'individuelle que la collective ; mais on ne prêtera qu'une attention railleuse à toutes ces manifestations de doctrines surannées.

Les scolastiques eux-mêmes s'étaient déjà prononcés en faveur de l'utilité du commerce, de la dignité du travail rémunéré ; ils avaient accepté la nécessité du prêt, jusqu'alors formellement interdit par l'Eglise, et ils allaient jusqu'à soutenir cette

idée, bien neuve alors, que la monnaie n'était point la propriété du prince, mais celle des particuliers et de la communauté sociale. A partir de ce moment, les écrivains abondent qui discutent, en dehors des préceptes de l'Eglise, malgré ses préceptes faut-il dire, de la meilleure organisation des États et cherchent dans la nature la source des droits des citoyens envisagés au double point de vue politique <£t social.

Quelques métaphysiciens attardés, comme Thomas Morus et Campanella, pourront encore rêver de cités platoniciennes idéales, où tous les [actes des citoyens seraient déterminés par la loi , où tous les biens seraient communs, d'où la monnaie serait bannie, où les distractions elles-mêmes seraient réglées par les pouvoirs publics, mais ceux-là ne condamnent plus ni l'industrie ni le commerce, et ils considèrent le travail comme un devoir social. Du reste, au milieu de l'activité qui va chaque jour en s'accentuant, leurs voix et leurs écrits restent sans nul effet.

Un homme d'État comme Sully pourra aussi , revenant aux idées d'un passé déjà lointain, se prononcer contre le développement des métiers et repousser l'introduction dans le royaume de toute industrie nouvelle, mais il ne sera pas moins impuissant que les philosophes à enrayer la marche du progrès social ; et bientôt Montesquieu, dans son admirable livre De l'Esprit des Lois, trouvera la voie que suivront, pendant tout le xvme siècle, les précurseurs politiques et sociaux, disons les initiateurs de la Révolution française.

A la suite de Montesquieu, ce n'est plus ni dans la métaphysique des philosophes païens, ni dans la théologie des docteurs chrétiens, que les penseurs iront chercher le fondement des lois, mais dans la nature de l'homme et dans les conditions imposées à son existence par les milieux dans lesquels se sont formés les groupes sociaux.

Avec Montesquieu la politique et la sociologie naturistes sont fondées, mais elles ne pourront se développer sur des bases véritablement solides que le jour où les sciences d'observation seront en état de fournir aux sociologues des renseignements précis sur la constitution de notre globe, sur la nature de notre organisme et celle des êtres vivants qui nous entourent, sur les phénomènes naturels qui dé terminentle progrès ou la dégénérescence des individus, des familles ou des sociétés, et sur les liens de toutes sortes qui rattachent l'homme aux autres êtres vivants.

C'est seulement à partir de ce jour que l'on pourra s'occuper utilement de l'avenir réservé aux société humaines par les conditions diverses dans lesquelles leur évolution s'effectue, et que Ton étudiera fructueusement les moyens d'améliorer le sort de chacune des catégories d'individus qui les composent.

Cette œuvre nouvelle débute vers le milieu du xvme siècle, avec les philosophes encyclopédistes d'une part, et, d'autre part, avec Buffon et ses disciples ; elle se développera, au commencement du xixe siècle, avec Geoffroy-Saint-Hilaire qui lui appor-

tera sa grande science de naturaliste, et avec les communistes qui la réchaufferont de leur ardente foi dans l'avenir de l'humanité ; mais son importance réelle ne devait être totalement comprise que dans la seconde moitié du siècle, à la suite des patientes et fructueuses recherches de l'École évolutionniste.

Le naturisme, entrevu dans l'antiquité par les philosophes grecs, mais abandonné par eux-mêmes dans leurs projets d'organisation des sociétés humaines, restauré quinze siècles plus tard par les philosophes et les naturalistes, est désormais fondé sur des bases rigoureusement scientifiques. Il sera le flambeau lumineux dont parle Lucrèce et que se transmettront, de main en main, tous les philosophes, historiens et savants soucieux de ne chercher la vérité que dans les faits dont l'univers matériel est le théâtre.

C'est un tel souci qui m'a guidé dans la confection du présent livre.

Il a pour base l'observation de la nature humaine et celle des sociétés formées par les hommes ; on n'y trouvera que des principes et des règles tirés de cette observation.

S'il contient des erreurs, il faudra les mettre sur le compte de l'insuffisance des moyens dont la science dispose en ce moment, ou bien les attribuer à quelque défaut de perspicacité de l'observateur. On n'en devra pas accuser la méthode mise en application, car c'est la même qui a permis aux sciences naturelles de réaliser, depuis un siècle et demi, tous les progrès qui font leur honneur et qui les placent

au premier rang dans les castes domaines ouverts par le génie humain.

Je me suis efforcé de poser les questions de la manière la plus rigoureusement scientifique. J'ai étudié en naturaliste les sociétés humaines et les maux dont elles souffrent, comme s'il se fût agi d'une espèce d'êtres à laquelle je serais étranger.

J'ai constaté avec tristesse que l'évolution ascendante d'une portion de nos sociétés est accompagnée de la dégénérescence parallèle d'une autre portion non moins considérable et j'ai recherché les causes de ces phénomènes, afin de découvrir et de signaler les mesures à prendre pour les modifier.

Au cours de ces patientes études, je n'ai construit aucune folle hypothèse, je n'ai fait aucun rêve irréalisable, et je me suis gardé avec le plus grand soin d'écrire pour nos arrière-neveux, car l'expérience m'a enseigné que l'homme politiqne ne doit jamais, s'il veut produire quelque effet utile, ni jouer au prophète ni se donner les allures d'un apôtre. Le rôle que j'envie est beaucoup plus modeste.

La démocratie monte à l'assaut de tous les progrès avec une ardeur sans cesse croissante ; mais elle y monte en ordre dispersé, par mille chemins ou sentiers qui zigzaguent à travers les broussailles de l'erreur ou des préjugés, et la direction lui fait souvent défaut.

Je lui propose, en ce livre, pour guider sa marche, la méthode des sciences d'observation et d'expérimentation.

Si j'ai pu, dans la course que je viens moi-même

de faire à l'aide de cette boussole directrice, jeter quelque lumière sur les obscurs problèmes de notre vie sociale, retracer avec vérité quelques phases de nos luttes pour l'existence et quelques étapes de l'évolution de la morale sociale dans notre pays, si je puis inspirer à d'autres le désir de suivre la même voie, je croirai ne point avoir perdu mon temps.

J.-L. de Lanessan.

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