CHAPITRE PREMIER
Formulé pour la première fois par Bufïon, il y a plus de cent ans, exposé avec de grands détails et une remarquable accumulation de faits, dans la dernière moitié du xixe siècle, par Darwin et un grand nombre d'autres naturalistes, le principe de la concurrence vitale ou lutte pour l'existence [struggle for life) a pris place, depuis quelque temps, dans les écrits des politiciens et des sociologues, mais il ne me paraît pas qu'aucun d'entre eux en ait compris la signification exacte, ni observé convenablement les résultats. On me pardonnera donc d'entrer dans quelques détails sur cette question qui, en fait, domine la sociologie tout entière.
La lutte pour l'existence estcommuneà tous les êtres vivants sans aucune exception, depuis le végétal ou l'animal le plus infime jusqu'à la plante et à l'animal les plus parfaits, et depuis la forme la plus primitive de l'espèce humaine jusqu'au type le plus perfectionné de l'humanité. Aucun individu vivant n'y échappe; chacun est en lutte incessante, non seulement avec tous les êtres semblables ou dissemblables qui l'entourent, mais
12 LA LUTTE POUR l'eXISTENGE DANS LES SOCIÉTÉS
encore avec tous les éléments du milieu dans lequel il vit.
Les premières observations relatives à ce grand fait biologique sont dues à Buffon. Après avoir découvert et signalé l'influence que le climat, la nourriture, les croisements, etc., exercent sur la production des caractères individuels de tous les êtres vivants, il constata que, sous l'influence de ces actions diverses, chaque individu naît avec quelques caractères qui permettent de le distinguer de tous ceux de son espèce, de sa race et même de sa famille. Puis, il observa qu'il est possible et même facile de créer une race nouvelle en sélectionnant et accouplant les individus qui se distinguent par un même caractère1.
1. Je ne puis mieux faire que de reproduire les observations de Buffon sur la manière dont, avec une seule espèce de pigeons sauvages, le biset, on a pu créer toutes les variétés domestiques que nous connaissons. « Une fois, dit Buffon, nos colombiers établis et peuplés, ce qui était le premier point et le plus difficile à remplir pour obtenir quelque empire sur une espèce aussi fugitive, aussi volage, on se sera bientôt aperçu que, dans le grand nombre de jeunes pigeons que ces établissements nous produisent à chaque saison, il s'en trouve quelques-uns qui varient pour la grandeur, la forme et les couleurs, On aura donc choisi les plus gros, les plus singuliers, les plus beaux ; on les aura séparés de latroupe commune pour les élever à part avec des soins plus assidus et dans une captivité plus étroite ; les descendants de ces esclaves choisis auront encore présenté de nouvelles variétés, qu'on aura séparées, distinguées des autres, unissant constamment et mettant ensemble ceux qui ont paru les plus beaux et les plus utiles... » Œuvres complètes, Edit. De Lanessan, t. V, p. 505; et Introduction, p. 409.
Dans son histoire du chat il explique comment par ce choix, cette sélection, disons-nous aujourd'hui, on a obtenu les chats angoras, entièrement blancs et à longs poils. « Le chat sauvage, dit-il, a les couleurs dures et le poil un peu rude, comme la plupart des autres animaux sauvages ; devenu domestique, le poil s'est radouci, les couleurs ont varié, et dans le climat favorable du Chorazan et de la Syrie le poil est devenu plus long, plus fin. plus fourni, et les couleurs se sont uniformément adoucies ; le noir et le roux sont devenus d'un brun clair, le gris brun est devenu gris cendre, et en comparant un chat sauvage de nos forêts avec un chartreux, on voit qu'ils ne diffèrent en effet que par cette dégradation des couleurs; ensuite, comme ces animaux ont plus ou moins de blanc sous le ventre et aux côtés, on concevra aisément que pour avoir des chats tout blancs et à longs poils, tels que ceux que nous appelons proprement chats d'Angora, il n'a fallu que choisir dans cette race adoucie ceux qui avaient le plus de
C'est aussi à Bufïbn qu'appartient l'honneur d'avoir signalé pour la première fois les faits que Darwin devait réunir plus tard, en les multipliant, sous le nom de « lutte pour l'existence ». Le grand naturaliste français remarque, non sans raison, que la terre serait promptement envahie par une espèce quelconque de végétaux et d'animaux, surtout par les espèces très fécondes et qui sont, d'ordinaire, les plus petites, si ces êtres ne se détruisaient pas pour se nourrir les uns des autres ou n'étaient pas détruits par les accidents cosmiques, les maladies, etc. « Lorsqu'on réfléchit, dit-il1, sur cette fécondité sans bornes donnée à chaque espèce, sur le produit innombrable qui doit en résulter, sur la prompte et prodigieuse multiplication de certains animaux qui pullulent tout à coup et viennent par milliers dévaster les campagnes et ravager la terre, on est étonné qu'ils n'envahissent pas la nature ; on craint qu'ils ne l'oppriment par le nombre et qu'après avoir dévoré sa substance, ils ne périssent eux-mêmes avec elle. » S'il n'en est point ainsi, c'est que « des obstacles sans nombre réduisent celte fécondité à une mesure déterminée et ne laissent en tout temps qu'à peu près la même quantité d'individus de chaque espèce ».
Notre espèce n'échappe pas à cette loi générale : « lorsqu'une portion de la terre est surchargée d'hommes, ils se dispersent, ils se répandent, ils se détruisent, et il s'établit en même temps des lois et des usages qui ne préviennent que trop cet excès de multiplication... Il
blanc aux côtés et sous le ventre, et qu'en les unissant ensemble, on sera parvenu à leur faire produire des chats entièrement blancs, comme on l'a fait aussi pour avoir des lapins blancs, des chiens blancs, des chèvres blanches, des cerfs blancs, des daims blancs, etc. » Ibid., t. VIII, p. 612. Il n'y a pas, aujourd'hui, un seul horticulteur ou éleveur qui ne connaisse l'importance de la sélection dans l'amélioration ou la production des races végétales et animales, i. Œuvres complètes, Edit. De Lanessan, t. IX, p. 37-40.
se fait sur les hommes, sans qu'on s'en aperçoive, ce qui se fait sur les animaux : On les soigne, on les multiplie, on les néglige, on les détruit, selon le besoin, l'incommodité, les désagréments qui en résultent1... »
Il insiste ailleurs sur les causes qui empêchent la destruction totale des espèces. Il signale notamment la rapide multiplication des animaux de petite taille et dépourvus de force, comme moyen de résister aux causes de destruction dont ils sont entourés.
Enfin, il déduit de ces divers faits cette proposition, où se trouve en germe toute la théorie de la lutte pour l'existence et de la sélection que Darwin devait formuler cent ans plus tard : « les espèces les moins parfaites, les plus pesantes, les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaîtront. »
Plus tard, Malthus, dans un livre célèbre2, formule une autre proposition, d'ailleurs contredite, dans une certaine mesure, par les faits, à savoir que les animaux croissent suivant une proportion géométrique, tandis que les aliments ne peuvent augmenter que dans une proportion arithmétique, d'où il résulte que si les animaux et les hommes n'étaient pas détruits en partie par des causes diverses, ils finiraient par succomber tous, faute de nourriture. Il est bien évident, du reste, que tous les individus d'une même espèce ne courent pas les mêmes chances de destruction ; les plus forts et les plus habiles, ceux qui savent le mieux se nourrir, se protéger contre les intempéries des saisons, etc., résistent, tandis que les autres disparaissent.
Enfin, généralisant et complétant les observations antérieures à lui, Darwin constate que tous les êtres vivants, y compris les hommes, ont à lutter les uns