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LA MORALE GOUVERNEMENTALE SOUS LA MONARCHIE ABSOLUE

La monarchie, pour gagner les suffrages du peuple contre la noblesse, avait concédé au premier quelques libertés, mais elle en avait prélevé la compensation en impôts d'autant plus lourds qu'ils étaient affermés et qu'ils devaient, par conséquent, faire vivre, non seulement toute la Cour, mais encore les fermiers et leurs innombrables agents. Le roi étant considéré comme le

maître des hommes et le propriétaire du sol, l'impôt représente la part qui lui revient dans les produits de la terre. Gomme, d'autre part, les droits du roi passent pour être absolus, le chiffre des impôts n'a pas d'autre limite que celle ou il plaît à son caprice de l'arrêter. S'il est sage, honnête et peu dépensier, il diminue le poids des charges fiscales, ou, du moins, ne l'augmente pas; s'il est léger, sans scrupules et fastueux, il l'accroît, sans que personne ose se plaindre.

La morale gouvernementale ne connaît alors, en théorie, pas d'autre règle que le bon vouloir du roi, comme elle ne connaissait, pendant le moyen âge, que le bon vouloir du seigneur1.

Dans la pratique, il en est autrement. De même que le seigneur féodal, tout en ne se reconnaissant que des droits, se sentait contraint par son propre intérêt de protéger ses colons et ses serfs, de ménager leurs forces et leur vie, de leur concéder certaines libertés personnelles, de s'imposer, en un mot, à leur égard, des

1. Non sans raison, Taine {Ancien Régime, p. 102) dit des rois de France, à la veille de la Révolution : « Sans doute le mal qu'ils font ou qu'on fait en leur nom leur déplaît et les chagrine ; mais au fond leur conscience n'est pas inquiète. Ils peuvent avoir compassion du peuple, mais ils ne se sentent pas coupables envers lui ; car ils sont ses souverains et non ses mandataires. La France est à eux, comme tel domaine est à son seigneur, et un seigneur ne manque pas à l'honneur parce qu'il est prodigue et négligent. C'est son bien qu'il dissipe et personne n'a le droit de lui demander des comptes. Fondée sur la seigneurie féodale, la royauté est comme elle une propriété, un héritage, et ce serait infidélité, presque trahison chez un prince, en tous cas faiblesse et bassesse, que de laisser passer entre des mains de sujets quelque portion du dépôt qu'il a reçu intact de ses pères pour le transmettre intact à ses enfants. Non seulement par la tradition du moyen âge, il est commandant-propriétaire des Français et de la France mais encore par la théorie des légistes il est, comme César, l'unique et perpétuel représentant de la nation, et, par la doctrine des théologiens, il est, comme David, le délégué sacré et spécial de Dieu lui-même. A tous ces titres ce serait merveille s'il ne considérait pas le revenu public comme son revenu privé, et si, maintes fois, il n'agissait pas en conséquence. En cela, notre point de vue est si opposé que nous avons de la peine à nous mettre au sien; mais le sien était alors celui de tout le monde. »

Dk Lasessan. — La lutte.

DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS

devoirs d'autant plus étendus que leurs bras lui étaient davantage nécessaires; de même, le roi, monarque absolu et propriétaire par droit divin, est tenu, pour conserver le respect et l'obéissance de ses sujets, de renoncer à une partie des droits qui lui sont théoriquement attribués sur leurs personnes et leurs biens, et ces concessions augmentent graduellement d'importance, à mesure que la morale individuelle et la morale sociale progressent dans la masse de la nation.

Le premier qui, sous l'ancienne monarchie, osa prétendre que les rois et les seigneurs avaient des devoirs à remplir à l'égard des habitants de leur royaume et de leurs fiefs provoqua, sans aucun doute, parmi ses contemporains, une stupeur profonde, car il s'attaquait à un principe enraciné dans tous les cerveaux, à savoir que le roi et les seigneurs n'avaient que des droits et point de devoirs.

L'évolution de la morale gouvernementale passait, en effet, parles mêmes phases que celle de la morale individuelle. Nous avons vu celle-ci être caractérisée d'abord par des relations de pur intérêt entre les membres d'une même famille, se perfectionner ensuite par les sentiments affectueux qu'engendrent les services échangés et aboutir aux véritables affections familiales et sociales, où se trouve la source de tous les devoirs individuels, fami-

1. La dernière manifestation publique de la monarchie absolue en France, se produisit, il n'est pas inutile de le noter, dans la séance royale par laquelle les travaux do l'Assemblée Constituante furent inaugurés, le 23 juin 1789. Après avoir indiqué les réponses qu'il se proposait de soumettre aux délibérations de l'assemblée, le discours royal ajoutait : « C'est moi, jusqu'à présent, qui fais tout le bonheur de mes peuples et il est rare que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits. » Louis XIV n'eût pas dit autrement. Le roi le plus faible que nous ayons connu tenait le même langage que le plus absolu, tant l'absolutisme était dans les cerveaux royaux ; mais il n'était plus dans ceux du peuple. La morale sociale de ce dernier s'était développée plus rapidement que celle des rois.

liaux et sociaux. De même entre les serfs et les seigneurs, entre les rois et les sujets, se produisent, d'abord des relations de pur intérêt, dont le résultat est d'adoucir les mœurs des maîtres et propriétaires, en même temps que le sort des serfs et des sujets s'en trouve amélioré. Il n'est pas rare de voir, dès les premiers temps du moyen âge, des seigneurs, ajoutant à la notion de leurs droits, la conception de certains devoirs et réglant leur conduite de manière à conquérir les sympathies ou même l'affection de leurs serfs. Il en fut de même pour les rois.

Ce qu'il importe de noter, c'est que, pour les uns comme pour les autres, la notion des devoirs est postérieure à celle des droits, non seulement dans leur esprit, mais encore dans celui de la masse de la nation. C'est seulement pendantlapériode philosophique duxvin6 siècle que, dans notre pays, on entend formuler les principes de la morale sociale. L'immortel honneur de notre Révolution sera d'avoir tenté de faire passer ces principes dans la constitution politique et sociale du pays et de les avoir traduits en prescriptions législatives.

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