DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS
Les avantages multiples que les corporations retiraient des entraves mises à la liberté du commerce et de l'industrie finirent par tenter les rois.
A partir de Henri III, ce ne sont plus les corporations qui confèrent le droit au travail et qui en réglementent l'usage; c'est le roi. La réunion des artisans et des commerçants en corporations est obligatoire ; on impose aux corporations des redevances en faveur du trésor et, par des dédoublements successifs, on en augmente le nombre au delà de toute mesure, afin d'accroître le chiffre des redevances. Dans le même but, on autorise la création d'industries nouvelles, malgré les protestations des corporations ; enfin, on permet à ces industries de s'établir en dehors des villes et d'employer des ouvriers n'appartenant pas aux associations corporatives, et, par conséquent, soustraits à l'autorité des maîtres des divers métiers.
Cet acte marque le premier mouvement vers la liberté du travail. Il en résulte aussi, en raison de la concurrence, une notable amélioration dans le sort des travailleurs. Sous le régime de la corporation, ils étaient à la discrétion des patrons. Des sociétés assez fortement organisées pour imposer aux maîtres eux-mêmes la volonté des meneurs de chacune d'entre elles, l'étaient assez, à plus forte raison, pour n'avoir à subir, dans aucune mesure, la pression de leurs ouvriers.
Ceux-ci, en réalité, ne jouaient, dans la plupart des métiers, qu'un rôle analogue à celui des serfs dans les campagnes. Toute tentative de résistance aux conditions traditionnelles de travail était réprimée avec la dernière rigueur : c'est par la prison que l'on punit toute cessation de travail1.
1. En 1724, dans le Dauphiné, des ouvriers s'étant entendus et mis en grève dans le but d'obtenir une augmentation de salaire, « le contrôleur
D'après la façon dont les ouvriers étaient traités, à une époque où les idées d'égalité et de liberté commençaient à se répandre dans toutes les classes de la population, il est aisé de se faire une idée du sort auquel ils avaient été condamnés pendant les siècles précédents, alors que le travail manuel était encore méprisé, comme il l'avait été pendant toute l'antiquité, et alors que les corporations jouissaient de toute la plénitude de leurs monopoles et de leurs privilèges. Au xive siècle, « nos bourgeois ont sur leur famille l'autorité que leur donne la nature et les lois, et, de plus, une autorité locale. Dans certaines villes, un père peut vendre son fils et même le mettre à mort. Cette autorité locale qu'ils ont s'étend sur les serviteurs, et à certains égards sur le petit peuple, qu'ils peuvent châtier de leurs mains en cas de paroles inciviles, de querelle, de rixe ou d'autre désordre1 ».
Jusqu'à la révolution, les chefs de fabrique et d'atelier exercent sur leurs ouvriers une véritable juridiction, en vertu de coutumes remontant à l'époque de l'esclavage, de règlements des municipalités et d'ordonnances des rois. Le patron était, à la fois, le « maître » et, dans une certaine mesure, le juge de ses ouvriers.
général a mandé à M. de Fontanieu (intendant) que l'intention du roi était qu'il fît arrêter et mettre en prison, pour le temps qu'il jugerait à propos, ceux d'entre ces ouvriers qu'il trouverait avoir plus de part à la cabale dont il s'agit et à la désertion qui s'en est ensuivie, qu'il était à propos qu'il rendît publique la peine qu'il imposerait à quelques-uns de ces ouvriers afin que l'exemple qu'il en ferait contînt les autres et les rendît en général plus dociles à la diminution qu'il convenait de faire du prix de leurs journées, ou, au moins, les disposât à n'en pas exiger un plus considérable que parle passé ; qu'il le priait aussi d'arrêter le mauvais exemple qui a été donné par quelques-uns des marchands fabricants du Haut-Dauphiné, dont la conduite se trouvait contraire aux ordres de sa Majesté pour la facilité condamnable qu'ils ont eue de se prester, en faveur de leurs ouvriers, à une augmentation de douze livres par an qui a donné lieu à ceux des autres fabriques d'en exiger autant et de faire, pour l'obtenir, des cabales très punissables. ». (Lyonnais, Rapport à la Chambre des députés sur l'arbitrage obligatoire, 1889).
i. Alexis Monteil, Loc. cit., p. 17.
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La réaction contre l'omnipotence des corporations dut nécessairement commencer à se produire, en raison même des privilèges qu'elles accumulaient et qui contrariaient divers intérêts rivaux.
En premier lieu, avec l'agrandissement des villes et le progrès de la civilisation, les besoins se multipliaient, les goûts s'affinaient, devenaient plus mobiles et donnaient naissance à la mode. Le consommateur, devenu plus exigeant et plus capricieux fut, dès lors, naturellement porté à se plaindre des barrières mises à la réalisation de ses désirs par les lois et les coutumes d'où les maîtres des corporations tiraient leurs privilèges et leur fortune. La lutte ouverte de la sorte entre les consommateurs et les producteurs ne pouvait que s'aviver par le progrès de la civilisation, par l'établissement de relations plus fréquentes entre les diverses régions du pays, et par le sentiment de liberté qui naissait dans toutes les classes de la société, en même temps que l'intelligence évoluait et que les rapports entre les hommes devenaient plus faciles.
En second lieu, au début du moyen âge, quand nulle sécurité ne régnait dans les campagnes parcourues par les bandes soldatesques et pillardes des seigneurs, le commerce entre les différentes villes était soumis à tant d'aléas et de périls, que peu de gens osaient s'y livrer et que chaque ville, comme je l'ai déjà dit, était obligée de produire tout ce dont elle avait besoin.
Plus tard, à mesure que la sécurité se rétablit, les différentes industries tendirent à se séparer, à s'isoler et à se localiser dans les villes où chacune trouvait des conditions favorables : celle de la soie, par exemple, se développa particulièrement à Lyon, à cause du voisinage du pays où l'on peut élever les vers à soie ; celle de la laine
se développa dans le Berry et dans le nord, où abondent les moutons, etc.
En même temps qu'elles se localisaient, les industries devenaient plus importantes : chaque patron employait un plus grand nombre d'ouvriers qu'autrefois, parce qu'il travaillait davantage, et les ouvriers comprenaient la nécessité de s'associer pour défendre leurs intérêts. Les sociétés secrètes de compagnonnage, nées vers le xive siècle, prennent d'autant plus d'importance que les industries se développent davantage; elles deviennent, au xvie, au xvne et au xvme siècles, assez fortes pour en imposer aux patrons 1.
Enfin, l'autorité royale, en s'accroissant, intervient de plus en plus dans la réglementation du travail. Elle maintient et même multiplie les corporations, dans le double but de prouver sa puissance et de grossir ses revenus ; elle réglemente le commerce et l'industrie de la manière la plus minutieuse et la plus tyrannique. Avec Golbert, elle atteint à l'apogée de son pouvoir régulateur des intérêts économiques. Son régime de protection à outrance contribue, il est vrai, d'une manière très efficace, au développement des industries, mais, plus tard, elle détermine, conformément au cours habituel des institutions humaines, une réaction en faveur de la liberté commerciale et industrielle.
1. Le compagnonnage a été la première forme des associations ouvrières proprement dites. Jusqu'à la fin du xm° siècle, les ouvriers, fort peu nombreux, (à Paris, le nombre des ouvriers était au moyen âge à peine double de celui des patrons) faisaient partie des associations patronales ou du moins, étaient englobés par elles. Vers le xiv° siècle, mais surtout au xv° et au xvic, les ouvriers devenus plus nombreux et pouvant se déplacer d'une région à l'autre, commencèrent à former des sociétés d'assistance mutuelle. Ils les firent secrètes, à cause des hostilités dont elles étaient l'objet de la part des patrons, de l'Église et des autorités publiques. La franc-maçonnerie paraît avoir été le type de ces associations. Les compagnons se procuraient réciproquement du travail : ils s'aidaient pendant les chômages, se facilitaient les uns aux autres le tour de France et s'entendaient pour défendre leurs intérêts auprès des patrons.
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Cette réaction libérale se manifeste sous le règne de Louis XVI; Turgot est son principal agent. Dès 1614, le Tiers-Etat avait demandé aux Etats-Généraux la suppression des corporations, sans pouvoir l'obtenir. En 1776 Turgot fait le premier pas vers la réalisation de cette réforme : il diminue considérablement le nombre des corporations et réduit les taxes de maîtrise, mais il est emporté par l'hostilité que ces mesures provoquent contre lui à la Cour.
C'est seulement l'Assemblée Constituante qui, par son décret du 2 mars 1791, supprima les corporations et institua la liberté du travail.
L'évolution du travail industriel et celle du travail rural, depuis la conquête romaine de la Gaule jusqu'à la révolution de 1789, se font à peu près parallèlement, ainsi qu'en témoignent les faits rappelés ci-dessus. Elles sont déterminées par des motifs analogues et aboutissent à peu près au même point.
Au départ, tous les ouvriers, ceux des champs comme ceux des ateliers, sont de simples esclaves; à l'arrivée, ils sont proclamés libres en tant que citoyens et entant que travailleurs, au nom d'une morale gouvernementale qui a suivi de près la marche ascendante de la morale individuelle.