TRIOMPHE DE LA CLASSE QUI POSSÈDE LA RICHESSE ET L'INSTRUCTION
L'oligarchie ploutocratique et intellectuelle acquiert rapidement la vue très nette de cette situation ; elle a
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conscience de ne pouvoir triompher des hautes classes contre lesquelles elle lutte depuis dix siècles, qu'en s'appuyant sur la masse sociale. Elle lui fait sa part dans les lois et dans la conduite des affaires publiques ; elle la lui fait tantôt plus grande et tantôt plus petite, suivant qu'elle redoute plus ou moins ses révoltes et ses colères, mais, alors même qu'elle se montre la plus généreuse, tous ses efforts tendent à conserver les privilèges qu'elle a conquis dès les premières journées de la Révolution.
11 était impossible qu'il en allât d'autre manière. Il eût été contraire à toutes les lois qui président à l'évolution des choses, des êtres et des hommes, que tous les privilèges accumulés pendant une longue série de siècles dans les mains d'une partie de la nation disparussent par le seul fait de la déclaration de quelques principes généraux. Les lois fatales de la concurrence pour la vie qui condamnent les sociétés humaines à être le siège de luttes incessantes pour la conquête de tous les avantages sociaux, non seulement ne pouvaient pas être abolies par la Révolution, mais, au contraire, en reçurent comme une consécration nouvelle, par la destruction de toutes les barrières que l'ancien régime avait opposées aux luttes des individus et des classes.
Il était naturel que le Tiers état tînt à conserver la puissance considérable dont il était devenu le détenteur autant par la sottise de ses rivaux que par sa propre habileté. Et si l'on doit le louer de toutes les mesures qu'il prit dans l'intérêt de la masse entière de la nation, on ne saurait s'étonner des précautions dont il s'entoura pour s'assurer à lui-même les deux forces gouvernementales édifiées par la Révolution : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, le pouvoir qui fait les lois et le pouvoir qui en contrôle l'application. Par le premier,
il réglera au mieux de ses intérêts les conditions sociales de la nation ; par le second, il empêchera que les lois édifiées à son profit ne soient, dans la pratique, détournées de leur Lut.
La souveraineté nationale est proclamée par l'Assemblée constituante, inviolable, imprescriptible et inséparable de chaque citoyen ; mais, par l'application du régime représentatif, le peuple remettra périodiquement la souveraineté tout entière entre les mains de quelques centaines de citoyens. Il suffira de faire partie du corps des représentants pour jouir pendant une, deux, trois, quatre années et même davantage, d'un pouvoir aussi absolu que celui du plus autocrate des monarques. Comme on ne pouvait pénétrer dans ce corps tout puissant qu'à l'aide de beaucoup d'argent, et à la condition de posséder une instruction assez étendue, car la parole et la plume sont les instruments nécessaires de son action, le régime représentatif devait nécessairement porter au pouvoir la classe qui avait fait la Révolution et qui entendait s'en ménager les principaux avantages.
La première manifestation politique de l'oligarchie qui allait substituer ses appétits sociaux et ses ambitions politiques aux privilèges de la noblesse, du clergé et de la monarchie autocratique, se produit dès le lendemain du 9 thermidor; elle est faite par ces jeunes gens que le peuple, en son instinct perspicace, qualifia de jeunesse dorée.
Formée par les fils de tous les bourgeois que la Révolution avait émancipés, de ces avocats, médecins, procureurs, financiers, hommes d'affaires que la spéculation sur les assignats, sur les fournitures de l'armée, sur les subsistances de la capitale, sur les biens du clergé et de la noblesse, venait d'enrichir, la « jeunesse dorée » avait encore le lait de la nourrice aux lèvres, elle était à peine
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sortie des langes de sa roture, que déjà elle imitait les mœurs des gentilshommes, et, singeant Louis XIV lui même, chassait, à coups de fouets de poste, le peuple, des tribunes de la Convention, pour y prendre sa place et dicter ses volontés aux représentants de la nation, comme le roi Soleil aux magistrats des Parlements.