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LES CONDITIONS ^EXISTENCE DE LA. CLASSE SALARIÉE

d'abord qu'elle se connaisse. Or, ceux en petit nombre, qui se donnent la peine de l'étudier, ne le font qu'en se plaçant à deux points de vue tout à fait opposés mais également faux : les uns trouvent que tout est bien ou plutôt qu'il suffît de laisser la lutte individuelle et la concurrence sociale s'exercer librement pour que tout aille de mieux en mieux; les autres trouvent que tout est détestable et proposent de tout détruire, afin de tout reconstruire sur des bases nouvelles. Et tandis que les deux écoles contradictoires théorisent et métaphysiquent, des milliers d'enfants, de femmes, d'adolescents, d'hommes et de vieillards succombent sous l'implacable concurrence dans laquelle nul ne les soutient. Les nations s'appauvrissent, les races s'épuisent et l'avenir de l'espèce elle-même est compromis. Partout aussi, sous toutes les latitudes et longitudes, sous tous les climats et dans tous les pays, la guerre aveugle et bête, l'union sexuelle intéressée et dédaigneuse du progrès, le travail excessif, le surmenage intellectuel, la lutte excessive des intérêts individuels et familiaux contre les intérêts sociaux, la concurrence immodérée des industries et des nations, en un mot, les victoires incessantes de l'égoïsme sur l'altruisme, font sentir leurs mortels effets et déciment l'humanité.

CONCLUSION

Tout homme, à quelque race ou classe qu'il appartienne, à moins qu'il n'ait subi, au cours de son évolution, quelque déviation cérébrale, tend de toutes ses forces vers la liberté et le bonheur.

Les moyens employés par chaque homme pour atteindre ce double but constituent sa morale individuelle, d'où il résulte qu'il y a autant de morales individuelles que d'hommes.

'En vertu de l'héritage de nos ancêtres animaux et de l'atavisme humain, la morale individuelle est nécessairement égoïste, c'est-à-dire que chaque individu est porté à ne tenir compte que de ses besoins, de ses désirs et de ses intérêts personnels et à sacrifier, s'il le croit nécessaire et s'il le peut, les intérêts de tous ses semblables afin d'atteindre son but.

Cette morale purement égoïste est, en principe, celle des animaux qui vivent isolés, des hommes primitifs et des enfants.

Elle est modifiée, chez les uns et chez les autres, par leurs relations avec leurs parents, leurs semblables et les autres êtres.

Il n'y a pas d'animal, même parmi les plus sauvages,

dont l'égoïsme héréditaire ne soit modifié par les relations avec ses congénères.

La tigresse la plus sanguinaire est une mère de famille non moins tendre, non moins affectueuse que la plus douce et la meilleure des femmes les plus civilisées. Quant à son petit, reconnaissant des soins et des caresses qu'il en reçoit, il ne s'attache pas moins à elle que l'enfant nouveau-né, dans l'espèce humaine, ne s'attache à sa mère ou à sa nourrice. Parmi les tigres comme chez les hommes, la nature agit de la même façon pour faire surgir, à côté de l'égoïsme atavique du nouveau-né, des sentiments altruistes dont la première manifestation est l'amour qu'il témoigne à sa mère.

Parmi les animaux qui vivent en familles ou en sociétés et parmi les hommes, dont la caractéristique essentielle est la vie familiale et sociale, l'altruisme ne tarde pas à se manifester d'une seconde manière : les relations qu'a le nouvel être avec son père et avec ses frères ou ses sœurs, les caresses qui s'échangent entre eux, les petits services qu'ils se rendent réciproquement, les jeux par lesquels ils se procurent des distractions sont bientôt suivis de sentiments affectifs ; ceux-ci persisteront aussi longtemps que les relations familiales, aussi bien chez les animaux que dans l'espèce humaine, et ils seront d'autant plus intenses que la famille vivra davantage en dehors des autres familles similaires.

Lorsque les familles animales ou humaines se réuniront en sociétés plus ou moins étendues, comme il arrive dans la plupart des races humaines et dans un nombre assez considérable d'espèces animales, l'altruisme se manifestera par l'apparition d'un sentiment nouveau, ayant une source analogue à celle des sentiments familiaux, mais différant de ceux-ci par son objet. Ce n'est plus seulement vers les membres de sa propre

CONCLUSION

famille que chaque individu dirige ses affections; c'est encore vers tous les membres de la société dont il fait partie et plus particulièrement vers ceux avec lesquels il est en contact fréquent et direct. Au sentiment familial s'ajoute, chez lui, le sentiment social.

L'un et l'autre sont formés d'un mélange d'affection et d'intérêt. L'enfant et la mère sont liés par les satisfactions diverses qu'ils trouvent dans leurs relations. Pour l'enfant, c'est l'apaisement de la faim qui l'aiguillonne et qui renaît à des intervalles de temps si rapprochés qu'il ne saurait se passer du voisinage à peu près permanent du sein nourricier; c'est aussi le contentement d'être tenu propre et, par conséquent, à l'abri des démangeaisons, des douleurs même que provoque la malpropreté ; c'est enfin et, peut-être, par-dessus tout, le plaisir que lui font éprouver les jeux avec une maman qui se fait aussi enfant et aussi joueuse que lui. En dehors, en effet, de quelques espèces de carnassiers, que la rareté de leurs aliments naturels contraint à vivre isolés, tous les êtres vivants, et les hommes au plus haut degré, se complaisent dans les relations avec leurs semblables. De même que l'enfant trouve dans ses rapports avec sa mère la satisfaction de ses besoins matériels et moraux, de même la mère trouve dans ses relations avec son enfant la satisfaction de besoins analogues. C'est d'abord son besoin de maternité, qui trouve à se satisfaire ; c'est ensuite le besoin qu'elle a de dégonfler ses seins, qui est satisfait par l'allaitement; c'est enfin le besoin de relations et de distractions commun à tous les êtres, qui se satisfait dans les caresses, les jeux, les conversations pour lesquels elle est sans cesse sollicitée. En somme, intérêt et affection agissent de concert pour développer chez la mère et chez l'enfant les sentiments familiaux.

CONCLUSION

C'est aussi de l'alliance formée par l'affection et l'intérêt que naissent les sentiments sociaux.

Lorsque ces sentiments ont atteint un certain degré de développement, dans tous les individus d'une même famille ou d'une même société, la morale de chaque individu n'a plus rien de commun avec celle que détermine l'égoïsme chez l'animal ou l'homme primitif isolés et chez tous les nouveau-nés. L'altruisme y joue un rôle à côté de l'égoïsme, et un rôle d'autant plus considérable que les sentiments par lesquels il se traduit ont eux-mêmes acquis plus de développement.

Certes, il y aura encore, entre tous les individus d'une même société, une concurrence manifeste, chacun luttant pour son existence, c'est-à-dire pour la réalisation de la plus grande somme possible de liberté et de bonheur. Il serait impossible de faire disparaître cette concurrence, et il n'y a pas lieu même de souhaiter qu'on le puisse, car elle est la source féconde de tous les progrès humains ; mais si l'altruisme est suffisamment développé chez tous les membres d'une même société, elle ne sera pas assez brutale, assez violente, assez égoïste, dirais-je volontiers, pour nuire à la masse de la société; elle profitera aux mieux doués, aux plus forts, aux plus intelligents, aux plus audacieux que la fortune aime à favoriser, mais elle ne nuira pas aux autres.

Il y aura également concurrence sociale entre les différentes familles et classes, mais l'altruisme des familles et des classes modifiera l'allure générale de cette concurrence, de manière à en atténuer les effets fâcheux. Il arrivera même, par le progrès intellectuel de toutes les familles et de toutes les classes, qu'elles se fondront graduellement les unes dans des autres et qu'on pourra voir disparaître l'antagonisme qui existe naturellement

CONCLUSION

entre les intérêts particuliers et les intérêts généraux de la société.

J'ai à peine besoin de faire remarquer combien les sociétés les plus civilisées de notre temps sont loin de cet idéal, et combien y sont âpres encore, non seulement les luttes individuelles, mais encore les concurrences entre les différentes familles et classes.

Tandis que la morale individuelle et la morale familiale évoluaient dans le sens d'une prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme, évolution qui suit dans toutes les sociétés humaines, une voie parallèle au développement de l'intelligence et de l'instruction des hommes, les gouvernements se formaient et leur morale évoluait aussi dans le même sens.

D'abord profondément égoïstes comme l'individu à sa naissance, comme la société en formation, les gouvernements humains deviennent ensuite plus ou moins altruistes, suivant que l'altruisme a pris une place plus ou moins grande dans la morale des individus, des familles et des sociétés.

D'une façon générale, si l'évolution de leur morale est en retard sur celle de la morale individuelle, familiale et sociale, ils ne tardent pas à être emportés par l'une de ces révolutions qui ne sont que des phases plus actives de l'évolution.

C'est ce qui s'est produit, dans notre pays, trois fois en moins d'un siècle, et, c'est de là qu'est enfin sortie la troisième République, c'est-à-dire le seul gouvernement ayant prouvé qu'il avait conscience des devoirs politiques et. sociaux qui s'imposent aux pouvoirs publics dans un pays où la classe salariée est assez intelligente et assez instruite pour savoir en quoi la lutte pour l'existence et la concurrence sociale nuisent à ses intérêts matériels et moraux, et où les sentiments altruistes sont

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suffîsament développés pour que chacun aspire non seulement à sa propre liberté et à son propre bonheur, mais à la liberté et au bonheur de tous les autres membres de la société.

Fort heureusement, il s'est trouvé, parmi les fondateurs de la troisième République, quelques hommes liés à la Démocratie, sinon par leur naissance, du moins par leur éducation, par leur passé public et privé, pir leur tempérament, et par les faits d'où était sortie leur fortune politique. Les Jules Grévy, les Gambetta, les Louis Blanc, les Floquet, les Jules Simon, les Jules Ferry, pour ne parler que des morts, ainsi que leurs amis et leurs rivaux dont beaucoup vivent encore, étaient, avec des programmes plus ou moins modérés ou radicaux, idéalistes ou opportunistes, individualistes ou socialistes, des esprits essentiellement démocratiques. Non contents d'empêcher la monarchie de renaître, non contents de consolider la République en lui procurant une existence légale, ils se donnèrent la mission, qui fera l'honneur de leur mémoire, de lui imprimer un caractère nettement démocratique et de lui faire remplir les devoirs qui incombent à un tel gouvernement.

Leur tâche était difficile, en raison des circonstances et des résistances opposées par les classes jusqu'alors privilégiées.

Il fallait d'abord instruire le peuple, que les régimes monarchiques s'étaient efforcés de maintenir dans l'ignorance. Dans ce but, ils bâtirent partout des écoles, ils multiplièrent par milliers les instituteurs, leur firent donner une instruction très supérieure à celle où la monarchie et l'empire les avaient confinés, et les répandirent jusque dans les hameaux les plus petits et les plus reculés. Par la laïcité de l'enseignement, ils créèrent la neutralité de l'école en matière religieuse, et garan-

tirent à tous les citoyens le respect de leurs croyances dans la personne de leurs enfants. La laïcité de l'école n'est point, en effet, comme se plaisent à le répéter ses adversaires, une mesure anti-religieuse ; c'est, au contraire, une marque du respect qu'ont les pouvoirs publics pour toutes les croyances et tous les cultes. Elle n'en a pas moins entamé la puissance de l'oligarchie ecclésiastique, en substituant aux congrégations, dans renseignement public, un corps de citoyens intéressés au maintien de la République parce qu'ils y trouvent, avec l'indépendance deleur conscience, la sécuritépour leurs intérêts matériels.

Si incomplète qu'elle soit, quelque nécessité qu'il y ait de la perfectionner, d'améliorer encore l'état des écoles et le sort des instituteurs, d'adapter mieux les programmes aux besoins des différentes parties du pays, et de leur donner un caractère moins théorique, plus pratique et plus scientifique, de faire pour l'instruction secondaire et pour l'enseignement supérieur ce qui a été fait pour l'instruction primaire, l'œuvre accomplie par les fondateurs de la troisième République dans le domaine de l'instruction publique restera le plus beau monument démocratique élevé depuis un siècle dans notre pays ; il sera le meilleur titre de gloire de ceux qui en conçurent le plan et en commencèrent la construction.

Ces mêmes hommes, ayant vécu l'histoire d'une partie plus ou moins considérable de ce siècle, ne pouvaient ignorer le mal fait au pays, tant à l'intérieur qu'au dehors, par l'oligarchie militaire que le premier empire créa et que le second empire entretint par les guerres presque incessantes auxquelles il se livra pour des motifs auxquels, la plupart du temps, les intérêts de la France étaient étrangers.

Dans le but d'écarter les guerres inutiles en obligeant

tous les Français, sans exception, à risquer leur vie dans les batailles et leurs intérêts dans les conflits internationaux, ils instituèrent la plus complète égalité de tous les citoyens devant les charges militaires et substituèrent la nation armée à l'armée de l'empereur. Des perfectionnements démocratiques devront être introduits dans les lois militaires comme dans les lois scolaires. Il y subsiste encore des inégalités et des privilèges qu'il faudra faire disparaître. On devra réduire la durée du service et borner le rôle de l'armée à celui d'une simple école obligatoire de la guerre; cependant, telle que la troisième république l'a déjà édifiée, la loi militaire est une œuvre essentiellement démocratique, comme la loi scolaire, et dont la masse du peuple doit être reconnaissante à ceux qui la conçurent.

A la troisième république revient encore l'honneur d'avoir abordé résolument la solution des problèmes dont dépend l'amélioration du sort des travailleurs. Les lois sur l'hygiène des ateliers, sur la limitation du travail des femmes et des enfants et même des adultes, sur les réparations et indemnités que les patrons doivent aux ouvriers tués ou blessés dans le travail et à leurs familles, sur les retraites des mineurs, etc., sont autant de matériaux préparés pour l'édification d'un ordre social nouveau, reposant, non plus sur la lutte brutale des individus et de leurs intérêts, mais sur les sentiments altruistes déjà si développés dans le cœur du peuple de France.

Cependant, le conflit n'est pas terminé entre la Démocratie et l'Oligarchie, entre la masse du peuple qui prétend continuerde gravir les sommetspolitiques et sociaux découverts à ses yeux par trois révolutions successives, et les privilégiés qui en veulent conserver lapossession1.

1. Les résultats actuels de cette lutte sont étudiés dans un volume qui paraîtra peu de temps après celui-ci, sous le titre de La conçut-

Ce sera l'objet des luttes politiques et sociales du xxe siècle. Puissent- elles n'être point ensanglantées comme le furent les batailles sociales des siècles passés !

Pour éviter le désordre et le sang, pour transformer en évolution pacifique les révolutions où tant de ruines et tant de morts ne produisent que si peu de progrès, il faut avoir présents devant les yeux les droits et les devoirs du gouvernement démocratique, et faire pénétrer dans tous les esprits les principes d'une morale assez lumineuse pour que nul ne puisse la méconnaître, assez simple pour que chacun la puisse comprendre et assez altruiste pour que tous aient l'espoir de trouver, dans son application, la réalisation de leurs efforts vers la liberté et le bonheur.

rence sociale et les devoirs sociaux. J'y ai exposé les victoires remportées par la masse sociale, grâce à la troisième république.

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