LES CONDITIONS D'EXISTENCE DE LA CLASSE SALARIÉE
tage qu'une partie notable de la nation y subisse une véritable dégénérescence?
Pendant près d'un siècle, on a vu des enfants de huit ans soumis à une durée de travail qui serait excessive pour des adultes ; des filles et des femmes débiles faire des travaux d'hommes et ne recevoir que la moitié de la solde de ces derniers, quoique leurs besoins soient les mêmes ; les ateliers réunir autour des ouvriers toutes les causes imaginables d'accidents et de maladies ; les villes tolérer les logements les plus insalubres et les plus mortels; la société, en un mot, passer indifférente, au nom de la liberté, à côté de toutes les conditions les plus nuisibles aux travailleurs, à la nation, à la race.
Il faut arriver à la seconde moitié du xixe siècle, pour voir les gouvernements et les assemblées législatives s'inquiéter de la manière dont les ateliers sont organisés, de l'hygiène à laquelle les ouvriers sont soumis par les patrons, de la salubrité des habitations et des aliments, de la nocivité des professions, de la durée du travail pour les hommes, les femmes, les enfants, enfin du salaire reçu par les ouvriers. Tout cela fut dédaigné, pendant près d'un siècle, par les pouvoirs publics, sous prétexte que si l'on y prêtait attention, que si Ton en faisait l'objet d'une réglementation quelconque, on porterait atteinte aux principes de liberté individuelle posés par la Révolution.
Cependant, la liberté n'est pas le seul bien que l'homme doive réclamer des gouvernements qui se chargent de son destin ; il a aussi le droit d'en exiger les mesures les plus propres à assurer le maintien et le développement de ses forces physiques ou intellectuelles, et la perpétuation de sa race dans les conditions les plus favorables à son évolution ascendante. Un gou-
vernement qui, tout en assurant la liberté aux citoyens, refuserait à l'homme la protection de sa vie et de sa race, pourrait se vanter de remplir son devoir politique, mais il mériterait le reproche de manquer à son devoir social. v
C'est de cette façon scientifique et humanitaire à la fois que notre illustre Buffon, le plus grand naturaliste, sans aucun doute et l'un des plus profonds penseurs de notre pays, envisageait le devoir gouvernemental, lorsqu'il écrivait, il y a déjà un siècle et demi : « L'homme n'a connu que tard l'étendue de sa puissance et même il ne la connaît pas encore assez ; elle dépend en entier de l'exercice de son intelligence; ainsi, plus il observera, plus il cultivera la nature, plus il aura de moyens pour se la soumettre et de facilité pour tirer de son sein des richesses nouvelles, sans diminuer les trésors de son inépuisable fécondité. Et que ne pourrait-il pas sur lui-même, je veux dire sur sa propre espèce, si sa volonté était toujours dirigée par l'intelligence ! Qui sait jusqu'à quel point l'homme pourrait perfectionner sa nature, soit au moral, soit au physique ? Y a-t-il une seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouvernement possible, qui serait de rendre tous les hommes non pas également heureux, mais moins inégalement malheureux, en veillant à leur conservation, à l'épargne de leurs sueurs et de leur sang par la paix, par l'abondance des subsistances, par les aisances de la vie et les facilités pour leur propagation? Yoilà le but moral de toute société qui chercherait à s'améliorer1.»
Pour que la société puisse s'améliorer, dirai-je à mon tour, en complétant la pensée de Buffon, il faut
4. Buffon, Œuvres complètes, édit. De Lanessan, t. II. p. 135.