‹ La lutte pour la démocratieChapitre 19 sur 36 · LA REVANCHE DE L*ÉGLISE · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DE L*ÉGLISE

D'ailleurs, leur pouvoir même, ils ne le doivent eu somme qu'à l'opinion publique ; et les voici qui détruisent de leurs propres mains les utiles équivoques qui, en représentant TÉglise comme une cliente de TÉtat, dont les privilèges et les institutions matérielles ne correspondent plus à l'influence morale sur le pays, ameutaient contre elle les rancunes et les colères populaires. Leur victoire même risque de devenir la pire des défaites si elle leur retire les armes dont ils ont besoin pour défendre leur conquête.

Nous sommes donc sans inquiétude sur l'issue de la lutte. La belle unité de tous les fidèles et de tous les pasteurs autour du pape, et le pitoyable échec de toute tentative de schisme, est, certes, un réconfortant spectacle.

Une autre question se pose, plus angoissante.

Les catholiques de France resteront-ils cette petite minorité que Ton va bien voir maintenant qu'ils sont dans le pays, — malgré les pompeuses déclarations de plusieurs qui parlent sans cesse des trente-six millions de catholiques, comme si ces baptisés n'avaient pas renoncé en masse à la foi et aux engagements de leur bap-

tême, — ou bien auront-ils assez d'énergie morale, assez de force d'expansion, assez d'intelligence des besoins sociaux contemporains, pour découvrir jusque dans les rêves de leurs adversaires cette âme de christianisme qui s'y cache, pour la délivrer et pour refaire dans le pays, autour de Tidéal que le Christ est venu apporter au monde, une féconde unité morale et religieuse ?

En face d'un tel problème, nous ne craignons pas de le dire, tout le reste». — quelque injustes, douloureuses et cruelles que soient les vexations gouvernementales, — n'est que secondaire. Que Ton reprenne les évêchés et les séminaires, que l'on s'empare des maisons de pierres, que Ton contraigne même les prêtres à déserter les églises, en leur imposant des déclarations que le pape leur défend, on n'aura rien conquis sur l'Église si l'on n'est pas parvenu à la faire renoncer à sa vocation de conquérante, à engourdir son ardeur, si, dégoûtée de tant de difficultés et de luttes, elle n'est pas résignée à n'être plus qu'une petite chapelle étroite et fermée.

Or, nous savons que cette victoire-là les' sec-

LA REVANCHE DE l'ÉGLISE 121

taires ne sont pas près de la remporter, et que plus ils éparpilleront aux quatre coins du pays les prêtres du Christ, plus ils rempliront leurs casernes de séminaristes, plus, du même coup, ils mêleront le levain à la pâte, et sèmeront euxmêmes, dans notre société française, des germes de régénération chrétienne.

Plus que jamais, donc, notre devoir est de travaillera élever vers la justice et vers l'amour Tàme de la Démocratie, car c'est d'elle, et non pas des diplomates et des gouvernements, que nous attendons les réparations auxquelles l'Église a droit.

L'Eglise de Dieu ne se défend pas comme un parti humain. Elle ne triomphe pas de l'extermination de ses adversaires, mais de leur conversion. Elle combat pour ceux-là mêmes qui la persécutent et demande à Dieu que les souffrances qu'elle enduro servent à racheter jusqu'aux fautes de ceux qui la font souffrir.

C'est donc ne rien comprendre aux moyens de conquête de l'Eglise que de demander aux catholiques de limiter aujourd'hui leur effort à une œuvre de défense religieuse, de n'avoir d'indignation qu'en face des injustices dont ils sont personnellement victimes et de renoncer à

s'occuper de ce qui ne semble pas les toucher directement.

Leur force, au contraire, sera de trouver, au milieu même de leur détresse, assez d'énergie pour se porter au secours de tous les opprimés, assez d'universelle fraternité pour se sentir solidaires de toutes les causes nobles et généreuses. En agissant ainsi, ils offriront au monde un grand exemple et montreront à tous de quel esprit ils sont.

Il faut que les catholiques d'aujourd'hui tâchent d'imiter leurs saints et illustres aïeux qui, tout chargés de chaînes et couverts de blessures, levaient encore leurs bras pour guérir les malades au nom de Jésus-Christ et répandaient, avec leur sang, le salut du genre-humain.

Si, par malheur, ils renoncent à l'évangélique charité, si la fureur de leurs ennemis réveille en eux le vieil homme et s'ils jugent qu'il est temps enfin de renoncer * aux maximes du Christ pour en revenir au vieil adage : « Dent pour dent, œil pour œil », du même coup, ce sont les persécuteurs qui triomphent et la croix du Christ qui est vaincue puisqu'elle est souffletée par ses défenseurs mêmes.

124 Lk LUTTE POUR LA DÉMOCRATIE

Aussi bien, croyons-nous très fermement que nous avons eu raison, au moment même où s'ouvrait pour FEglise de France une ère nouvelle et où tous les cœurs chrétiens se sentaient douloureusement étreints par l'angoisse d'une grande appréhension, de prendre publiquement la défense des petits héros de la Pologne, dont nul ne semblait ici vouloir sérieusement s'occuper, et de nous efiorcer de démontrer, par les travaux et les réunions de notre Congrès syndical, que le prolétariat a besoin, s'il veut travailler à son émancipation véritable, de forces morales et religieuses que le christianisme lui offre en surabondance.

Certes, rien n'était plus opportun que ces initiatives, rien n'était mieux fait pour prouver que le désarroi actuel de l'organisation matérielle du catholicisme en France n'arrête pas l'efficacité sociale de la religion, ne déiruit pas sa merveilleuse fécondité !

Il faut bien croire que Cette preuve déplaît à nos adversaires et que rien ne les déconcerte et ne les effraie autant que la bonne humeur, l'entrain et la confiance avec lesquels la jeune génération catholique, malgré toutes les entraves

que Ton a disposées sur sa route, continue son chemin et devance chaque jour davantage les timides et impuissants réformateurs sociaux de l'anlicléricalisme.

Et ceux-ci en sont souvent réduits aux plus pitoyables expédients. C'est ainsi que, parfois, ils nous prêtent les propos les plus absolument contraires à ceux que nous tenons, nous font dire, par exemple, que nous sommes pour la monarchie, contre les réformes sociales, nous accusent d'insulter tous les libres-penseurs qui se déclarent partisans de la Justice et de la Fraternité.

Voilà, certes, le plus significatif aveu d'impuissance de nos adversaires. Us n'essayent souvent de nous combattre qu'en tachant d'abord d'étouffer notre voix, et quand ils ne peuvent y parvenir et subissent la réprobation de ceux mêmes de leurs amis qui ont encore gardé quelque honnêteté et qui ne craignent pas de les flétrir publiquement, alors ils se vengent de la loyauté de nos paroles^ de la sympathie qu'elles nous valent par la plus pitoyable des revanches : leur rage grimaçante se répand librement à travers les journaux, et ils s'imaginent, ' par les

mensonges de leurs récits, empêcher ce qui fut d'avoir été, ou, tout au moins, en corrompre le souvenir dans la mémoire.

Mais rien n'y fera. Ni la puissance des lois sectaires, ni la violence d'une presse qui spécule trop sur la naïveté publique, ni la conspiration du silence, ni les multiples vexations dont on fera toujours souffrir davantage les plus faibles, rien ne parviendra à changer ce qui est : l'àme contemporaine a conçu un rêve de justice et de fraternité qui vient du Christ et qu'il est insensé de vouloir réaliser contre le Christ.

Nulle force, nulle habileté, nulle tyrannie n'empêchera la prochaine bataille de se livrer entre le matérialisme païen et l'esprit chrétien, sur le terrain même que la Providence a marqué. On ne pourra pas toujours retenir dans les cadres étouffants d'un infécond anticléricalisme ceux-là mêmes qui, sans adopter tout notre credo religieux, ont l'àme remplie d'un semblable idéal d'équité, de solidarité sociale et, dans l'intimité de leur cœur, rendent hommage, sans le savoir, au Dieu inconnu dont l'amour les attire. On ne pourra pas non plus s'embarrasser toujours, dans l'armée fidèle des

soldats de TEglise, de ces étranges défenseurs, mercenaires païens qui ne voient dans la religion qu'une force qu'ils protègent pour s'en servir ensuite et la soumettre à leurs desseins profanes.

Il faudra bien que les barrières pourries des classifications et des partis finissent par craquer et que, sous l'effort des âmes libres, fatiguées du joug odieux qu'on a trop longtemps fait peser sur elles, jaillisse l'avenir.

Page 1