‹ La lutte pour la démocratieChapitre 2 sur 36 · PREMIÈRE PARTIE LA RÉVOLUTION SOCIALE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE LA RÉVOLUTION SOCIALE

LES PAUVRES

C'est une mode dans certains milieux même chrétiens, mais qui se donnent pour très avancés et très modernes, de médire de Taumône.

Certes, on a raison de parler de justice sociale et de proclamer énergiquement que la charité des riches est insuffisante à résoudre les angoissants problèmes économiques qui se posent aujourd'hui. Certes, c'est à bon droit que Ton flétrit cette aumône hypocrite et intéressée qui n'a d'autre but que d'acheter les consciences ou de retarder l'éventuahté effrayante des révolutions.

De même, peut-on ne pas condamner cette coupable fourberie du mendiant, obséquieux devant son bienfaiteur mais dont le cœur est plein de rancune et de haine, ou qui se fait de sa pauvreté un métier facile et lucratif?

... Et, cependant, comment ne pas se sentir ému d'une mystérieuse et profonde admiration en présence de cette merveille divine que l'amour du Christ est parvenu à faire de Taumône.

Comme nous sommes loin des clameurs de la plèbe romaine afiamée et sensuelle qui réclamait du pain et des cirques, et du geste égoïste et hautain du César qui jetait à la populace de l'or et des plaisirs, dans le seul dessein de soutenir son pouvoir, et d'être adoré comme un dieu!

L'Église a réhabilité le pauvre à ses propres yeux et aux yeux mêmes du monde scandalisé, au point que saint François d'Assise, le grand réformateur social du xm® siècle, ne voulait d'autre épouse que dame Pauvreté, et que, au milieu du rayonnement de gloire du règne de Louis XIV, Bossuet ne craignait pas de parler de l'éminente dignité des pauvres et osait

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affirmer que les riches n'entreraient après leur mort dans le royaume de Dieu que si, durant leur vie, ils avaient « fait la cour aux pauvres. »

Emportés que nous sommes par nos rêves de Démocratie future, acculés aux exigeantes nécessités d'une lutte sans merci contre des adversaires acharnés qui nous serrent de près et refusent même toutes les alliances que nous leur proposons sur les terrains où ils sont d'accord avec nous, dans le feu de la mêlée et dans Tardeur du corps-à-corps, nous ne prenons pas assez le temps de nous élever au-dessus des étroites limites du combat où nous sommes engagés pour regarder plus loin et avec plus de sérénité, pour comprendre des états d'esprit qui ne sont plus les nôtres, pour reconnaître ce qu'ils ont de généreux et de noble et pour rendre hommage à la vertu partout où nous la rencontrons.

On raille trop aisément aujourd'hui la simple et compatissante bonté qui^ ignorante des savants problèmes de l'économie politique, se contente de donner du pain et des vêtements à ceux qui n'en ont pas, pour l'amour de Dieu.

On oublie trop aisément qu'au Jour du Jugement le Christ ne dira pas aux élus : « Vous avez fait des travaux érudits sur la science sociale, d'éloquentes conférences, des syndicats puissants, des coopératives prospères », mais tout simplement : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'étais nu et vous m'avez vêtu... Venez, les bénis de mon Père »•

Sans doute, les organisations politiques et sociales se modifient sans cesse et varient à l'infini suivant les temps et suivant les lieux. Toujours, cependant, et quelque perfectionnées que soient les civilisations, de quelque bonheur matériel que puisse être appelé à jouir le grand nombre, il y aura des détresses physiques, des angoisses morales, et toujours la charité devra se pencher vers les plus faibles, vers les plus douloureux, pour les soigner et pour les consoler.

Il ne faudrait pas que notre soif de justice et notre désir d'égalité nous fissent rêver d'une société froide et desséchée, sans entrailles pour les vaincus de la vie, sans rémission pour les coupables et que n'éclairerait plus le sourire rédempteur de la charité du Christ.

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Sans doute, nous espérons qu'un heureux développement de la conscience et de la responsabilité prolétariennes parviendra à amener la suppression du salariat, mais nous ne nous dissimulons pas que le régime économique nouveau n'arrivera pas à détruire les exigences de la concurrence, et que la charité envers les plus petits sera peut-être moins facile, alors que dans les groupements d'ouvriers associés et égaux on sera tenté d'éliminer impitoyablement les moins capables ou les moins productifs, sans que ceux-ci aient dans une solidarité ouvrière très vivement ressentie un recours tout au moins contre la dureté d'un patron qui n'existera plus.

Plus qu'aucune autre, la société future devra être imprégnée de charité, si Ton ne veut pas que ses progrès eux-mêmes n'écrasent, de leur poids trop lourd, des hommes insuffisamment préparés moralement à les supporter, et que ceux-ci ne souffrent autant et plus cruellement encore sans doute dans cette barbarie nouvelle que serait pour eux une civilisation tyrannique sans idéal et sans amour.

Donc, ne craignons pas d'éveiller avec admi-

ration et reconnaissance dans nos âmes recueillies l'image des pieuses aïeules qui faisaient Taumône comme un acte religieux, nous apprenaient, quand nous étions tout petits, à respecter le pauvre ainsi que Jésus-Christ luimême, et comme récompense lorsque nous avions été bien sages nous donnaient un gros sou que nous allions timidement déposer dans la main tendue du vieil infirme à la porte de l'église.

Sachons apprécier ce présent si absolument désintéressé et qui n'attirera certes pas même la reconnaissance de l'inconnu à qui on le fait. Admirons cette merveilleuse égalité qui, pardessus les instincts et les attraits naturels, fait de tous les hommes des égaux devant Dieu.

Quedis-je? C'est plutôt une mystique inégalité qui, tendant à renverser l'ordre des inégalités naturelles, met le plus pauvre au-dessus du plus riche, le plus misérable au-dessus du plus puissant.

... Et ce ne sont pas là seulement opinions théoriques, impuissantes à jamais faire sentir dans la pratique leur bienfaisante influence. L'histoire nous fournit les types les plus variés

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et pour ainsi dire les plus opposés de sainteté. Mais un trait cependant leur est commun :

tous les saints ont aimé les pauvres. Les grands chrétiens, même ceux queleur goût, leurtempérament, leur vocation propre paraissaient devoir attirer ailleurs, ont toujours eu pour les membres souffrants de Jésus-Christ une tendresse privilégiée qui est comme le parfum spécifique de toutes les vertus chrétiennes. Pascal, le mathématicien, le philosophe dont le génie, comme dégagé d'un corps infirme, semblait fait pour vivre dans le monde sublime des idées, suppliait quelques semaines avant sa mort qu'on le portât à l'hôpital ; et, comme on ne voulait le lui accorder, il obtint cependant qu'on lui donnât la compagnie d'un pauvre malade que les siens acceptèrent de soigner avec les mômes égards que lui-même.

Il est réconfortant et sûr, alors que tout autour de nous évolue et se transforme, de saisir, sous les apparences qui se succèdent, le sentiment profond qui est immuable. Attachonsnous à découvrir le point sacré par où, à travers tous les temps et tous les lieux, se rattachent les efforts des hommes de bonne

volonté. Élargissons notre regard jusqu'aux horizons éternels. Et sous les formes changeantes de Taumône, sachons reconnaître la charité qui demeure.

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