‹ La lutte pour la démocratieChapitre 3 sur 36 · LES PATRONS · texte numérisé non relu

LES PATRONS

On a dit que nous étions contre les patrons.

Ce n'est pas vrai.

On a dit que, pour flatter les ouvriers et par je ne sais quelle manie de la surenchère, nous parlions aux foules le langage d'un socialisme mystique, plus utopique encore que l'autre. On a prétendu que nous prêchions la révolte contre toute autorité et que nous voulions que tout pouvoir économique ou politique appartînt également aux plus capables et aux moins compétents, aux plus dignes et aux moins conscients. Gela est encore plus faux.

Nous savons, au contraire, quelle est la no-

blesse et la grandeur de la fonction patronale. Nous savons aussi quelles lourdes charges pèsent bien souvent sur le patron. Il ne faut pas, en effet, dans la plupart des cas, confondre celui-ci avec le rentier oisif qui n'a, pour vivre dans Tabondance et peut-être dans l'inutilité et la malfaisance, qu'à prendre la peine de toucher des coupons et d'encaisser des dividendes. Le vrai patron travaille. Il porte tout le poids de Tentreprise. Tandis que l'ouvrier, sa journée une fois finie et son salaire reçu, connaît au moins quelques heures de répit, le patron, lui, a sans cesse le souci du succès, la crainte de ne pas pouvoir tenir ses engagements, parfois l'effroi de la faillite.

C'est lui la tête et comme le cerveau de Tusine. S'il est bon, s'il aime vraiment ses ouvriers et s'il est aimé d'eux, il peut en être le cœur.

En tout cas, il a l'initiative, il a les risques. Son sort n'est certes souvent pas enviable. Plus d'un ouvrier intelligent devenu petit patron, ayant acheté un fonds à crédit et contraint, pendant quinze ou vingt ans peut-être, toutes les belles années de sa vigueur intellectuelle et

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physique, de peiner avec un acharnement opi niâtre pour arriver à payer ses dettes, pourrait justement envier les forts salaires et la sécurité de plusieurs parmi ses anciens camarades.

N'importe : il met sa flerté à être patron, parce qu'un patron ne dépend de personne et travaille pour son compte, parce qu'un patron est libre.

Après tout, ne peut-on pas dire que ce sentiment lui fait honneur et que son effort peut se compter parmi ceux qui, s'ils se multiplient, prouvent l'énergie et l'endurance d'une nation?

Est-ce ce tempérament, cette indépendance, cette vigueur que nous voulons détruire? S'agitil de remplacer le patronat par un fonctionnarisme administratif qui étoufferait les initiatives, dégoûterait de toute tentative un peu hardie et briserait les ressorts mêmes de l'activité ? Non, mille fois non ! Nous laissons aux socialistes ce rêve de lâcheté et de découragement. Et nous ne sommes pas socialietes.

Ce que nous voulons, c'est justement, au contraire, qu'un nombre d'hommes chaque jour plus grand puisse s'élever jusqu'à la dignité du patron. Il ne faut pas qu'une toute petite

élite et fatalement limitée puisse seule être consciente et responsable dans Tusine : il faut que tous ceux qui en sont capables aient le moyen de s'élever jusque-là. Or, comme Tindustrie moderne nécessite des capitaux considérables qui ne peuvent pas être généralement possédés par un seul, il est donc nécessaire que les ouvriers libres et conscients possèdent en commun ces instruments de leur travail.

Voilà la solution démocratique. Elle est à l'inverse de la solution étatiste.

Il ne s'agit pas comme on le voit de détruire l'autorité patronale, mais bien, au contraire, d'en rendre participants un nombre toujours croissant d'ouvriers.

Rien de plus légitime, de plus évidemment souhaitable que cette solution démocratique* Ceux-là seuls qui, dans leur égoïsme, ne veulent pas permettre à d'autres qu'eux de s'élever peuvent la condamner.

Il n'est pas non plus de solution plus sage, car, en faisant bien voir au prolétariat que ce n'est pas par une émeute qu'il peut transformer la société^ en lui faisant toucher cette incontestable vérité qu'on ne doit songer à supprimer

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