EN LISANT GORKI
L'autre soir, je lisais quelques pages des Vagabonds j de Maxime Gorki.
Je ne pouvais m'empêcher de comparer ce génie puissant et neuf, si ardemment passionné et si courageusement sincère, à nos anarchistes de profession dont les poussives déclamations laissent toujours une irrésistible impression de dégoût. Depuis que chez nous la Révolution est une carrière, il apparaît bien que Tesprit révolutionnaire a perdu toute sa saveur, et bien que ce soit un crime de juger en dilettante, il est impossible de ne pas constater que la littérature anarchiste perd évidemment beaucoup à cette
condition de vie nouvelle de nos farouches réformateurs.
Au reste, — et je ne crois pas avancer un paradoxe, — l'absolue liberté de la presse n'a jamais rien valu aux belles-lettres. Il semble, au contraire, que la nécessité de faire effort pour trouver le moyen de promouvoir certaines hardiesses en les rattachant à d'incontestables vérités ou même à un certain ordre d'idées admis par le plus grand nombre, a toujours eu pour résultat d'aiguiser l'esprit inventif des orateurs ou des écrivains, d'approfondir leurs doctrines, de mûrir leurs jugements, d'aviver la flamme intérieure de leurs enthousiasmes.
De même que l'architecte est bien plutôt soutenu que contrarié dans son travail créateur par les nécessités de construction que lui impose la fin même de Fédilice qu'il bâtit, de même que c'est l'utilité qui a permis aux différentes pièces architecturales de satisfaire d'autant mieux notre goût qu'elles satisfaisaient d'abord notre raison, de même aussi l'écrivain ou le penseur trouvent une force insoupçonnée dans les déterminations mêmes qui, loin de détruire l'idée qu'ils portent en eux, la consolident en la