L'EXEMPLE DE L'ÉTRANGER
Voici que le suffrage universel, dont, pour la première fois, l'Autriche vient de faire usage de par la volonté expresse de son vieil empereur, a procuré aux démocrates chrétiens un extraordinaire et magnifique succès.
J'ai senti la part joyeuse que l'on prenait à Rome de ce glorieux triomphe. Et cependant, il n'y a pas bien longtemps, les catholiques démocrates d'Autriche étaient attaqués, calomniés par certains de leurs coreligionnaires qui ne pouvaient se résoudre à leur pardonner ce qu'ils considéraient comme des hardiesses dangereuses. Chaque jour les dénonciations affluaient
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au Vatican contre Luegeretsesamis. On racontait même qu'à peu près tout Tépiscopat autrichien leur était hostile,
Il y a quelques jours également nous applaudissions au succès de la Ligue démocratique belge qui, après avoir fait tomber un ministère conservateur trop opposé aux réformes sociales, voyait deux de ses membres appelés à faire partie de la nouvelle combinaison ministérielle.
Eux aussi, ces démocrates chrétiens de Belgique, ils avaient été persécutés, accusés violemment de faire œuvre de division dans le parti catholique. On avait tout essayé pour les discréditer à Rome et pour empêcher la Ligue démo* cratique d'avoir une existence autonome!
Voilà, certes, de très réconfortants exemples, et que nos amis devraient avoir sous les yeux, lorsque la continuité et la méchanceté des attaques auxquelles ils sont en butte risquent parfois non pas, sans doute, de les décourager, mais de rendre plus lourde et plus triste leur marche en avant.
La grande erreur de beaucoup de nos compatriotes — car c'est là, en effet, un défaut bien français — c'est de réclamer des encouragements
si précis et si caractéristiques qu'ils équivaudraient presque à des ordres. Us voudraient se faire conseiller exactement ce qu'ils désirent et ils sont toujours prêts à se plaindre qu'on se contente de les laisser, à leurs risques et périls, faire usage de leurs libertés.
Depuis trente ans surtout, les catholiques de France vont sans cesse demander un mot d'ordre politique à Rome avec une insistance qui n'a d'égale que leur indocilité à s'y soumettre, si, par hasard, il ne leur convient pas. Ce sont des timides qui n'ont pas le courage d'avoir de l'initiative. Ils veulent se décharger sur une autorité plus haute des responsabilités qu'ils ne se sentent pas capables d'assumer eux-mêmes. Et voilà comment ils trouvent le moyen d'être tout à la fois assez lâches et assez indisciplinés.
Il est temps de nous rendre bien compte que c'est mal comprendre la réserve que tient à garder le Souverain Pontife dans les affaires politiques intérieures des diverses nations, que d'essayer toujours, ouvertement ou hypocritement, de lui faire prendre parti, ou même, tout simplement, que de profiter de ses plus insignifiantes paroles pour affirmer bien haut qu'il a
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déjà pris parti et pour se servir de cet argument d'autorité comme d'une massue dont on espère écraser ses adversaires.
Que les catholiques français sachent que rien ne saurait les dispenser de réfléchir, de travailler et de vouloir par eux-mêmes ! Certes, ils trouveront des conseils, des encouragements, une direction religieuse au Vatican ; mais leur attente sera toujours trompée s'ils vont y chercher le moyen de se débarrasser du noble souci d'agir en vrais citoyens.
Quand je compare l'attitude véritable du Vatican aux caricatures qu'en font les anticléricaux, je ne puis pas ne pas souffrir en constatant qu'il y a encore trop de catholiques qui font le jeu des jacobins et des sectaires, et leur fournissent des armes en essayant de compromettre l'Église dans des conflits de personnes qu'elle domine et en tentant de la rabaisser aux limites étroites de leurs conceptions et leurs combinaisons.
Je me souviens que lorsque j'étais encore un enfant, certains ralliés prétendaient qu'affirmer qu'il fallait faire revenir le roi, c'était commettre un péché mortel. Aujourd'hui Ton ra-
conte, avec assez peu d'aménité, qu'il est bien difficile que nous soyons en état de grâce puisque nous sommes républicains.
Quand donc aura-t-on fini, pour l'amour du bon Dieu et de son Église, de s'anathématiser et de s'excommunier ainsi les uns les autres !
Comme il serait préférable d'user virilement de la liberté, partout où l'Église la reconnaît à ses enfants, et de marcher tous unis pour la défense de la religion sous l'autorité des pasteurs légitimes, partout où l'Église commande !
Ne demandons pas que l'on affirme avant la bataille l'excellence de nos plans. Combattons et rendons le gouvernement de notre pays honnête, respectueux de la Justice. Faisons mieux : que notre eflfort contribue à développer dans la société où nous vivons l'esprit chrétien et la fraternité évangélique. Il n'en faudra certes pas davantage pour que le Vatican nous accueille avec une joyeuse et triomphante reconnaissance, quelles que soient, par ailleurs, nos opinions politiques ou nos conceptions économiques particulières.
Mais, encore une fois, n'exigeons pas les lauriers avant la victoire.
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Quand nous apporterons des résultats comme en Belgique ou en Autriche, alors soyons bien convaincus que Ton conviendra facilement que notre politique était la bonne.
En attendant, ne nous plaignons pas si nous avons à risquer quelque chose. Et, du reste, il y a une victoire qui ne nous manquera jamais, alors même que le succès extérieur pourrait tarder quelque peu à venir, c'est la victoire sur nous-mêmes, sur l'égoïsme, sur le respect humain, sur la médiocrité des désirs et des passions, victoire chaque jour renouvelée et qui seule permet au Sillon non pas seulement de se développer, mais même de vivre un seul instant.
<( CEUX I) ARGELLIEUS »
Argelliers est devenue la capitale du Midi.
Voici que tout cède devant l'extraordinaire autorité de quelques pauvres vignerons. Conseillers municipaux, maires et députés n'hésitent pas à leur obéir. Autour d'eux les ennemis politiques de la veille se réconcilient, on oublie les vieilles querelles et Ton ne songe plus qu'au triomphe de la Cause.
C'est une nouvelle croisade. Pour montrer l'unanimité de tout ce peuple et que a ce n'est pas du battage », voici que les villages se vident et que, au son des tambours et des clairons, portant leur misère et leur espoir naïve-
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ment inscrits sur les emblèmes qu'ils traînent avec eux, hommes, femmes et enfants, tous^, désertant les campagnes trop riches de vins que la déloyale concurrence des fraudeurs empêche de vendre, trop pauvres d'argent et de pain, les « gueux » se réunissent dans les villes qu'ils remplissent de leur foule immense. C'est un flot qui submerge tout ; c'est un peuple qui veut qu'on l'écoute et qui crie sa volonté.
Comment n'aurions-nous pas de l'enthousiasme et de l'admiration en face d'un tel spectacle ?
Nous les avons vues passer, ces longues théories de villageois, graves et dignes^, nullement violents et turbulents et qui paraissaient mus par une puissante résolution intérieure.
Leur regard franc ne semblait pas poursuivre des desseins de haine et leur front levé ne paraissait pas prêt à se courber de si tôt sous le joug d'une mesquine et avilissante politique. Leurs rangs, suivant le conseil du comité d'Argelliers, ouverts seulement « à ceux du village, de la commune ou du groupe », pour qu'une solidarité mieux sentie assure le calme, étaient résolument fermés aux inconnus
qui auraient tenté de s'introduire pour semer, tout en flattant, « l'idée du désordre et de la violence »... Oui, Ton sentait que, suivant l'expression du comité d'Argelliers, « l'amour de la paix reste au fond de tous les cœurs de paysans », et cette foule inouïe de plus de 500.000 personnes avait compris (c qu'il fallait être calme, qu'il le fallait à tout prix, que la Cause l'exigeait ».
Que nous voilà donc loin de la surexcitation hargneuse des militants révolutionnaires, des désordres causés trop souvent par quelques poignées d'énergumènes hostiles à l'immense majorité d'une population, et combien la Confédération générale du travail paraît petite et impuissante en face de « ceux d'Argelliers » I
Mais ce qu'il y a de plus admirable encore, c'est que ce gigantesque mouvement n'est pas sorti spontanément et comme miraculeusement de la détresse des vignerons. Celui que Ton appelle aujourd'hui « le rédempteur », que les foules acclament comme un sauveur, et qui est le mattre du Midi, a, pendant des années, tout conçu, tout préparé, tout voulu.
Ce Marcelin Albert est un simple vigneron
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d'Argelliers^ déjà vieux et fatigué, mais d'une inlassable ténacité, d'un triomphal entêtement.
Pendant bien des années on s'est moqué de lui. Il avait une idée fixe ; on le traitait de fou. Le maire de Narbonne, qui est aujourd'hui « un de ses plus fidèles lieutenants »^ le raillait naguère en riant, lorsqu'il le voyait grimpé sur un arbre essayant de prêcher la croisade aux vignerons, et ne recueillant que des plaisanteries ou du mépris.
Rien ne pouvait décourager Marcelin Albert.
Il devait triompher. Il conquit d'abord, il y a quelques mois seulement — tant ses efforts furent longtemps infructueux — ceux d'Argelliers : ils étaient 85 au premier meeting. Aujourd'hui un mot de lui fait lever 600.000 hommes.
Nous saluons avec reconnaissance ce prodigieux mouvement.
C'est la vraie France qui brise les casiers étroits et artificiels où les intérêts et les mesquines combinaisons des coteries politiques avaient essayé de l'emprisonner. Nous nous réjouissons de ce réconfortant spectacle.
C'est la fraude que l'on dénonce, ce sont les
fraudeurs que l'on stigmatise. Toute œuvre de loyauté, quelle qu'elle soit, nous fait du bien au cœur.
C'est la persévérance, l'acliamement d'un apôtre qui, jamais rebuté, finit par entraîner les multitudes. L'exemple est bon à retenir.
... Et, tandis que nous parcourons les rues de Montpellier, que traversent les derniers groupes de paysans, chargés de provisions comme pour une campagne militaire et levant encore vers le ciel leurs drapeaux et leurs insignes, voici qu'un rêve immense emplit notre âme.
Aujourd'hui c'est du pain matériel que réclame une foule réduite à la misère, unanime dans son désir de vivre. C'est contre les fraudeurs de vin qui usent et abusent du sucrage et du mouiUage que l'on proteste et que l'on s'indigne.
Quand donc la levée sublime d'un peuple aflfamé de Vérité, unanime à réclamer le pain de la Justice ! Quand donc la guerre vengeresse contre le mensonge et Terreur, contre les fraudes honteuses qui dénaturent la pensée humaine, calomnient les intentions droites, trom-
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pent le peuple et lui donnent à boire un poison frelaté au lieu du vin généreux de la Vérité et de l'Amour !
Vignerons du Midi, amis simples et rudes, je vous célèbre comme un symbole magnifique, au sens prophétique duquel je m'attache avec transport.
Oui, il faut que l'unanimité morale soit reconquise au-dessus des luttes de la politique, par Ténergie d'un peuple entier qui, magnifiquement révolté contre les fraudeurs d'idéal, réclamera enfin le pain de la Vérité.
Mais, que nul ne l'oublie, Marcelin Albert fut d'abord raillé, traité de fou par ceux-là même qui aujourd'hui lui jettent des fleurs et lui tressent des couronnes.
Que ceux du Sillon se souviennent de « ceux d'Argelliers » !
Les portes de la prison de Montpellier peuvent s'ouvrir devant lui : Marcelin Albert n'est plus redoutable. La foule morne et triste Tac-
cueille presque avec indiflférence. Il n'est plus la voix qui chante la grande douleur des Gueux. Morte l'Épopée, déchu le Prophète, oublié le Rédempteur! Et tandis que Ferroul, vieux politicien égaré dans un coin de légende, cumule les mandats de conseillers généraux, Marcelin^ peut-être, sera recueilli quelque part et deviendra conseiller d'arrondissement.
Clemenceau a vaincu. Le sceptique boulevardier, le spirituel homme d'État a eu raison du clair et bleu regard de llUuminé de Seplimanie. Le pauvre gueux, pour être sublime, avait besoin d'avoir dans le dos les brûlants horizons d'Argelliers. Sa petite valise à la main, il échoua au Ministère ainsi qu'une épave, et, comme si le souffle Scdissant du pouvoir eût suffi pour ternir sa beauté fragile, il retourna parmi les siens, idole dédorée. On ne lui brûla plus d'encens, La prison même qui le rétint captif quelques semaines lui fut amère. Ses lieutenants lui pardonnèrent mal les cent francs que sa naïveté avait reçus, misérable somme dont Clemenceau, servi parla fortune, sut acheter l'impopularité d'un adversaire qu'il avait cru redoutable. Marcelin, le grand entraîneur
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de foules qui fit à sa voix se lever en un jour plus d'hommes que, sans doute, aucun autre mortel avant lui, comptera bientôt, peut-être, le nombre de ses amis, et, ballotté par le destin, verra son nom que la gloire jeta si haut tomber et s'évanouir dans la brume grise de r oubli.
Pourquoi ? Son admirable ténacité, sa foi robuste, le doux et mystique entêtement de sa volonté jamais courbée, n'expliquaient-ils pas ses victoires? Pourquoi ne suffirent-ils pas à en assurer la durée?
Il était le symbole vivant de la détresse commune, le cri sorti des angoisses de tous, Têtre universel et surhumain, le fruit de la douleur et de Tespoir.
Il lui fallait cela pour qu'il fût un héros. Il lui fallait autre chose encore.
Le héros pense et sent comme la foule dont la passion, le courage, l'enthousiasme, les vertus sont les siens. La foule le porte, le soulève, le pousse. Il flotte au-dessus des têtes comme un drapeau. Autour de lui, il y a des blessés qui gémissent dans l'ombre, des combattants qui s'affaissent, morts : lui reste de-
bout ; Tespérance chante toujours à ses côtés. Il y en a qui s'arrêtent ou qui retournent en arrière : lui marche toujours en avant.
Mais cela, ce n'est que la moitié du héros. Si son ardeur sort des entrailles mêmes de la foule, elle s'élance et atteint plus haut. Ce que les autres ne distinguent pas, le véritable héros le voit. Son effort, qui part bien de la terre, est fixé au ciel, et la chaîne mystérieuse qui le tire a son point d'attache bien au-delà de la molle et fragile passion de ceux qui le suivent. Obscurément parfois, il dégage ce qu'il y a de général dans la Cause qu'il sert. Par-dessus les intérêts particuliers pour lesquels il semble souvejnt combattre, il découvre les hauts sommets des intérêts universels. 11 pense et sent comme le peuple, mais par des raisons et pour des motifs que le peuple ignore. Il est le trait d'union sublime entre la Force et l'Idée. Il domine les événements. Il écrase les calculs de l'habileté humaine. Il déjoue les ruses en les ignorant. Il s'élève au-dessus même de sa popularité dont il n'est pas Tesclave. Il n'est le délégué de personne, quoique le représentant de tous. Il ne reçoit de mot d'ordre que de la
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voix intérieure qui lui commande, et il communique sans cesse avec ce qui est éternel.
Peut-être comprendra-t-on comment Marcelin Albert n'avait pas Tétofife d'un héros. Seule, sans doute, une tragique destinée, en enveloppant sa mémoire dans une gloire sanglante, eût-elle à jamais dérobé aux regards ce qui lui manquait. Au lieu de cette apothéose, le voici qui s'évanouit comme ces formes sublimes et lumineuses que font les nuages quand le soleil se couche, et qui disparaissent avec lui.
... Et cela nous semble douloureux, douloureux et pitoyable... Et nous nous attendrissons volontiers sur le sort étrange du pauvre vigneron d'Argelliers... Avec mélancolie et je ne sais quelle tendresse désabusée, nous le chérissons davantage, maintenant qu'il est méconnu, bafoué, et, ce qui est plus cruel encore, déjà oubhé. Nous voudrions, nous du moins, nous souvenir longtemps de lui, et, parfois, évoquer l'histoire sitôt finie de ses exploits et de sa gloire si vite éteinte, avec la douceur triste que l'on a dans la voix quand on parle d'un enfant qui mourut en naissant.
Comme le colosse que vit en songe le pro-
phète, ridole d'Argelliers avait les pieds d'argile : au moins cette argile était la terre honnête et pure de nos bons champs de France.