A LA CONQUÊTE DE L'ARMÉE
L'armée fut longtemps le refuge des découragés de la politique et des dégoûtés du régime actuel. Quand j'étais enfant, on disait couramment dans les bonnes familles conservatrices : <( Depuis que la magistrature est fermée aux honnêtes gens, il n'y a plus qu'une carrière ouverte à nos fils : ils seront officiers. » Et toutes les énergiesjeunes de ces milieux vaincus s'orientaient d'instinct, et poussées aussi par les sollicitations paternelles, vers les « grandes écoles », vers Saint-Cyr surtout, qui regorgeait de « jeunes gens du meilleur monde »..
Il paraissait élégant de se désintéresser des luttes brutales des partis. Comment des gens
bien nés auraient-ils pu supporter de batailler avec le vil troupeau des anticléricaux de réunions publiques, des journalistes de bas étage et des mouchards de préfecture ? N'était-il pas plus digne et plus décent de se réfugier dans le dernier sanctuaire inviolé de la patrie et de chercher» dans l'accomplissement désintéressé du devoir militaire, Toubli des vilenies contemporaines et la certitude de faire œuvre utile sans être molesté par de méprisables adversaires ?
Je me souviens du sourire tout particulièrement railleur et hautain de ces futurs officiers lorsque, dès le collège même, ils se rencontraient avec un camarade qui, naïvement, leur disait : « Je veux combattre. Je vais là où il y a bataille... Ce n'est plus, ce ne sera peut-êti^e plus jamais vers la ligne bleue des Vosges, mais bien dans les salles fumeuses de réunions publiques, dans les cabarets de villages, dans les bureaux de rédaction des journaux... Après tout, je suis soldat, moi aussi. » On ne prenait même pas la peine de réfuter les propos de cet illuminé ; on le jugeait si anormal que nul n'eût essayé de lui donner des opinions plus saines, tant le panache du saint-cyrien ou la tangente
A LA CONQUÊTE DE l'aRMÉE 217
du polytechnicien semblaient devoir nécessairement limiter l'ambition de tout jeune collégien qui se respecte.
Et voilà qu'aujourd'hui l'armée, cette arche sainte du pur patriotisme, est, à son tour, profanée. Après qu'ils se furent assuré solidement le pouvoir, nos anticléricaux ne devaient-ils pas songer que Tarmée, dont les cadres d'officiers étaient livrés aux «réactionnaires », constituait un péril pour la sécurité de leur œuvre? Us avaient fondé la République ; ne devaient-ils pas vouloir, en bonne logique, une armée républicaine ? Et comme république et anticléricalisme se confondaient pour ces esprits sectaires et bornés, la franc-maçonnerie devait voir dans l'armée une proie et songer à s'en emparer.
Or, rien de plus aisé évidemment pour eux que cette conquête, car justement tout le travail de ces officiers réfugiés dans l'armée par aversion pour les luttes politiques et sociales, avait été de tenir celle-ci à l'écart de tout mouvement d'idées, de toute vie civique, de la courber sous l'autorité impersonnelle d'un commandement anonyme, de l'assouplir à une discipline dont on ne se souciait de fournir ni les raisons, ni
les limites. Dès lors, cet instrument de la discipline militaire, que le tempérament des officiers conservateurs, amis et respectueux quand même de Tautorité sous toutes ses formes, avait construit avec amour, pouvait aisément devenir, entre les mains des francs-maçons moins scrupuleux de la neutralité de Tarmée, un merveilleux moyen de domination et de tyrannie.
On sait les tristes scandales de ces derniers temps, les honteuses délations, les secrètes et basses inquisitions torturant ces officiers, si fiers autrefois de faire partie d'un corps où Ton n'a pas le droit de parler. Rien ne semble devoir arrêter les vexations anticléricales, et si, par aventure, la mesure paraît trop pleine et la majorité gouvernementale hésitante, il se trouve vite, dans les milieux antiministériels, quelque violent maladroit pour raffermir le gouvernement et remettre sur pied un ministre qui s'effondre par le secours d'un soufflet sauveur.
Nous assistons vraiment à un curieux spectacle. Pendant plus de vingt ans, en immense majorité, les officiers français furent des catho-* liques et des conservateurs : ils eurent même d'abord le gouvernement avec eux. Durant un
A LA CONQUÊTE DE l' ARMÉE 219
si long temps ils ne firent rien pour transformer, dans le sens de leurs idées, les générations qui, au seuil delà vie civique, passaient entre leurs mains. Non seulement, une délicate réserve et une scrupuleuse conscience de leur devoir militaire les empêchaient de se livrer à un prosélytisme religieux, mais ils ne se souciaient même pas de leur fonction sociale et de leur rôle éducateur. « Le but de Tarmée, répétaient-ils, ce n'est pas de façonner des citoyens, mais de former des hommes pour la guerre. »
Et je me souviens de la pitié et de l'ironie avec lesquelles ils accueillaient mes projets et mes efiforts tandis , qu'à Toul, grâce à la bienveillance d'un commandant protestant et plutôt anticlérical, je pouvais organiser, pour tout le bataillon, une sorte d'Institut populaire militaire. c( Vous verrez, leur disais-je... L'armée s'ennuie. Les loisirs de la paix l'épuisent. Ce grand corps se meurt parce qu'il n'a plus d'âme qui l'anime. Si l'armée ne devient pour chaque Français une école fraternelle où l'on apprend 'à mieux comprendre et à mieux aimer la patrie, elle deviendra bien vite, entre les mains des sectaires, une nouvelle arme d'oppression et de
tyrannie. Car, ce que nous autres» officiers catholiques, pourrions encore faire aujourd'hui si nous le voulions, eux, ils auront l'énergie de le faire ; et encore une fois notre apathie et notre inintelligence des besoins présents nous perdront. »
Hélas! je n'avais que trop raison. Tandis que nos camarades catholiques nous suivaient peu ou point, au même moment un groupe de jeunes officiers anticléricaux, parmi lesquels se trouvait le fils du député ministériel Guieysse, commençait dans l'armée une intelligente et vigoureuse campagne en faveur de Téducation populaire. Ils préparèrent ainsi le terrain et le général André sentit aisément qu'il y avait là quelque chose à faire : il multiplia ses encouragements aux nouvelles tentatives.
Voilà donc le résultat pitoyable de cette hautaine abstention de la plupart des familles catholiques qui, d'un commun accord, poussèrent leurs fils vers la carrière des armes, sans doute par patriotisme, beaucoup aussi pour quMls puissent y vivre à l'abri des laideurs et des dégoûts de notre société contemporaine. C'était un peu rhorreur des vilaines batailles politiques
A LA CONQUÊTE DE l'aRMÉE 221
et sociales qui engendraient toutes ces vocations de guerriers. Or, on ne fuit pas impunément la bataille : la bataille vous poursuit et vous rattrape... Et voici maintenant que l'armée ne sera plus pour ces fils de la noblesse et de la bourgeoisie bien pensante une « carrière possible ». Elle leur sera fermée : on les en aura chassés. De même, les abris sacrés où se réfugiait la piété mystique des âmes d'élite ont été profanés. On amis des scellés sur ces demeures de prière et de recueillement. C'est partout le combat, Fâpre mêlée. Impossible maintenant d'ignorer les adversaires, de se faire une vie sans tenir compte de leur fougue mauvaise et de leurs cruelles exigences. Ceux-là mêmes qui ont fait vœu de mener Texistence des par faits et qui entendent sauver le monde par des prières et des mortifications devront se mêler plus intimement encore à la foule aveuglée ou coupable pour laquelle ils prient et ils souffrent.
Après tout nous plaindrons -nous et oublierons-nous la parole du Maître : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre » ? L'Amour sera plus fort que les embûches et les pièges; la Vérité vaincra la Nuit,
si nous le voulons. Nous n'avons pas assez confiance en la société contemporaine. Nous méprisons trop notre siècle. Comment, dès lors, celui-ci entendrait-il notre voix ?
Et voilà pourquoi, si l'union est indispensable pour l'œuvre de défense, à elle seule, elle ne suffit pas à l'œuvre de conquête. Les catholiques semblent perdre chaque jour pied sur les terrains mêmes oii ils s'étaient réfugiés : ils en sont chaque jour délogés... Et pourtant, quelle prodigieuse force de pénétration aurait une âme ardemment démocratique et chrétienne ! Aussi bien, ne désespérons-nous pas de l'avenir ; les expériences du passé et du présent, pour douloureuses qu'elles soient, ne nous découragent pas. Les catholiques ne peuvent pas traîner les siècles en arrière, mais ils peuvent les pousser en avant. Ils feront, s'ils le veulent, la République démocratique en France, mais il faut pour cela une génération nouvelle, non pas résignée à la République et à la Démocratie^ mais passionnée pour elles. Je sais que cette génération est déjà née et que ni les adversaires de gauche, ni ceux de droite ne pourront l'étouffer. Donc, j'ai le droit d'espérer.
Ayons la force de le voir et le courage de le dire : les luttes fratricides qui déchirent la France portent du même coup atteinte au patriotisme lui-même.
Une patrie, en effet, ce n'est pas seulement un territoire délimité dont les habitants sont soumis aux mêmes lois, c'est encore un patrimoine commun de traditions, une identité d'aspirations, une unanimité morale enfin* Dès lors, tout ce qui divise profondément les enfants d'une même terre, tout ce qui les pousse à orienter en sens contraire leurs désirs et leurs
desseins, tend à briser l'amour même de la patrie. Celui-ci se fortifie et s'enrichit, au contraire, de tous les souvenirs également chéris, de toutes les idées admises par tous, de tous les buts collectifs que chacun poursuit, de toutes les tâches partagées, de tous les labeurs communément acceptés.
C^est évidemment en ce sens que toutes les fois que TÉtat se proclame neutre, sur quelque terrain que ce soit, le patriotisme s*en trouve affaibli. Non certes queTÉtat puisse imposer des doctrines. Son rôle est seulement de les constater et parfois de les défendre. Toujours est-il qu'il n'est à même de les constater utilement et sans provoquer de discordes civiles que dans le cas seul où l'unanimité de l'opinion publique le lui permet ; et plus cette opinion publique est exactement déterminée et sûrement orientée, plus évidemment l'idée de patrie devient compréhensive, renfermant en elle toutes les certitudes et toutes les volontés communes.
Or, s'il se trouve que les habitants d'un même sol soient tellement divisés par leurs opinions, leurs croyances, leurs intérêts sociaux ou religieux, économiques ou moraux, que ces diver-
gences profondes les séparent plus que ne les rapproche la communauté même de leur origine, comment ne pas voir que c'est le patriotisme qui est ainsi tout à fait écrasé et incapable de servir encore de lien effectif pour unir des hommes que tout sépare. D'autant plus que les frontières no limitent pas le plus souvent les intérêts économiques ou religieux, et c'est donc par-dessus ces fragiles remparts que tendraient à s'établir de nouvelles patries fondées sur les intérêts matériels ou moraux les plus aigus et les mieux sentis.
Il est impossible de ne pas constater que l'extraordinaire rapidité des communications, la diffusion à travers tous les pays des productions scientifiques ou littéraires, la communauté des revendications ouvrières ou des tentatives capitalistes internationales ont tellement mêlé les préoccupation^ de nos concitoyens que les limites des états semblent de plus en plus impuissantes à les enserrer.
En face de cette crise de l'idée de patrie certains nationalistes s'écrient avec une belle assurance :
— Avant tout, sauvons la patrie.
226 LA LUTTE POÙft LA DÉMOCRATIE
Et par ce mot, ils entendent la patrie territoriale.
Ils ne prennent pas garde que Tidée de patrie a étrangement évolué à travers les siècles, s'élargissant oh se restreignant tour à tout suivant les cOfttingèncés Otr les nécessités multi|)le8. La vieille Home dominatrice avait tellement ouvert sa Cité qu'elle était parvenue à la confondre avec le /rionde civilisé tout entier. Les Barbares brisèrent cette ictiposante unité et mille petits groupertieftts inconsistants et chaotiques, sans territorialité bien déterminée, sufflreïit pendant longtèfinfps à satisfaire les/besoins d'association de ces peuples incultes, auxquels l'Église catholique devait peu à peu enseigne^ la notioù bienfaisante d'une chrétienté ouverte à tous les peuples fidèles, capable même de discipliner leurs ardeurs et d'apaiser leurs conflits. L'histoire nous montre ce que les monarchies absolues firent des patries en les organisant, en les concrétisant, en incarnant leurs âmes désormais conscientes d^elles-mêmes. Quant au fameux principe des nationalités, il est de date plus récente encore, et Ton sait cottiriient Napoléon III s'en inspira pour favoriser la fon-
dation du Royaume d'Italie et, par une conséquence désastreuse pour lui, la création de TEmpire allemand.
Ce que Fhistoire ne peut évidemment encore nous apprendre, c'est comment la Démocratie, dont nul n'est assez aveugle pour nier Tirrésistible montée, comprendra et réalisera la patrie. Tout au plus pourrait-on essayer de pressentir quelques-uns des caractères de cette patrie nouvelle, plus dégagée peut-être de l'oppression des trop lourds atavismes héréditaires, moins imposée, mieux consentie, plus spiritualiséeen un mot. Contentons-nous, pour ne pas nous engager dans la voie périlleuse des hypothèses toujours hasardées, de faire éclater ce qu'il y a de faible et d'intenable dans la situation de ces nationalistes qui songent à immobiliser la patrie dans une des formes qu'elle a traversées et traverse encore aujourd'hui, j'en conviens, mais qui ne saurait limiter son évolution^ disons mieux, sa lente et sûre ascension. De même, nous nous refusons absolument à admettre que le salariat soit éternel. La propriété durera toujours; la forme particulière de la propriété qu'est le capitalisme actuel, non. Nous dirons
également : les sociétés humaines^ les groupements de familles, les cités, les organismes vivants tendant à unir des hommes entre eux ne sauraient jamais disparaître. Sur les ruines des édifices qui s'effondrent, s'élèvent toujours les maisons nouvelles qui abriteront les races neuves; et c'est, sans cesse, un perpétuel recommencement. La patrie donc vivra toujours ; mais de quel droit oserions-nous affirmer, pauvres êtres débiles, désireux de tout ramener à l'étroitesse de notre entendement borné et de notre vie éphémère, que l'évolution s'arrêtera avec nous et que la patrie ne connaîtra jamais d*autre forme que celle que nous constatons aujourd'hui sous nos yeux et dont pourtant il nous est parfois facile de deviner déjà la vétusté. Quant à nous, bien loin de faire, avec les nationalistes, du salut national la fin suprême de tous nos efforts, nous considérons que l'amour de la patrie ne doit être qu'une spécialisation de l'amour plus large et plus élevé de Dieu et des hommes. Nous aimons la France parce que nous entendons nous servir de la France pour travailler à faire régner plus de justice et plus d'amour dans le monde. Au reste.
nous avons bien garde, ainsi que le font certains internationalistes, de nous dispenser des devoirs qui nous incombent vis-à-vis de ceux dont nous sommes immédiatement entourés, sous prétexte que nous aimons universellement l'humanité.
Nous connaissons des hommes, mais nous n'avons jamais rencontré l'Homme. Serait-on donc excusable de laisser sa vieille mère ou ses enfants mourir de faim pour verser d'abondantes aumônes en faveur des affamés des Indes ou de l'Afrique?
Mais ce que nous trouvons dangereux et puéril, c'est de s'arrêter à l'un des moments de révolution patriotique, d'affirmer qu'il est définitif et intangible, de délimiter arbitraii:ement ainsi le patriotisme, de l'accaparer en quelque sorte et de découvrir ensuite avecune ingénuité triomphante qu'il n'y pas de patriotisme en dehors du nationalisme et que le nationalisme intégral c'est la monarchie.
Évidemment ! On a inclus a priori dans le patriotisme le germe monarchique. Comment s'étonner ensuite que la monarchie sorte du patriotisme? De même, certains physiciens, trop oublieux des méthodes expérimentales et amou-
reux de mathématiques, mettent dans leur transcription algébrique du phénomène insuffisamment étudié, la formule même qui traduit leur postulat. Ils admirent ensuite que le développement de la formule donne satisfaction à leurs aventureuses prévisions. Beau miracle, en vérité ! ils ont imposé la formule au phénomène et celui-ci est tout à fait innocent des déductions injustifiées qu'apporte docilement la mathématique asservie.
Quant à songer un seul instant à identifier la cause de l'éternel cathohcisme à celle du patriotisme nationaliste, on ne saurait évidemment tomber sérieusement dans une aussi extravagante erreur... Et cependant que n'avons-nous pas entendu? Les mêmes hommes qui voudraient unir indissolublement la forme particulière de leur patriotisme à l'Église, réclg-jnent également que celle-ci monte éternellement la garde autour d'une organisation sociale dont ils croient bénéficier et qu'en tout cas ils se refusent à ne pas considérer comme éternelle.
Et pourtant, comment être assez aveugle pour ne pas découvrir que la religion du Christ domine ces contingences de toute sa hauteur, et
que les manteaux qu'elle revêt tour à tour ne peiiveut jamais aUérer sa divine ^ss^^ce ? Le catholiciso^e d'ailleurs ne s'estfii paç toujours présenté au monde comme le gardi^n et le dis?tributeur d'une justice et d'un amour universels, c'est-à-dire, par cela même, jévidemmei^t internationaux. IV'M-ii pas eréé, bien audessus des cités terrestres, la diviue eité des âmes ? N'a-t-il pas prouvé à tous que d'autres liens pouvaient unir les hommes que ni la chair, ni le sang n'avaient faits, et qu'une siociété parfaite, l'église, pouvait, à travers les siècles, garder son autorité et sa fixité, toute la puissance même de sa hiérarchie, en dehors de l'hérédité charnelle et par la forcp même de J'Esprit qui vivifie?
Sans doute, l'Église est une société spirir tuelle et on n'a pas le droit de réclamer une constitution analogue pour les sociétés tempor relies, juais vraiment par quai curieux paradoxe ose-t-on prétendre que l'Église, soucieuse seulement de maintenir la propriété dans sa forme C9pitalist0 et la pi^trie dans sa forme territoriale, pourrait voir avec regret l'évolution morale et sociale des peuples qui les pousserait
vers une organisation plus libre, plus fraternelle, moins asservie aux forces de la matière, plus imprégnée de cet esprit même que l'Évangile a répandu sur le monde.
Au reste, certains nationalistes ont le mérite d'une extrême franchise.
— La patrie doit passer avant tout le reste, nous disait récemment l'un d'eux dans une réunion contradictoire. On ne peut se donner jusqu'au bout qu'à une idée, qu'à une Cause qui domine toutes les autres. On est catholique, protestant, que sais-je ? ce sont des prénoms cela. On est français d'abord : c'est le nom de famille.
— Alors, répondis-je à mon précieux contradicteur, un catholique ne peut pas être patriote à la façon des nationalistes. Un catholique doit faire passer le catholicisme avant tout le reste. Il n'adore le Christ et ne reconnaît son Église comme divine qu'à cette condition. Dès lors, nul véritable catholique ne peut vous suivre.
Voilà, en effet, le vrai danger pour les nationalistes intégraux. De même que la révolution sociale est, pour les socialistes, une reUgion, de
même la patrie pour les nationalistes. Us la croient supérieure à toute loi, à toute morale. La raison d'état justifie tout. N'ont-ils pas naguère inventé ce mot coupable de faux patriotique ? L'effort de leur logique, le travail de leur raison n'a d'autre sens que de découvrir les moyens les meilleurs de soutenir et de fortifier cette patrie qui est leur dieu. Mais elle, et bien qu'ils se disent positivistes, ils la placent au-dessus de tout examen, de toute critique.
Nous ne saurions trop, en vérité, nous élever contre un semblable entraînement. Les pseudodémocrates qui asservissent la France ont tellement abusé de ces mots de liberté, de fraternité, de justice, d'amour, qui n'avaient pas de sens dans leur bouche, qui sonnaient creux et faux, qu'une curieuse griserie intellectuelle s*est emparée d'une portion notable des esprits studieux et réfléchis qui préfèrent la forte et pleine harmonie de ces autres expressions qui les séduisent : tradition, hérédité, continuité, organisme social, nationalisme intégral.
Mais qu'on y prenne bien garde, sous tous ces ornements qui plaisent à plusieurs par leur dignité, par leur beauté grave et forte, comme
334 LA LUTTE POUp LA DÉMOCRATIE
SOUS les oripeau]|c sanglants qui revêtaient aiitr^sfpi^ Ja p^ianne déesse flaisop, sp (&ache tonjjpmrs une idole.
Nous n'o^iv^irons pas ngs cpewrs h l'i4ple, nous le3 avons ipnné» au Christ é^^pjfJ^^, Viént^, Justice et Aipour upiver^ple pour tous Jps siècles et pour tous les peupJjes.
Si nous sommes chrétiens, ayons la force c|e Fêtr^ jusqu'au bout.
Nous adorons Pieu. Nous croyons à Jésus- Christ. Nous ne pouvons nous agenouiHier devant aucune idole.
Or, le faux honneur mondain éjève des idoles. Certains, qui ne veulent pa§ leur rendre un culte public, n'osent pas pependant non plus les renverser. Ils passent à côté d'elles en faisant semblant de ne pas les regarder. Ils blâmept le zh\e incon^piode iBt intempestif de ceux qui s'attaquent à ces faux dieux. Ils ont mêm^ de la rancune contre les dangereux pxaltés qn|
posent inconsidérément des questions qu'il ne faut pas soulever.
Dans certains milieux a bien-pensants », il n'est pas de mise de mal parler du duel. Le duel, en effets est une noble et très aristocratique tradition, et, vraiment, il y a quelque grossière impertinence, tout à fait digne d'un manant, à flétrir ce vieil usage que les milieux populaires ont toujours ignoré et qui ne s*est jamais acclimaté que chez les gens « comme il faut. »
Peu importe que le duel soit une barbare imbécillité ou un sport élégant et sans danger, le duel est dans les mœurs d'un certain monde ; il ne faut pas Tattaquer, car cela serait, du même coup, s'en prendre aux hommes d'honneur qui le réclament ou l'admettent.
Peu importe que l'Eglise condamne le duel, excommunie les duellistes et leurs témoins.
Beaucoup de catholiques, très ennemis des juifs, des francs-maçons et des libres-penseurs, très résolus à étrangler la Gueuse, se battent en duel; des hommes considérables, très conservateurs, universellement estimés dans les milieux religieux, leur servent de témoins. Cela
s'est toujours fait ainsi. C'est une mauvaise œuvre d'anarchie que de lutter contre une n tradition française », — bien digne assurément de ces jeunes révolutionnaires du Sillon qui sont décidément tout à fait <( anti-sociaux. »
... Et c'est toujours la même chose. L'ignoble chanson de la Taupe^ V Artilleur^ nous affirmait un ancien polytechnicien très catholique et très vertueux, doit être admise parce que de tout temps elle a été chantée à l'Ecole, et parce que les anciens élèves de Polytechnique, même lorsqu'ils prennent de l'âge et deviennent ingénieurs en chef ou généraux, austères et irréprochables pères de famille, continuent encore à la chanter lorsqu'ils se réunissent ensemble pour des banquets de promotions.
Toutespritsincère et libre saisira la connexion évidente de toutes ces questions si dissemblables en apparence. On est polytechnicien, on est homme du monde, on est socialiste révolutionnaire, on est syndicaliste avant que d'être chrétien, avant que d'être même honnête homme tout simplement. L'esprit de classe, l'esprit de caste, c'est la même chose sous deux noms différents. 11 y a des chauvins patrio-
LA LUTTE POUa LA DEMOCRATIE
tards qui font passer la France avant bien. U y a dés internationalistes pacifistes qui font passef lé prolétariat organisé avant rhumahite.
r^oùs avons le devoir de dénoncer partout et toujours céiiè faiblesse, cette impuissance enfantine ou sénile d'esprits incapables dé jilger juste, dé voir hardiment, et qûî tombent tôujoùf*S épilisés à mi-chemin sur leâ routes de là |)ënséé.
NoUs parlons aujourd'hui du duel, parce qù'ert înoinsde quinze jours nous venons d'être provoqué deux fois en duel par dés catholiques qui nous reprochaient justement de ïie pas être assez catholique, de riianquer dé soumission eni^erâ Pautorité religieuse et dé nous montrer trop indépendants dans notre façon de penser et d*agir. L'un d'eux, même, nous a justement provoqué parce que, alors qu'il venait d'affirmer hautement son intention de fié ()àâ se soumettre àiix lois de l'Eglise sdt lé duel, nous avions refusé de mettre fin à ce débat religieux ëh lui serrant la main, ce qiii aiiratit vodlu dire, en Toccasion, que nous acceptions l'invraisemblable proposition qu'il n'avait pas craint de soutenir : il y a deux écoles catboliqûéà, l'une pour^ l'autre contre le duel.
Voùà prôvo(|ùer eh duel ùniquèmerit parce qdë Vous avez' refusé de reconnaître que Je duel éUit |)èrttïi^, cela est déjà passablement extrâvatgaftt. Mais ptuë attristante encore rattîtùdé de ceux qui se sont scandalisés de la prière que nots aVÔtis faite à Èfietl, le suppliant dé nous aàsociei*, s'il lé fallait, aux humiliations de son Fîls, riiaîâ de faire cesser lès blasphèmes de ce prétendu catholique.
Tàrtdis qu'à la salle des Charihettes la foule des bravés ^éûs approuvaient notre langage avec leiif i*8tî^*6fi et àve6 leur cœur, tandis que lé léïidémmù tiàiis recevions des lettres érhùés de prêtres qui nous affirmaient que notre attitude dtait fait tombéf* lés défiances qu'ils avaient sur rc^lhodoxîé du Sillorii quelques pères dé famille épdùvaiités dé nôtre audace concevaient lé stupéfiant désséiri de nous dénoncer à TArchevêche cdmrtie t^ès dangereux pour les jeunes gens que notfs impressionnions trop vivement, au point de les rendre malades, par nos discours entachés d'un mysticisme suspect trop voisin dé celui de certaines sectes protestantes cotfdamLùéés par l'Église.
ïl pardît qu'autrefois une députation d'hommes
de loi étaient venus trouver le bâtonnier de VOrdre des avocats, se plaignant que notre grand-père, M® Lachaud, empêchait de rendre la justice, parce qu'il impressionnait trop les jurés.
Il faut donc croire que c'est de famille. Mais ce qui certainement aussi provient bien de la même famille de sentiments, c'est le pitoyable effarouchement de tous ceux qui, sur quelque terrain que ce soit, ont peur de quiconque croit que c'est arrivé et va jusqu'au bout.
— Soyez plus indulgents. Certes, les catholiques ne sont pas parfaits : ceux-ci commettent telle faute, ceux-là telle autre. Le duel, après tout, c'est un péché comme un autre. Est-ce que vous ne faites pas des péchés, vous aussi ?
— Hélas oui! Et comme nous savons que le Maître a dit que celui-là seul qui était sans péché pouvait jeter la première pierre, nous avons donc pris la résolution de ne jeter la pierre à personne.
Mais ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Il y a sur terre une foule de pauvres êtres très déchus et très coupables, et qui ont souvent commis de ces crimes que le monde ne par-
donne pas, parce que le monde, lui, ne connaît ni confession, ni rémission. Ces malheureux méritent toute notre pitié. Ils sont écrasés, sinon sous le poids de leurs remords, du moins sous celui des lamentables conséquences de leurs fautes. Comment aurions-nous le courage de nous indigner contre eux? Ils sont faibles et ils tombent. Au moins, ils sentent confusément qu'ils tombent, et s'ils n'ont pas le courage de se relever, l'idée qu'ils pourraient un jour avoir ce courage ne leur est pas en horreur. Ils ne méprisent pas ceux qui se tiennent debout.
Aussi bien, Jésus leur a-t-il apporté le divin secours de sa main secourable. Il a écouté la femme adultère tombée à ses genoux et qui pleurait. Il lui a pardonné.
Mais Jésus a maudit le monde. Ces effroyables paroles sont sorties de sa bouche toujours ouverte cependant pour bénir : « Je ne prie pas pour le monde. »
Nous, les disciples du Maître, nous, à qui II a tenu à apprendre Lui-même la prière qu'il faut dire à son Père, nous ne pouvons pas non plus prier pour le monde. Certes, nous prions et avec toute Tardeur de la Charité chré-
tienne pour ceux que le monde retient captifs dans les liens honteux de son esclavage et de son faux honneur, — la violence même de cette invocation a scandalisé quelques bonnes âmes trop timorées, — mais pour le monde nous ne prions pas, nous n'avons pas le droit de prier.
divin scandale de notre foil Folie pour les Gentils, sagesse pour ceux qui, suivant la parole de saint Jean, « ont cru à l'Amour, » comme il est doux de s'attacher à toi avec une forte et tendre dilection!... Mais pourquoi faut-il que tous ceux qui reçoivent le même Christ dans leur cœur, communient de la même Eucharistie, ne sentent pas, d'une âme unanime, ti^ sublime et féconde beauté, et que quelques incroyants qui n'ont même pas reçu les miettes du festin semblent parfois te comprendre et t'admirer davantage que plusieurs des Fils d^ la Famille?...
YHl RÏIPUBLIQU^ W DIPI^OMATIf;
...Ain^i donp, 1^ guarre était- vraiment; iinmj-s ï|(3nte, Pu jour ^u lendemain, elle ppuyait épl^tpr, Tout d'\m cpup, uq ordre de îppbilis^tion nous ?ût tous jetés à la îvanUhvQ,. aocu^nu- Jant les larmes et les deuils, brisaut brutalemept la paix et le bonheur de milliers dp familles, t-roublant profondément' h vie natior oale.
Or, qui donp au juste, parmi nps compatrîptes, ppnpaît exactement peMe fom^Bse quesT tion du Maroc? Qui donc surtout a été consulté ? Qui doue at pu placer ^s^r\^ le plateau de la balance le poids mêma d'un conseil, d'nn
avis ou d'un vœu ! Personne. Absolument personne. La Chambre, elle-même, a été condamnée au silence. L'intérêt supérieur de la défense nationale exigeait, parait-il, la discrétion. Sans doute, lorsqu'il s'agit d'une question d'octroi ou de tarif douanier, ou bien encore d'une affirmation toute platonique de respect de la propriété individuelle ou de patriotisme, on laisse les meetings se multiplier, les journaux allonger leurs violentes et inutiles colonnes, les députés s^amuser durant d'interminables séances au jeu puéril d'un ridicule parlementarisme, véritable hochet entre leurs mains d'enfants impuissants. S'agit-il, au contraire, de bouleverser le pays, d'envoyer à la mort des milliers déjeunes hommes, de troubler la paix de TEurope, aussitôt on redevient sérieux^ les amusements cessent comme par enchantement, et c'est dans l'ombre d'un cabinet de travail, en secret, que tout se décide souverainement et que la paix ou la guerre, c'est-à-diro la vie ou la mort de tant d'hommes, sont imposées sans appel.
Rien n'est certes plus opposé au principe même de la Démocratie, car évidemment, rien
ne limite plus la conscience et la responsabilité, puisque nos concitoyens, sans avoir été tenus au courant de rien, sans avoir rien voulu, rien consenti, rien su, risquent toujours d'apprendre le matin, en se réveillant, que la guerre est déclarée.
Je sais bien que les projets et les desseins de la diplomatie ne peuvent pas toujours être impunément divulgués, et qu'une nation risquerait de payer cher sa trop loyale naïveté. Je conviens à merveille que les problèmes de la politique étrangère échappent aujourd'hui tout à fait à notre Démocratie que passionnent d'autres luttes et qu'exaltent d'autres batailles.
Je reconnais aisément tout ce qu'on voudra, mais j'affirme bien haut que ce sont justement ces exigences de la diplomatie, cet état des mœurs publiques, cette ignorance du peuple, cette nécessité de tenir à l'écart des conseils souverains l'élite même de la nation, qui constituent quelque chose d'absolument, de radicalement antidémocratique.
Parlant de la France, un illustre Norvégien disait naguère que notre pays est une république monarchique , C'est vrai. C'est déplo-
rablë. Car, aitisi, nous tt'aVonô ûi titie vfaie et boiiiife république, ni une vraie et botine moilarchië. Notre républiqiie/c*èst comme titie monarchie appauvrie, diminuée, comme Utie monarchie décapitée. Le problème qui nous occupe va justement faire éclater la justesse de cette critiqtië.
En effet, que le t*ôi puisse^ à lui tout éëul, déclarer la patix oU la guerre, cela se conçoit, car le roi est rincarnatioit même de Tâmé du paygl : la sève Vigoureuse des fortes traditions doit dhimër et soutëtiir sa racé ; un assehtiment Uhànime légitime soti pouvoir; tous lui donnent une aveugle confiance, lill consentent un crédit illimité. Si le roi n'est pas Cëlàl, il risque fort de n'être plus qu'uii tyraii ; c'est qu'alors les modurs publiques ne péilvëht plils, sans doute, supporter la royauté, et là iïidtiarchie est dondamtiée à craquer bientôt.
Mais, ce pouvoir royal ti'a plus de setts, c'est utte absurdité, si on le concède à celui qui n'est pas le roi, au ministre d'un jour que les hasards du parlementarisme Ont porté aU pouvoir, qui est iticotltiu de là foule, qui n'est pas le Père du peuple, Mais un politicieii quelconque. Qudtid
on disait : « Il faut mourir pour son roi et pour son pays », rien de plus légitime que d*accorder au roi le droit de déclarer la guerre ; mais aujourd'hui le ministre continue à faire la paix ou la guerre, et je ne sache pas que, dans le fond de nos provinces, les mères, baisant au frotit leurs fils, le jour du départ pour la frontière, aient idée dé leur dire : « Mon enfant, va te faii-e tuer, s'il le faut, pour la France et pour M. le Ministre. »
Toujours l'inconséquence, toujours l'illogisme ! On ne va jamais jusqu'au bout de sa pensée. On n'a pas le courage de penser.
— Mais qu'est-ce que vous voulez donc?
s*écriera-t-on scandalisé. Vous êtes fou, maintenant! Voilà que vous battez en brèche les idées mêmes sur lesquelles repose le salut national... Eh! où allons-nous! à quelle débâcle épouvantable, si chaque soldat doit, avant d'obéir à Tordre de mobilisation, étudier durant de longues semaines la politique étrangère et se faire une opinion sur la question du Maroc!... Vous êtes tout à fait un illuminé, mais un illuminé dangereux.
Il ne faut pas tout de même nous faire plus
bête que nous ne sommes. Nous n'avons pas la naïve candeur d'écolier de M. Hervé. Nous comprenons mieux la complexité des choses humaines, et nous avons senti, comme à chaque pas, dans notre vie, le mystère qui se cache au fond de tout et sur lequel tout ou peu s'en faut repose. Nous savons que Joseph de Maistre n'était pas un imbécile, lui qui voyait dans la guerre je no sais quelle providentielle messagère de rédemption, qui affirmait que jamais la vie ne sort que de la mort, et qui dénonçait très courageusement les erreurs amollissantes d'un humanitarisme que la Révolution avait fait cependant victorieux et sanguinaire.
Mais ce que nous disons, c'est que, si Ton n'est pas monarchiste, si on a conçu le rêve de la République démocratique, c'est-à-dire d'un pouvoir que soutient l'opinion publique, d'une discipline librement consentie, d'une autorité de plus en plus morale et de moins en moins matérielle, on doit être nécessairement choqué par les exigences de la diplomatie, par la constitution même des Etats modernes. Notre république monarchique n'est pas une solution. Nous avons le devoir d'en chercher une autre.
Vous nous objectez qu'il y a des questions qu'an bon Français ne doit pas poser. Je vous répondrai que c'est justement parce que je suis un bon Français que je les pose; autrement vous finirez bien par éprouver que ces questions seront posées et résolues contre la France.
N'acceptons donc pas Tétat présent comme un idéal. Surtout, ne le déclarons pas intangible. Gardons-nous de proclamer que jamais un peuple ne pourra prendre conscience de ses destinées internationales et avoir une volonté assez ferme et assez sûre pour s'affirmer au delà même des frontières. La Démocratie, en effet, exige impérieusement cette radicale transformation de la diplomatie internationale..*
Je sais bien qu'en tenant un tel langage, nous risquons de grossir encore le nombre de ceux qui crient : « Mais votre Démocratie est impossible f » Peu nous importe. Au moins, nous aurons dégonflé la vague phraséologie des faux républicains. Nous croyons que la Démocratie mérite qu'on ne la serve pas avec un bandeau sur les yeux.
— La conclusion de tout cela? La conclu-
290 LA LtJttÈ POUà LA DÉËOCftÀTIE
sion? nous objectera- t-on enflii ate(5 impertinence.
La conclusion^ la toici :
Ù'ahotày ayohs toujours le courage de i^ëgardër en face les questions qui se posent. Ne fâisohi^ pas comme Tautruche (fui cache sa tête derrière un arbre pour ne pas voir Tobjet de sa terreur et croit qu'elle est ainsi en sûreté.
Ensuite, travaillons sur rtoUs-mêmes et atitottr de nous. Développons le setis social, TespHt dvique. Exei-çons-nous, {)ar la plus désifltéressée des propagandes d'idées, à feifë trîëtnpher ce qtie tioùs croyons être la véHté. Découvrons jusque datlë le plus humble des labeurs quotidiens ce (jui déborde rétroilësôe de ce labeur et Itil donne Une digttité sUpérietlrë el une valeur humaine.
Alorâ, tious travaillet*otis vraifnent poui^ la démocratie. Alors, tioti^ aurons le droit dédire qiie tious sommes des républicains démocrates. Autrement, nous ferions, ëft vérité, tout à fait mieujfc de nous taire.
Alphdtisë Xttl a Mi à Pârl§ i'hmtibût d^iirië Visite.
Oil à dang ptt ë'etlï^ouër â 6tiet: Vive le fidi ! tout à loisif , OU a p\x èltclàfiiei» le Jëutlë et gracieux souverain dont « le sourire — c'est le Stjrlë des jôliï-naUi — à cdhqUiS PdHs ! a
SlWple artiilgëtiieht, VUlgaii^ë ttldsCatadë, Itlsiiluëtoîit lëë hdmtilëa gratteô et tt fermement fépilblicèilnâ. n
On me permettra de juger insuffisante leur analyse psychologique. Sans doUtë, les feuilles monarchistes risquent fort de se trdmper lorsqu'elles prétendent que le jour où le roi fit èoh
entrée dans la capitale, « tout Paris se réveilla royaliste. » Mais, tout de même, plus d'un sans doute, embrassant d'un même regard le jeune souverain, si simple et si élégant sous son uniforme, si accoutumé à saluer sans hauteur et sans feinte ou bourgeoise bonhomie, entraîné vraiment depuis sa naissance au difficile métier de roi... et notre vieux président, pesamment effondré dans le fond du landau, vivant symbole de ce médiocre parlementarisme, qui s'épuise en petites luttes mesquines et ne place les honneurs suprêmes que dans Timpuissance d'une représentation qui n'a même pas le faste auguste d'une simplicité romaine, plus d'un^ certes, se sera dit avec un peu de tristesse : « Le nôtre ne fait pas bien bonne figure ; il n'a pas de race. »
Et comme celui dont la race fait envie est justement un des petits-fils de notre Louis XIV, cela est amusant de sentir cet inconscient regret d'une richesse perdue, d'une puissance abolie, d'une force royale qui fut, durant si longtemps, tellement française que l'Europe était follement jalouse de mêler le sang de ses monarques à celui de nos rois.
Non, il n'est pas vrai de dire que la France soit déjà toute gagnée au tempérament républicain.
D'abord, ceux qui détiennent le pouvoir ne semblent guère capables de collaborer vraiment avec la nation ; tout à la fois ils sont les esclaves du suffrage universel et l'asservissent en le flattant ou le déshonorant. Leur autorité est sournoise et hypocrite : leur but est de la faire subir sans qu'on s'en doute. Leurs desseins les plus nobles visent rarement un but plus haut que le triomphe d'une coterie. Au reste, Thabitude du pouvoir, — si Ton peut appeler de ce nom les timides et cruelles tyrannies qu'ils exercent, — leur a fait toucher du doigt la faiblesse et rincurable débilité d'une autorité sans cesse à la merci des jalousies, des ambitions basses, des vaines agitations. Comme fatalementy ils glissent à travers les fureurs du jacobinisme, vers les trompeuses sécurités du césarisme. Us connaissent trop les comités électoraux, la foule inconsistante, que soulève parfois le divin enthousiasme, mais que le plus souvent travaillent les haines profondes qu'on y a semées. Vraiment, ils ne peuvent plus
crqire que c'est arrivé. Ce sont des désabusés, des speptiqwps. H? parlent de Ift République comme parlaient de TÉglise et du bon Dieu, — i^vec l'élégance, et Tesprit en mpjns, bipn pnten4il, — Ips ftbbés de cour qui égayaient de Jpur impPrtipPRt libertinaçpïavieiJb mQn^rchîe pbrétieqne à quelques joiir? de m ruine,
Ppur les autres, pour la miïspe de^ naïf^i 1^ République, c'est Tégalité, C'est le désir de tout njvelpr : « Après fout, je yq.u3p bjen aut^pt que lui ! Eu Pémocr^tie, chacuu gouverne, Il faut donc que chapun pqisse ^ squ tpur ! »
Et, comme U y a trente-six millipus euviroq de Français, Venppmbrement m% gr^ud aui^ guichets du pouvoir, h^ nombre des mécontents dépasse toujours pelui des satipfaitp et d^S rppus, Ou se dédomm^g'er^ eu se persuadant que Ton psit doutant meilleur républjcaiu qup rpu méprise davantage tout pouvoir, tput§ autorité, tuute §upériprité. Ou fera sottem§Ut Vapolpgie du sens iudividupl, eu affirmaut (\m p'pst abdiquer tputp ppusée libre que de déçpuyrir auï^dessus de m\ uup lui pour h peusée, toute indépeudwpe civique, que d'apporter squ effort à une œuvrp collective qui déborde l'i^troite^sg
(J'un individu, celle même d'une génér^tipft...
Et cpmment, m suivant uqe tplle route, up sentirait-on pas de temps en temps, ne fuj.-pe qy'en reg^rd^nt pias^ep le petif roi^ je ne sais quelle curieuse inquiétude, quelle apgoi^se d§ vpir ma^lgr^ tout la France diminuée, engqurdje daps sa pai^^ de plijs de trente ans, usép dans ses vilaines luttes irjt^stines, pt n'arriv^i-ut ^ éviter les pipes catastrophes qu'pu se résignant^ avec la sagesse d'iiu petit bpurgeois retraité, ^ une utile et réassurante médiocrité ?
Et, que voulez-vous! I^es nationaliste^ n'y feront rien» Bpuianger a bien pu entraîner Jes foules à la suite de sou pheyal noir, et* Mar^ chaud revenir l'œil tout plein encpre des yisiun? mystérieuses et troublantes d'une Afrique héroïque : cela suffit, peut-êtrp, à donner l^ OPS^ talgie d'un n^onde inaccessible d'énergies natipr nales encore vierges; cela n'est pas créateur parce que cela n'impp^e pas à chacun une t4Pbe positive, imniédiate, urgente, ne trace pas le plan d'une bataille dont tous peuvent âtre les vainqueurs, conquête piorale et intérieijre, réfection profonde de la patrie, non par un chan? ceux et éphémère coup de force, mais par une
256 LA LUTTB PODR LA DÉMOCRATIE
lutte intérieure, par une profonde élaboration de Tavenir dans Tâme même de chaque citoyen.
Certes, je le sais, il y a encore très peu de républicains en France, de démocrates véritables. Et cependant, j'ai foi en la Démocratie, parce qu'elle m'apparaît comme le terme nécessaire. Il y a des questions qui, une fois posées, ne peuvent être résolues que dans un sens.
Sans doute, il eût été peut-être plus aisé, moins difficile et douloureux de ne pas soulever le problème et de garder la monarchie comme au bon vieux temps ; on peut supposer que cela eût évité bien des folies et bien des crimes. Mais encore une fois, on a ouvert au cœur de quelques-uns des horizons que . Ton ne peut plus fermer. Par impossible, le roi reviendrait, (et il est déjà revenu plus d'une fois au cours du siècle dernier), ce ne serait plus le roi comme autrefois. A supposer même que toute la France le regrettât, je ne suis pas tout à fait sûr que cela voulût dire qu'elle pût le reprendre. Certaines ruptures sont irréparables ; certaines fautes, — je parle le langage de mes adversaires, — ne peuvent pas être abolies en remet-
tant tout en Tétat antérieur. Elles exigent une autre rédemption : Félix culpa quivaluit talem redemptorem I
Ou bien donc, nous irons aux abîmes, ou bien nous ferons la Démocratie. L'àme de la République veut vivre entière en chaque citoyen. Le pouvoir sera d'autant plus robuste qu'il s'appuiera sur le consentement des plus purs, des plus forts, des plus conscients. Nous ne serons pas un peuple de sujets en révolte, mais de rois soumis librement aux lois que Dieu a écrites dans le monde et dans le cœur des hommes...
Et nous pourrons faire tout cela parce que Dieu, en envoyant son Fils unique sur la terre a, non pas sans doute, brisé les empires, — le royaume du Messie n'est pas de ce monde, — mais apporté aux peuples des possibilités nouvelles et, en faisant descendre le royaume de Dieu au dedans de chacun de nous, donné une stabilité, naguère inconnue au pouvoir et à l'autorité et permis que la Démocratie pût être conçue, sans doute un jour aussi réalisée.
Et quand nous serons en République, nous recevrons les rois, non plus avec cet air de pa-
258 ÏJk LUTTE POUR LA DÉMOCRATIE
rents de province, gênés de se sentir gauches et humiliés, mais avec cette bonté affable et un peu protectrice du fils aîné qui reçoit son petit frère.