LES VOLEURS D'HISTOIRE
« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. »
On a trop répété dans les meetings, dans les réunions et dans les journaux anticléricaux, que rÉglise avait toujours été Tennemie de la Démocratie pour que l'opinion publique ne finisse pas par se laisser intimider et séduire.
Et cela d'autant plus aisément que de malheureuses circonstances font, depuis trente ans, dans notre pays, la majorité des catholiques esclaves d'un conservatisme étroit et assez inintelligent.
Aussi, lorsque nous exposons publiquement
les idées et le programme du Sillon^ lorsque nous montrons qu'il y a, dans la foi chrétienne, une merveilleuse force démocratique, on n'essaie jamais de détruire directement notre argumentation : on se contente d'évoquer les souvenirs du passé et d'en appeler au témoignage de l'histoire.
Nous pourrions nous contenter de constater que nos contemporains n'ont, après tout, qu'à nous juger nous-mêmes, puisque c'est avec nous qu'ils ont à traiter. Les socialistes anticléricaux nous reprochent la Saint-Barthélémy et les Dragonnades, et ils oublient que ce sont sans doute leurs ancêtres comme les nôtres qui les ont faites, puisqu'alors il n'y avait pas plus de socialisme révolutionnaire que de Sillon.
Nous savons bien, certes, que les mœurs d'autrefois étaient souvent rudes et cruelles. Mais de quel droit reprocher à l'Église un état de choses qu'elle n'a pas créé, qu'elle s'est eflforcée au contraire de transformer et d'améliorer? Le socialiste Fournière disait un jour que l'Inquisition n'est pas un crime de FÉglise, mais imputable à la barbarie de la civilisation qui l'enfanta. Remarquons que ce qui nous
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choque dans Tlnquisition, c'est non pas Fexistence d'un tribunal jugeant des délits commis contre la société (la société était alors à base religieuse, comme elle est aujourd'hui à base patriotique)^ mais l'organisation même de ce tribunal et toutes les horreurs dont ses sentences étaient entourées. Or cela justement se retrouve exactement dans les tribunaux civils de cette époque : bien mieux, le tribunal de l'Inquisition était plus doux et plus humain que les autres, puisque ce sont justement les hérétiques de la haute Italie qui ont réclamé son institution, dans l'espoir d'échapper plus aisément aux rigueurs du bras séculier.
La seule question qui se pose est la suivante : rÉglise, à travers l'histoire, a-t-elle adouci et spiritualisé les mœurs ou au contraire accru leur barbarie?
La réponse n'est pas douteuse, et tous les historiens, même les plus ennemis de la religion, constatent cette influence civilisatrice de l'Église. Tous la représentent comme l'éducatrice des barbares, la montrent opposant les limites d'un droit supérieur aux excès de l'arbitraire royal. Sans doute, ces savants anticléricaux entendent
bien se passer aujourd'hui deTÉglise, mais seulement parce que celle-ci, disent-ils, a fait son temps.
On objectera peut-être que les pures doctrines évangéliques ont été sans cesse défigurées et rendues méconnaissables, que les intérêts et les passions des hommes les ont bien vite étouffées* Certes, nous ne nions pas cette lutte perpétuelle et qui durera jusqu'à la fin des temps entre l'esprit du Christ et l'esprit du monde. Ici-bas, rÉglise est militante, non triomphante. Ce qu'il importe seulement de retenir, c'est que, dans la mesure même où les hommes ont été vraiment chrétiens, ils ont dénoncé les injustices sociales, et, ce qui vaut mieux encore, essayé de les réparer, ils ont senti l'infinie valeur de chaque âme humaine et se sont élevés jusqu'à une compréhension toujours plus haute des droits sacrés de rindividu et en même temps des impérieuses exigences de la solidarité.
Les vrais chrétiens, ce ne sont pas certes toujours les rois très chrétiens, ni les évoques batailleurs de la féodalité, ni les papes de la Renaissance ; mais ce sont les Pères de l'Église dont les accents révolutionnaires effrayaient
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les monarques tremblants sur leur trône, les François d'Assise, les Vincent de Paul, et la foule de tous ceux qui, malgré les contradictions, les haines^ les douleurs, la pauvreté et les humiliations, rayonnaient d'une joie divine, parce que TEsp rit-Saint vivait en eux et parce qu'ils poussaient le monde vers plus de Justice et plus d'Amour. Il faut juger l'Église non d*après ceux qui ont vécu en contradiction avec les doctrines qu'ils professaient parfois de bouche et non de cœur, mais d'après les exemples de ces immortels témoins de la foi, que l'Église elle-même a placés sur ses autels, comme pour illustrer ses divins enseignements.
Donc, soyons fiers de notre Église. A ceux qui invoquent contre nous Thistoire de ces trente dernières années, sachons opposer la /?/w5 grande histoire. A ceux qui disent que l'Église, qui a gouverné le monde pendant dix-neuf siècles, n'a rien fait pour la Démocratie, répondons d'abord que l'Église n'a jamais cessé d'être combattue par les passions et les égoïsmes humains, et que bien souvent elle était d'autant plus ensanglantée par les ennemis intérieurs qu'elle paraissait au dehors plus puissante et
plus souveraine ; faisons remarquer ensuite que les doctrines païennes et que le positivisme athée et matérialiste détendent les ressorts internes de Télan du monde vers la Démocratie et nous enlèvent même toute raison valable de désirer la Démocratie.
Non, certes, nous ne sommes pas à la remorque des révolutionnaires et nous n'essayons pas de présenter au peuple je ne sais quel socialisme chrétien, plus timide et moins inquiétant que l'autre. Notre Démocratie est tout aussi opposée à l'étatisme qu'au césarisme. Nos adversaires de droite comme de gauche n'ont pas confiance dans le peuple : nous, nous avons confiance en lui, parce que nous croyons en Dieu qui peut mettre sa puissance au service de notre faiblesse. Depuis que le Christ est mort sur la Croix pour le salut du monde, un élément nouveau intervient ici-bas dont il faut bien que les sociologues tiennent compte : des possibilités nouvelles de fraternité sociale s'ouvrent à ces hommes, nés à nouveau et comme sous d'autres cieux, dont parle l'apôtre.
Ne nous lassons donc jamais de répéter devant les plus prévenus et les plus hostiles comme
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devant la foule des indifférents de quel esprit nous sommes. Nous ne ferons œuvre utile et pénétrante que si notre intransigeance dans les idées n'a d'égale que notre charité pour les personnes.
Tout le monde est d'accord pour réclamer des réformes sociales. Le vieux libéralisme doctrinaire a fait son temps ; ses fidèles eux-mêmes n'osent le pousser jusqu'à ses ultimes conséquences : chaque jour leur arrache quelques nouvelles concessions.
Les catholiques sociaux se sont aperçus que la doctrine traditionnelle et séculaire de TEglise sur la propriété, sur le capital et le travail, sur les droits de Tindividu et de la société, était admirable de sagesse et de hardiesse, de modération et de force. Ils ont compris que les philosophes ou les utopistes, que les sociologues
de toutes les écoles n'avaient jamais rien trouvé d'aussi solide, d'aussi sûr, d'aussi opportun.
Donc, ils ont conçu le généreux dessein d'étudier les questions sociales irritantes à la lumière de l'enseignement catholique ; le grand Pape Léon XIII aida et consacra leur tentative en rappelant, par ses admirables encycliques, ce que l'Église n'avait jamais cessé d'affirmer, mais ce que trop de milieux catholiques, intéressés à oublier les éternelles doctrines, avaient déformé et faussé. On n'a pas suffisamment rendu justice aux efforts de l'école sociale catholique ; on a surtout trop méconnu que ses disciples furent des initiateurs et que MM. de Mun et de la Tour du Pin formulèrent, dans les travaux de TCSluvre des cercles, tels projets de réformes dont devait s'honorer plus tard un ministre socialiste. Les générations nouvelles sont trop aisément ingrates et oublieuses :
qu'elles y prennent bien garde, cette hâte puérile de courir en avant sans se rendre compte de la nécessaire continuité de toute évolution sociale risque d'être une preuve d'impuissance ; tout efibrt vigoureux doit être solidement enraciné dans la tradition : cela seul lui permet de
pouvoir s'épanouir hardiment dans les plus audacieux progrès.
Les catholiques sociaux^ malgré leur compétence, leur désintéressement, leur intelligence et leur dévouement, ne tiennent pas dans notre pays la place qu'ils semblaient destinés à y occuper légitimement. Ils ne se sont pas imposés à l'attention du prolétariat français qui ne soupçonne même pas leur existence, ils n'ont pas créé en France un vigoureux mouvement d'opinion capable d'inquiéter les hostiles et d'entraîner les indifiFérents. Certes, ils ont des hommes éminents mais qui ont toujours agi individuellement, sans songer même à se concerter pour une action commune ; leurs réunions n'ont jamais été autre chose qu'un amical échange de vues, qu'une intéressante conversation entre gens bien informés, voyant juste, tourmentés parles mêmes préoccupations sociales.
Il serait ridicule, toutefois, de s'en étonner ; nul ne saurait avoir le droit de s'en scandaliser. C'est qu'en effet, les catholiques sociaux ne peuvent, en aucune façon, constituer un parti, pas même déterminer un mouvement d'opinion ;*
ils sont, ils ne peuvent être qu'une école ; et encore cette école doit-elle conserver ce caractère d'universalité qu'elle emprunte à la catholicité de son enseignement. De même, la démocratie chrétienne que Léon XIII et, après lui. Pie X ont si énergiquement dépouillée de toute signification politique et même de toute particularité économique, se bornant à en faire l'action bienfaisante, c'est-à-dire utile et féconde, du catholicisme dans les milieux populaires, apparaît évidemment comme le trésor commun de tous dans lequel chaque peuple, chaque groupe ira puiser pour réaliser ensuite l'œuvre particulière qu'il aura conçue et qu'il marquera du cachet original de ses besoins, de ses aspirations, de son tempérament propre.
Réorganiser la société suivant le plan divin, respecter les saines et fortes doctrines traditionnelles de l'Eglise, briser l'individualisme malfaisant et développer l'esprit d'association, favoriser les syndicats, les mutualités, organiser les retraites ouvrières, réclamer le système de l'obligation, accepter une équitable et nécessaire intervention de l'Etat, tout cela, sans doute, est louable et excellent et les catholiques
sociaux font aisément découlerces utiles revendications des enseignements sociaux de l'Eglise, encore qu'ils n'aient pas rigoureusement le droit d'imposer les déductions logiques de leur propre esprit au nom de l'obéissance que Ton doit à TEglise elle-même ; mais enfin tout catholique devra les suivre, à moins qu'il ne relève quelque faute dans leur raisonnement, et la discussion ne pourra sérieusement porter que sur la légitimité des déductions.
Tout autre nous semble devoir être l'attitude des démocrates. Dans leur pleine indépendance de citoyens, ils ont conçu la possibilité d'une organisation sociale qui tendrait à porter au maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun ; ils ont cru découvrir que révolution traditionnelle de la France nous entraînait dans le sens de la République démocratique ; ils ont résolu de travailler à l'œuvre entreprise avec toutes les forces dont ils disposaient et, tout d'abord, avec la plus solide et la plus nécessaire de toutes, indispensable force de solidarité et d'amour que le Christ a mise dans les cœurs.
Sans doute, les catholiques démocrates font
passer le catholicisme avant tout le reste et je ne conçois pas bien que certains s'irritent et osent prétendre qu'un bon catholique doit être catholique tout court. C'est un peu trop court pour nous ! Et justement Dieu ne nous a-t-il pas mis sur la terre, nous créant libres et nous donnant Tempire sur toutes choses, pour que nous usions des droits et des prérogatives delà liberté qu'il nous a conférée, pour que nous accomplissions avec courage et confiance ce qui est rœuvre propre de Thomme, je veux dire l'adaptation de l'éternelle Justice et de l'éternelle Vérité aux contingences multiples et variées dans lesquelles nous nous mouvons et nous agitons? Au reste, qui donc reprochera à un catholique français d'aimer la France sous prétexte qu'il lui suffit d'être catholique tout court ? Et cependant le patriotisme territorial, avec les guerres et les luttes qu'il entretient ou auxquelles il se résigne, brise bien davantage encore l'unanimité des cœurs que les plus vives ardeurs démocratiques toujours si universellement humaines.
Dès lors, les démocrates peuvent essayer un mouvement d'opinion : ils ont assez d'ho-
mogénéité pour cela et ce que les catholiques sociaux ne pouvaient tenter, eux qui ouvrent indiflféremment leurs rangs à des royalistes ou à des républicains, à des hommes de mentalités ou de tempéraments différents à la condition qu'ils s'entendent sur un programme social minimum, les démocrates auront le droit de ressayer...
Et qu'on ne s'y trompe pas ! Ce qui importe surtout, ce sont non pas tant peut*être encore les idées que les habitudes de Tesprit, la mentalité. Il y a longtemps que Fonsegrive parlait du sens social et le déclarait indispensable pour faire œuvre utile : certes, il avait raison.
Au reste, nous croyons fermement que si le catholicisme est appelé à devenir l'âme de la Démocratie future, il ne conquerra les masses que parce qu'il se trouvera des catholiques non pas résignés aux aspirations contemporaines mais ardemment passionnés pour elles et tels que nul n'aura l'audace de mettre en doute leur foi démocratique ni leur loyalisme républicain.
On dit souvent avec aigreur : « Mais nous pensons comme vos amis, nous acceptons, après tout, tout ce qu'ils acceptent... Il ne faut pas
pourtant se laisser arrêter par des questions de personne! »
Et cependant, qu'on le veuille on non, il y a bien et il y aura toujours des çuestiofis de personne. Il s'agit de savoir^ non seulement si l'œuvre entreprise est bonne, mais si ceux qui l'ont entreprise sont capables de la réaliser. Et ce ne sont pas toujours les meilleurs, les plus expérimentés, les plus savants, les plus illustres qui peuvent le plus : ce que les vieux sénateurs romains ou les habiles diplomates de Byzance convertis au christianisme n'ont pu faire pour TÉglise, de grossiers barbares récemment baptisés ou même, jusqu'à la veille de leur mort, catéchumènes comme Clovis, sont aisément parvenus à l'accomplir. Ceux-ci étaient dans le grand pourant social de leur siècle, ceux-là demeuraient en dehors : voilà tout.
Aussi bien, — et nous ne nous lasserons jamais de le répéter malgré les contradictions de plusieurs et la mauvaise volonté de certains qui refusent de comprendre, — s'il nous apparaît que l'œuvre de défense peut exiger le concours de tous, et si nos amis et nous, nous n'avons jamais refusé l'appoint de nos forces, si
faibles soient-elles, nous réclamons le droit d'être et de nous dire partout ardemment démocrates sans avoir toutefois la prétention injuste d'exiger de tous les catholiques de France pareille confiance dans les milieux populaires dont nous croyons que doit sortir Félite nouvelle que ne peuvent fournir, de toute pièce, les vieilles classes dirigeantes, déchues de leurs droits, puisqu'elles se sont montrées inaptes à remplir leur devoir.
Et même, pourquoi ne pas le dire, nous nous figurons que cette attitude si nette et si loyale nous permettra, mieux que toute autre, de travailler à défendre le christianisme et à le propager partout, à consacrer tout ce que nous avons de force à l'œuvre qui domine toutes les autres de sa divine hauteur et pour laquelle les catholiques, alors même qu'ils travaillent dans des camps opposés, doivent se retrouver unis, à Tœuvre sainte du Règne de Dieu que nous devons essayer de faire arriver sur la terre... « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »