LES PATRONS
que ce qu'on est à même de remplacer, elle le détourne des infécondes et sanglantes aventures et dirige toute son ardeur révolutionnaire vers une réforme morale et vers la conquête des vertus indispensables à ses glorieux projets.
Nous sommes convaincu qu'il sera impossible aux hommes de bonne foi qui nous liront de ne pas approuver ce programme.
— Mais cela est trop difficile, s'écrieront-ils peut-être. Même en recourant aux forces sociales du christianisme, vous n'arriverez pas à transformer ainsi vos contemporains !
Concédons-leur un instant, s'ils le veulent, que nous ne parviendrons pas à faire une opinion publique capable d'assez d'intelligence et de vertu pour que cette transformation sociale soit universellement réalisable. Tout au moins, nous aurons utilement stimulé les énergies de quelques-uns, et, guidés par l'idéal que nous aurons fait briller devant leurs yeuxj ils auront accéléré leur marche en avant*
De même, sur un autre terrain, les moralistes reconnaissent querhumainô faiblesse n'atteindra jamais à la perfection, et cependant c'est eil prêchant une sainteté qu'ils savent bien ne pas
être pleinement accessible qu'ils essayent de réformer les mœurs des hommes.
D'ailleurs, la société évoluant sans cesse et créant chaque jour des possibilités sociales nouvelles, tout en rendant plus difficiles les équilibres et les harmonies d'autrefois, il faudra peut-être bientôt de plus héroïques vertus à un patron et à un ouvrier pour qu'ils puissent vivre en bonne intelligence malgré tous les malentendus et toutes les difficultés qui les séparent, qu'à deux coopérateurs associés dans une même entreprise.
On avouera qu'il n'y a dans tout ceci rien de subversif ni de déraisonnable. Du reste, si tant de patrons nous combattent c'est qu'ils ne nous connaissent pas. C'est aussi, sans doute, parce qu'il leur déplaît de supposer, ne serait-ce qu'un instant, que l'on puisse songer à rendre les autres capables des mêmes efforts et de la même dignité qui les honorent. Et cela est à coup sûr un mauvais sentiment.
Nous avons un Ministère du travail et de la prévoyance sociale, et je m'en félicite.
Son premier titulaire a exposé devant le Parlement le programme d'études et de réformes dont il entend s'inspirer. Il a fait plus. Et, rattachant son effort à toute une philosophie, il n'a pas craint de proclamer qu'il ne poursuivait pas seulement l'amélioration du sort des prolétaires, pas même la transformation de la société capitaliste, mais « une œuvre d'anticléricalisme, une œuvre d'irréligion ».
Cette confusion que les hommes d'État de la troisième République s'étaient toujours, tout au
moins en paroles, énergiquement refusés à faire entre la religion et le cléricalisme, voici que le nouveau ministre la consacre officiellement.
Empocher l'idée religieuse de se développer dans Tàme des ouvriers, « arracher les consciences humaines à la croyance », s'opposer à ce que Ton puisse jamais rallumer « des lumières dans le ciel », c'est pour cela que Ton a fondé le ministère du Travail.
M. Viviani a beau répandre à travers ses discours les fleurs distinguées d^une harmonieuse rhétorique, ses premières paroles n'en sont pas moins une très nette et très violente déclaration de guerre à toute idée religieuse.
Au moins, devons-nous reconnaître au ministre le mérite de la franchise. Cet artiste, soucieux seulement de la beauté du langage, semble ne s'être même pas mis en peine de masquer la pitoyable pauvreté de sa philosophie.
« Qu'est-ce que vous voulez répondre, s'écriet-il, à un homme qui n'est plus un croyant grâce à nous, que nous avons arraché à la foi, à qui nous avons dit que le ciel était vide de justice, quand il cherche la justice ici-bas?... »
Et voici ce que répond M. Viviani :
c( Accomplissons cette œuvre d'affranchissement et de justice en créant sur cette terre où nous aurons passé demain, une telle accumulalion de richesse humaine que soit rendu sans limites le double patrimoine de la patrie et de rhumanité. »
Ainsi donc, les hommes ont soif de Justice, d'Amour, de Vérité ; ils ne peuvent se résigner àVétroitesse de leur destinée, ils sentent en eux un besoin 'd'infini qui les tourmente. M. Viviani reconnaît tout cela avec nous. Seulement il a trouvé le moyen de calmer ces angoisses douloureuses, d'endormir ces insatiables appétits du cœur. 11 s'agit tout simplement « d'accomplir une accumulation de richesse humaine », et quand les ouvriers travailleront peu, mangeront beaucoup, auront des retraites comme les fonctionnaires et connaîtront toutes les joies placides d'une existence tranquille et sans risques, ils seront heureux et, oublieux des vieilles chimères, ne levant plus les yeux vers les étoiles éteintes, n'en demanderont pas davantage.
Rien ne nous répugne plus que ce pitoyable matérialisme auquel jamais d'ailleurs ne se ré-
soudra Tâme française, si généreuse de tradition et de tempérament. Il y a là cependant un embryon de philosophie, et un esprit logique assez vigoureux pour aller jusqu'au bout pourrait en déduire quelque chose de cohérent.
M. Yiviani ne Tose pas.
Ce sociaHste qui refuse d'accepter la discipline du Parti est, en ejfifet, un éclectique et ne voudrait, pour rien au monde, appauvrir sa sensibilité sociale de quelques impressions, son style de quelques images. Il veut continuer à dire qu'il faut « réformer la conscience de Thomme, afin qu'il soit digne de Tidéal qu'il porte en lui ». Il veut parler encore de la Déclaration des droitSy de « l'héritage glorieux des grands ancêtres »; les mots sonores et sublimes qui entraînent les foules chantent toujours dans sa mémoire.
Cet idéalisme oratoire s'allie mal à cet essai de matérialisme philosophique. M. Viviani ne se préoccupe pas d'être conséquent avec luimême.
Les syndicalistes de la Confédération générale du travail, les Griffuëhles, les Merrheim ont au moins le courage d'être logiques. Ils
dénoncent la duperie des mots, traitent M. Viviani comme un simple bourgeois à peine philanthrope, et ne craignent pas, eux, d'affirmer brutalement qu'il faut reléguer la Justice, la Vérité, l'Amour bien loin de la société prolétarienne avec les oripeaux démodés dont les prêtres des religions disparues couvraient leurs mensonges et leurs trafics. Ces nouveaux et sauvages réformateurs ne connaissent pas le Droit mais seulement la Force. Ils se méfient des artifices de la politique, prêchent l'action directe et ne connaissent d'autres ressorts aux activités humaines qu'un désir de jouissance personnelle.
Voilà où conduit la philosophie sociale que M. Viviani vient d*ébaucherau Parlement ; voilà même ce qu'elle est déjà, pour peu qu'on la dépouille des ornements un peu usés déjà dont le nouveau ministre s'est plu à la recouvrir.
Quoi qu'il en soit, les Viviani et les Millerand nous apparaissent comme représentants d'un état d'esprit depuis longtemps déjà dépassé. Il est bien juste qu'ils occupent les tribunes officielles, deviennent ministres et jouissent copieusement du présent, car l'avenir ne leur appar-
tient pas. D'autres combats se préparent dans des régions qu'ils se refusent à explorer, mais que les générations nouvelles ont déjà choisies comme terrain des décisives batailles.
Quelles forces morales seront capables d'élever Fhomme assez haut et de le rendre assez énergique pour qu'il puisse concevoir et réaliser la République véritable? Qui fera la Démocratie ? Voilà le problème qui se pose impérieusement aujourd'hui et que la fondation d'un ministère du Travail, même très anticlérical, est absolument impuissante à résoudre.
Dans ce grand duel qui va mettre aux prises l'esprit chrétien et le néopaganisme aussi bien des syndicalistes partisans de l'action directe que de ces nouveaux monarchistes dont la devise est : « Par tous les moyens », il n y aura plus de place pour les contradictions et l'opportunisme de M. Viviani.
Si, toutefois, les socialistes réformistes réalisent quelques utiles réformes de détail et nous dotent de quelques bonnes lois sociales, nous aurions bien mauvaise grâce de ne pas leur en savoir quelque gré. Ils travailleront ainsi à donner aux ouvriers un accroissement de bien-
être et une sécurité matérielle que ceux-ci utiliseront pour aborder franchement ce grand problème moral et même religieux dont nulle voix gouvernementale et officielle n^aura jamais la puissance de les détourner.
Nous avons confiance qu'ils refuseront de renoncer à ces profondes croyances, tout à la fois si humaines et si divines, qui seules peuvent rendre raison des exigences de la Démocratie et développer dans le cœur des citoyens cette ardeur disciplinée, fraternelle et confiante qu'elle réclame.
La fortune semble vraiment sourire aux conservateurs. Les excès des révolutionnaires ne peuvent que mettre de plus en plus ceux-ci en contradiction avec Topinion publique ; et, très évidemment, la masse toujours pacifique et peureuse va prendre au sérieux le péril de la Révolution qui vient.
Le nouvel esprit que la Confédération gênéraie du travail a développé dans certains milieux ouvriers porte maintenant ses fruits de haine. Les syndicalistes qui méprisent les habiletés du travail parlementaire doivent sans doute considérer comme des victoires les
émeutes que la police ne parvient pas à arrêter, les cortèges que respectent les gendarmes malgré les décisions des préfets, les travailleurs enchaînés, les maisons pillées, les châteaux incendiés. Je comprends fort bien que tout cela sert merveilleusement la cause — au moins pour le moment — de ce petit groupe de violents qui parvient ainsi à terroriser tous les coins du pays qu'il touche, qui fait reculer devant la fureur de ses assauts la force publique et auquel la frayeur des organes de la bourgeoisie fait une invraisemblable réclame. Tout cela pourtant met en fort incommode posture le socialisme parlementaire, le Parti unifié dont les allures deviennent de plus en plus acrobatiques et divertissantes et qui liniront bien par décourager jusqu'à la virtuosité de Jaurès incapable à la fin de faire prendre au sérieux à qui que ce soit cette plaisanterie de Tunification véritable des forces socialistes.
Quant au gouvernement, il fait vraiment par trop piteuse figure. Il a une peur terrible des révolutionnaires. Ceux qui se défendent sont mis on prison, ceux qui attaquent sont laissés en liberté : c'est une nouvelle manière de faire
régner Tordre à Varsovie. Les préfets et les commissaires de police traitent d'égal à égal avec les incendiaires et les assassins ; que disje? ils paraissent plutôt venir prendre leurs ordres. Au reste, si les commissaires ne sont pas sages, messieurs les émeutiers sauront les arrêter et les mettre durant quelques heures en lieu sûr pour leur donner le temps de réfléchir. M. Clemenceau serait-il donc devenu tout à fait gâteux qu'il manque à ce point d'énergie ? Nous ne le croyons pas. Mais, il faut sauver le Bloc ; on a besoin de l'appoint des socialistes parlementaires, et ceux-ci, à cause de Famusante fiction du Parti unifié^ ne peuvent pas se désolidariser publiquement d'avec les attentats commis par les syndicalistes contre le droit des gens. Le Bloc sent bien le danger de cette nouvelle agitation qui, venant faire suite à celle des inventaires, donne chaque jour de nouvelles lîhances de succès aux partisans de Tordre.
Certes, les révolutionnaires, dans leur impatience de révolte, sont souverainement impolitiques. Mais c'est que justement les révolutionnaires se moquent de la politique, méprisent les élections.
Ils se placent sur un autre terrain ; et quand on leur parle des exigences de la situation actuelle, ils ne veulent rien entendre. Ils causent à peu près aux gouvernementaux des embarras analogues à ceux que créent à Topposition les royalistes intransigeants et les réactionnaires impénitents qui ne craignent pas de faire publiquement Tapologie de la Saint-Barthélémy. Il faut bien qu'il y ait partout des gêneurs.
Tout de même, cette révolte des milieux populaires les plus violents contre la sagesse d'un socialisme parlementaire qui se croyait capable de séduire et de domestiquer le prolétariat, n'est pas absolument faite pour nous déplaire. Partout où nous verrons les équivoques crevées, nous en éprouverons delà joie. La Démocratie telle que nous la concevons, ne sera jamais l'œuvre de politiciens. Elle ne peut naître que dans la vérité. Les excès imbéciles des révolutionnaires, leur mépris bestial de la liberté, l'ascendant qu'ils exercent, malgré leur petit nombre, sur une foule chaque jour grandissante de travailleurs, tout cela sont de pénibles vérités, mais ce sont des vérités tout de même : il importe que nous les connaissions. Cela vaut
mieux pour nous que de ne découvrir le tempérament du prolétariat socialiste qu'à travers les sages déclarations de M. Millerand.
Les réformistes sociaux pourront bien préparer des lois tant qu'ils voudront, ils n'auront pas fait grand'chose s'ils n'ont pas pénétré les âmes et atteint les consciences. On raille parfois les lenteurs de notre méthode d'éducation démocratique ; je crois que c'est la seule sûre et que c'est encore la plus rapide. On construit peut-être plus vite avec les autres méthodes, mais c'est sur le sable, et l'édifice qui s'écroule sans cesse est toujours à recommencer.
Dans quelques années, quand nos amis auront un peu vieilli, quand le mouvement du Sillon aura commencé à pénétrer sérieusement les milieux ouvriers, je crois qu'il y aura quelque chose de changé. Le prolétariat ne sera plus cette masse inconsciente et aveugle que l'on exploite en vue d'intérêts qui lui échappent et dont on se sert pour des desseins qu'elle ignore. Il ne sera pas ce roi mineur que Ton n'a couronné trop tôt que pour plus facilement l'asservir. Il prendra conscience de ses
forces et de son âme et se rendra bien compte que le but suprême de son labeur ne doit pas être un égoïste et infécond triomphe de classe, mais bien un effort libre vers un idéal de vie fraternelle.
En attendant, les erreurs de ceux qui ont essayé de faire la Démocratie sans en avoir l'âme, leurs échecs, leur impuissance et la lourde tyrannie qu'ils font peser sur le pays ne laissent pas que de fortifier et de rajeunir chaque jour notre foi en la cause que nous servons.
Les événements de Lens qui retinrent si vivement naguère l'attention publique, et Tassaut furieux dirigé par les révolutionnaires intransigeants contre le vieux syndicat ne constituent pas une crise isolée et sans lendemain. Nous pouvons en tirer une philosophie.
Chaque fois que le socialisme se développe, chaque fois qu'il remporte des victoires, il perd son ardeur de révolte, son intensité de vie révolutionnaire. Il apparaît aussitôt comme dilué dans cette société bourgeoise qu'il ne réussit à conquérir qu'en étant du même coup conquis
par elle. C'est ainsi que jadis les Romains . avaient beau s'emparer de la Grèce, la civilisation de ce petit coin de terre transformait souverainement les vainqueurs et les asservissait à elle.
Les exigences du pouvoir, les nécessités du Gouvernement assagissent les plus turbulents. Les conservateurs intelligents devraient se réjouir de la rapide ascension d'hommes distingués, d'une culture sérieuse, et qui ne risquent de devenir dangereux pour Tordre social que lorsqu'ils sont méprisés, aigris, relégués par un injuste ostracisme loin des affaires publiques et poussés ainsi, comme malgré eux, aux pires résolutions de violences. La société bourgeoise a fait un coup de maître en associant Millerand au ministère Waldeck. Elle a appauvri d'un chef le parti de la révolution et permis au réformisme de faire des conquêtes dans des milieux qu'une implacable haine depuis longtemps lui avait fermés.
De même Briand ministre fera plus de mal à la cause de l'antimilitarisme que tous les discours des grands patriotes^ que toutes les ligues d'action française et nationale. Il faut bien
maintenant que Briand défende Tarmée^ assure la discipline, flétrisse Hervé. Et comment faire croire sérieusement au pays qu'il a tort et qu'il n'est qu'un grossier patriotard, lui qui durant longtemps scandalisait les hommes d'ordre par la violence même de ses propos antimilitaristes? On conclura tout simplement que même les esprits les plus hardis, les plus dégagés des vieilles conventions et des routines traditionnelles, s'opposent aux dangereuses tentatives des révolutronnaires assez naïfs pour croire que c*est arrivé.
De la sorte, nous continuerons à avoir une littérature socialiste, humanitaire, internationaliste : elle se généralisera même et fera de sensibles progrès. Tout le monde cependant se rendra de plus en plus exactement compte que ce n'est qu'un exercice verbal, une sorte de musique à laquelle les oreilles sont accoutumées. Mais il y aura un fossé de plus en plus profond entre la parole et les actes, et l'action révolutionnaire perdra tout ce qui sera gagné par la phraséologie révolutionnaire.
A Lens, Basly est maire et député. Mais qu'est-ce que cela veut dire, si rien n'est
changé dans l'organisation sociale, si les Compagnies peuvent en toute sécurité compter sur le bon sens, la sagesse^ la modération du représentant des ouvriers, et si toutes les réformes pratiques que ce socialiste propose et obtient sont de celles qu'un intelligent philanthrope pourrait employer son dévouement à réaliser?
Dans les discours, on parlera toujours de lutte de classes, de socialisme intégral, de révolution. Dans la pratique, on agira tout dlitrement et comme si le parti unifié exigeait seulement que Ton prît bien garde aux incorrections de langage. De même, ne voyons-nous pas chaque jour des catholiques très pratiquants qui répètent des gestes et des paroles religieuses, mais dont la sagesse et Tégoïsme charnels sont tout à fait étrangers au scandale de TÉvangile et à la folie de la Croix?
Milierand encore a été excommunié par le Parti; il est évidemment plus proche de la doctrine des catholiques sociaux que du socialisme. Mais Jaurès, mais Basly : ils sont toujours marqué» du signe des élus, ce sont des unifiés.
Sans doute, la foule est naïve. Mais,' tout de même, quand on tire trop sur la corde, elle
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finit par se rompre. Et voilà justement qu'en face des socialistes de gouvernement, se dressent les syndicalistes révolutionnaires : en face du syndicat raisonnable de Basly, celui de Broutchoux qui prend au sérieux l'action directe et veut envahir et piller les mairies, alors même que ces pacifiques maisons qu'éleva la bourgeoisie servent d'abri à des socialistes domestiqués.
Ef le député-maire a justement pour fonction de maintenir Tordre. 11 parle le langage d'un préfet de police conservateur. 11 prêche le calme. Il flétrit les individus « qui excitent les ouvriers mineurs », en des termes à peu près identiques à ceux qu'il y a quelque temps, en traversant Roubaix, nous lisions sur une affiche que M. Motte avait fait apposer sur les murs, pour défendre la municipalité progressiste contre les attaques des amis de Jules Guesde, désireux d'exploiter contre elle l'émotion produite par la catastrophe de Courrières :
« Professionnels de l'anarchie, s'écrie donc véhémentement le député socialiste, ils ont tout à gagner au désordre, à la violence, à l'émeute.
« ... On ne saurait flétrir trop énergiquement
les fauteurs de ces désordres. On ne saurait flétrir avec trop d'indignation les misérables qui, pour la satisfaction d'appétits malsains, exploitent odieusement la catastrophe de Courrières où tant de nos braves camarades ont trouvé la mort. »
Et cette attitude si énergique de M. Basly permet au ministre de pousser la coquetterie jusqu'à se rendre à la Maison du Peuple où sont réunis les amis de Broutchoux, de se faire applaudir par ceux-ci en leur promettant que, 's'ils sont sages, il ne se mêlera pas de leurs affaires et n'enverra pas de soldats pour maintenir l'ordre. Je le crois volontiers : il compte pour cela sur M. Basly. Jadis, les Romains avaient des barbares mercenaires dont ils se servaient justement pour repousser les assauts des vrais barbares authentiques. Quoi d'étonnant à ce qu'il y ait aujourd'hui des sociaHstes ministériels toujours prêts à lutter contre les autres, mais sachant aussi, comme du temps du Bas-Empire, se faire payer leurs services, ne fût-ce qu'en places et qu'en honneurs !
Partout, c'est la même chose. A Limoges, le maire socialiste Labussière, lors des grèves
sanglantes, n'est plus écouté de la foule. Il a promis de maintenir Tordre, lui aussi. Il n*est pas obéi. Impuissant, il doit démissionner. Malgré lui, les émeutiers, ces étranges syndicalistes que la Confédération générale du tra^ vail envoie partout où elle espère pouvoir commencer la guerre civile, élèvent des barricades, terrorisent la cité et entraînent toute la foule ouvrière derrière eux. Hervé, ce gaffeur incommode que Ton voudrait faire taire, surtout à la veille des élections, continue tellement à parler qu'on est forcé de l'envoyer en prison. N'importe ! On peut bien l'enfermer dans les cachots de la bourgeoisie, mais on ne peut pas le faire exclure du Parti et Ton n'ose pas empêcher qu'il ne soit membre du comité directeur.
Le développement même du socialisme devait aboutir à ces difficultés et préparer d'inévitables ruptures. A côté du grand parti socialiste désireux de plaire à tout le monde, engagé dans la politique, dans l'opportunisme même, et dès lors soumis docilement aux exigences locales, assoupli aux tactiques parlementaires, résigné aux habiles réticences, il fallait bien que se dé-
veloppassent des groupes de militants sectaires et violents, en qui le vieil esprit révolutionnaire, toujours prêt aux pillages et aux coups de force, demeurât pur de tout mélange. Or, chaque nouveau succès du socialisme parlementaire blesse les vrais partisans de l'action directe ; chaque habileté nouvelle leur répugne davantage ; comme des sauvages, ils se plaisent à briser de leurs mains grossières les savantes tactiques, ainsi qu'ils feraient d'objets d'art dont le luxe les irriterait.
Tandis que le socialisme officiel s'évanouit dans le rassurant effort d'un sage réformisme et se détache de l'arbre des révolutions comme une écorce vieillie et qui n'a atteint tout son développement que pour mourir, la sève des passions brutales et sanguinaires pousse sans cesse vers l'action les révoltés véritables qui ne voulent plus qu'on les endorme avec Tharmonie vague des mots et des promesses creuses.
Nous assistons à ce spectacle avec un intérêt qui nous passionne et une confiance qui nous réjouit. Nous comprenons plus exactement chaque jour que le socialisme ne peut pas se vanter de posséder l'avenir, puisque, mieux
que ses défaites, ses propres succès Tépuisent. Il n'a pas, en effet, pour le soutenir dans ses conquêtes, le ressort intérieur que l'amour du Christ nous met au cœur. Il lui manque ce ferment de la Charité divine qui empêche le vrai chrétien de se laisser asservir par le milieu même qu'il a résolu de transformer. Il ne connaîtra jamais cet idéal supra-terrestre qui ne se penche vers les réalités quotidiennes de la vie sociale que pour les réformer suivant le plan de justice éternelle. Il sera toujours ballotté entre les imbéciles excès des violents et les abdications des sages qui ressemblent à des trahisons, et ses triomphes mêmes lui feront plus de mal que ses désastres. Sans doute, il a connu et il connaîtra encore des victoires :
mais ce sont des victoires qui tuent.