‹ La lutte pour la vie; pièce en cinq actes, six tableauxChapitre 3 sur 119 · II PRÉFACE · texte numérisé non relu

II PRÉFACE

œuvre et son vasle titre, trop vaste même, si on le prenait à la lettre : La Lutte pour la Vie. Assurément je n'ai pas eu la prétention de raconter dans une soirée, pas plus que dans un livre ou une suite de livres, cette bataille de rexistencc dont nous ne voyons jamais qu'un coin, le nôtre, comme le soldat perdu dans ces mêlées d'hommes décrites par Stendhal et Tolstoï, sur lesquelles planera toujours le même destin mystérieux, enveloppé et obscur, malyré la récente invention des poudres sans fumée. Non, j'ai seulement voulu mettre à la scène quelques spécimens de cette race nouvelle de petits féroces à qui la formule darwinienne de la « lutte pour la vie » sert de prétexte et d'excuse en toutes sortes de vilenies et d'infamies.

Ce type-là n'existait pas chez nous avant ja guerre,

« La France est sentimentale, elle doit devenir scientifique, » disait souvent Gambetta, et je me rappelle combien alors je partageais ses idées, avec quelle ardeur on adoptait autour de lui les brutales formules saxonnes : «Le fort mange le faible... la per-

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manence du plus apte», etc. Tout à coup survient le crime de Lebiez et Barré, l'assassinat scientifique basé sur les théories darwiniennes où prétendaient s'abriter ces deux bandits, Lebiez surtout, la pensée de l'autre, le cerveau commun, Lebiez qui, après le coup, eut Ihorrible aplomb de [»rononcer une conférence dans le quartier des Écoles sur la lutte pour la vie, et de la reprendre en partie devant le juge d'instruction.

C'est là que m'apparut nettement le danger de l'idée mal comprise, la possible mise en œuvre, par des scélérats ou des ignorants, de doctrines déviées de leur vrai sens, l'atroce égoïsmc humain décrété comme une loi nouvelle, et tous les assouvissements, tous les crimes légitimés au nom d'une théorie naturelle formulée par un grand penseur dans l'isolement et labstraction de sa tour d'ivoire. En même temps aussi, avec ce Lebiez, pédante et méchante bête dont j'entendais dire très sérieusement par ses camarades « riche type... garçon très fort», me fut révélée la physionomie toute moderne du lutteur pour la vie ou « stru^le for lifeur », comme je l'ai

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