‹ La lutte pour la vie; pièce en cinq actes, six tableauxChapitre 6 sur 119 · VI , PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI , PRÉFACE

différence consiste dans le décor et la tenue. Ce n'est qu'une question de linge. J'ai essayé d'en donner la sensation au public, et quand Paul Astier raconte le suicide de Lydie Vaillant, sa victime, j'ai voulu qu'il ait les bras nus, la chemise ouverte et fripée, les manches relevées des coups de force ; que le « struggle for lifeur » apparût dans sa brutalité cynique, non plus déguisé par la cravate blanche et l'habit. De là ce tableau du cabinet de toilette où quelques esprits courts n'ont cru voir qu'un déshabillage réaliste.

Certes, qu'il y ait la moindre analogie possible entre lui, homme du monde, homme d'État, fils et petit-fils d'immortels, et ce misérable carabin, le joli forban ne peut se l'imaginer. Darwiniste, oui, mais d'une autre envergure, et défendu par son ambition, par son goût du pouvoir, préservatifs aussi sûrs que la meilleure conscience de brave homme. Ne craignez donc rien pour le jeune Astier. Si forte envie qu'il ait de se débarrasser de son crampon, aucun danger qu'il cède à la tentation criminelle. Il est bien trop avisé, bien trop fort I Et, tout à coup, voilà quelque chose

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de plus fort que lui, — il y a donc quelque chose au-dessus de rhomme le plus fort, — qui surgit et lui met aux mains une arme foudroyante et sûre! C'est, je l'avoue, ce que je préfère dans mon drame, ce petit flacon posé sur ce coin de toilette, comme par une volonté, mystérieuse, pour tenter, affoler le « struggle for lifeur», l'amener jusqu'au bord du crime...

Pourquoi pas jusqu'au fond ?

Deux motifs à cela. Le premier, c'est que le monde, en définitive, a certaines habitudes de tenue, d'élégance, qui lui servent de frein, malgré tout. « Presque de la morale, une cravate blanche, » comme dit Chemineau. Et puis l'autre raison, la vraie, Paul Astier est d'une génération, d'un « bateau » où, sans croire absolument aux vieilles institutions, on a encore un vague instinct de la loi, du gendarme. Je me trompe peut-être, mais il me semble que cette équipe des hommes de trente à quarante, peu déterminée pour le mal comme pour le bien, race d'Hamlets tourmentés et questionneurs, n'est pas encore arrivée au nihil absolu et agissant du bateau qui vient

VIII PI^ÉFACE.

derrière, délesté de tout respect et de toute morale. Du reste, n'en doutez pas ; si Paul Astier a manqué d'audace une première fois, la main ni le cœur ne lui failliraient au second coup. La pauvre Mari-Anto en est tellement sûre, que — toute frissonnante encore de la lecture d'Herscher, celte épouvantable histoire de crime et d'échafaud — son cœur déborde brusquement de la pitié maternelle qui veille au fond de toute tendresse de femme; et, pour épargner au misérable une tentation nouvelle, cette fois irrésistible, pour lui éviter la honte et Thorreur du supplice, elle consent au divorce qui l'outrage dans toutes ses convictions, et qu'elle avait juré de ne subir jamais.

Certains auraient voulu que le drame s'arrêtât là, plus conforme aux lois ordinaires de la vie ; que je laisse Paul Astier triompliant, délivré de sa vieille dame, pâturer à loisir les millions de l'Autrichienne. Eh bien, j'ai, moi, de l'existence une vision tout différente. J'y crois absolument à la formule du « tout se paye »; j'ai toujours vu l'homme toucher le salaire de sa besogne, bonne ou mauvaise, et

PRÉFACE. i,K

non dans l'autre vie, que je ne connais pas, mais dans celle-ci, dans la nôtre, tôt ou tard. Maintenant, j'avoue que ma haine des méchants est telle, que j'ai mis peut-être trop de raffinement dans l'exécution de mon Paul Astier. Je l'ai cueilli en plein bonheur, si heureux qu'il en deviendrait presque bon, un brin d'oranger aux lèvres, et dans les yeux l'éblouissant reflet de sa belle juive tout en or; et c'est à ce moment précis, guetté, que je lui ai fait appliquer par Vaillant la loi darwinienne du fort qui mange le faible. « Je suis armé, tu ne l'es pas, alors je te supprime, bandit! » Brave père Vaillant I Celui-là n'est pourtant pas un « struggle for lifeur », il vient d'un vieux, très vieux bateau, où l'on croyait à un tas d'affaires passées de mode; et son coup fait, la bête abattue, son geste vers le ciel, pendant qu'il répète en écho le glacial « adjugé » de l'enchère, montre bien de quelle adjudication suprême et vengeresse il se figure être l'instrument. « Bravo, d'Ennery! » a murmuré dans un coin le jeune et fringant Toupet de Nîmes. Au fond, je suis un peu de son avis; mais que voulez-vous? je l'ai telle-

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