ÉPILOGUE
Mai commençait. Les oiseaux chantaient dans les jardins. Le ciel était clair. Il y avait presque deux ans que, frappé par le mal le plus soudain, le plus inattendu, je gisais devant cette même table de mon cabinet de travail, une cuvette] pleine d'un sang rouge à mes côtés. Que de changements dans cet intervalle, en moi-même et autour de moi!... Je croyais bien alors que je n'avais plus qu'à traîner une malheureuse et lente agonie parmi les mensonges de la médecine. Pourtant aujourd'hui j'étais guéri, radicalement guéri, tout me l'attestait et plus que tout le consentement de Goutratjà mon mariage. La dernière auscultation, le dernier examen bactériologique prouvaient que la moindre trace de tuberculose avait disparu de mon organisme. J'avais pris plus d'embonpoint que je n'en avais avant
l'accident. J'étais délivré de ce poids sur la poitrine qui me suffoquait au plus petit effort. Ma mine était excellente. Seules quelques touffes de cheveux blancs aux tempes et au sommet de la tête me prouvaient combien j'avais souffert.
Les papiers épars devant moi étaient des lettres de condoléances au sujet de la mort de mon père accumulées pendant mon absence. Il y en avait un gros tas. Le docteur Jean était fort regretté. Nos confrères les plus importants me témoignaient leur sympathie, déploraient la perte qu'avait faite la science. Une enveloppe timbrée de Rothdorf renfermait un mot très chaleureux dlIJjerthurm... Rothdorf!... Uberthurm!... Ces âpres souvenirs étaient déjà loin. D'autres plus proches et si doux les recouvraient dans mon imagination apaisée que ne hantait plus la fièvre du soir.
Je regardais ces lieux sans mélancolie, car je devais bientôt les quitter. Nous avions choisi, Blanche et moi, un appartement de l'autre côté de l'eau, rue Sainl-IIonoré, où rien ne rappelât tant d'heures sombres. Nous étions tellement heureux que nous n'osions pas y songer, de peur de tenter les destins jaloux. Je ne m'étais pas seulement refait un corps. J'avais aussi nettoyé mon âme de toutes les scories qui l'encombraient et avaient bien failli la rendre impropre à sa besogne de résurrection. Je savais maintenant, de science certaine, que
l'idéalisme religieux est indispensable à la volonté et que le salut promis aux hommas peut être obtenu même ici-bas quand on devient le maîti^ de ses profondeurs.
La porte s*ouvrit. Grégorio annonça : « Monsieur Henri Vénardel. »
Celui-là a«ssi avait engraissé. Sa jaquette me parut deux fois plus ample. Sa barbe teinte en noir demeurait immuable. Il avait son air solennel. Les petits globes de ses paupières étaientrabattusàdemi*
« Je suis venifl prendre de tes nouvelles, puisque je ne recevais plus rien de toi. Est-ce vrai ce bruit qui court, que tu épouserais la nièce du docteur Contrat?
— C'est vrai, Nanard, mais assieds-loi. On dirait que c'est toi qui m'annonces ton mariage.
— Tu n'es donc plus malade? » demanda le gros égoïste en s'installant. Au fond, le bonheur d'autrui ne lui faisait jamais plaisir et il constatait avec une moue sévère le rétablissement de ma santé .
J'éclatai de rire : « Tiens, lu as fini par savoir que j'étais malade... Eh bien, la nouvelle t'en parvient au moment même où je suis guéri. Mais tout ça n'a d'importance que pour moi. Parlons un peu de tes amours.
— Ça ne te gêne pas de te marier à si peu de distance de la mort de ton père?...
Il commençait à m'agacer, je répliquai sèchement : « Nous attendrons le temps qu'il faudra... Tu me disais donc que Viviane... »
Il haussa les épaules avec mépris : « J'en avais assez. Elle m'exploitait. Elle vendait mes tableaux. Je Tai renvoyée à Fadi.
— Comment à Fadi!... Et Geneviève?...
— Ah tu n'es pas au courant, c'est vrai. Fadi s'est marié, en effet, mais au bout de huit jours il quittait sa femme, s'.élant aperçu qu'elle était la maîtresse d'un jeune sculpteur habitant la même maison que lui. Elle était absente toute la journée et le concierge ne la voyait pas sortir. C'est comme ça qu'elle s'est fait pincer. Fadi a guetté dans l'escalier et découvert la manigance, d
Geneviève faisait la fin que je prévoyais. Je demandai à Nanard : « ...Et Minna?,..
— Lés bans sont publiés. Elle sera dans quinze jours madame Norris. C'est une épidémie de justes noces. »
Il ajouta avec fatuité : « Je suis même leur premier témoin.
— Toutes mes félicitations. A propos, je t'avais menti à Guérande. Minna Sem est complètement vierge. Je te préviens pour que tu ne fasses pas de gaffes.
— J'en étais sûr, » dit Vénardel simplement.
Il me parut d'ailleurs dégoûté de la belle juive. On
avait enterré Eraery de Talloires le mois précédent et elle n'avait pas assisté à la cérémonie. Cette attitude était sévèrement jugée par la cinquantaine de gens du monde qui font et défont l'opinion changeante de Paris. Le manuscrit d'Entre ses mains, vendu avec la bibliothèque du maître, avait été acheté par Varant. Il portait, disait-on, une dédicace biffée rageusement : « A mon cher docteur et ami Pierre Guisanne... » Certaines pages, les moins aberrantes, racontaient avec détails notre croisière de la Titania. Varant en donnait lecture à ses belles clientes, ce qui manquait évidemment de délicatesse. Mais allez donc demander du tact à un aliéniste à la mode.
Ainsi renseigné sur notre petit groupe anarchique, je n'avais plus rien à dire à Nanard. Il était le prototype de ces personnalités vagues qui circulent à travers les salons comme des mouches bourdonnantes, colportant les potins, se nourrissant de la substance d'autrui, capables d'esprit, incapables de générosité, toujours en quête d'une indiscrétion nouvelle. Je songeais, en le regardant, qu'il n'était plus un enfant, qu'il dépassait la quarantaine, qu'il en avait encore pour vingt ans peut-être de baguenaudage et de fréquentations inutiles. Il m'inspirait en somme une certaine pitié.
Comme il se levait pour partir, sentant obscurément qu'il manquait d'importance à mes yeux, espé-
i aflt en gagner ailleurs, j<e lui demand^ai tout à coup : « Alors... mainteBant... que vas-tu faire?
— Moi?.,, je vais chez la duchesse de Saint- Alvèdre.
— Oui, mais après.
— Après j'irai m'habiller... Je diae chez les Ponlorcé.
— Et puis ?
— ATOpéra, comme tous les jeudis...
— Et ensuite?
— Eh bien, ensuite, je me coucherai...
— Et tu recommenceras demain ?
— Parbleu.
— Merci, c'est ce que je désirais savoir. »
11 me considérait avec stupeur et quelque crainte, comme si au bout de cet interrogatoire J€ lui ménageais une surprise comique. Mais je n'ajoutai pas un mot et il me quitta sans insister, en écarquillant ses yeux ronds.
Le soir je contai cette visite à Blanche et à Coutrat que la prodigieuse inconsistance de Yénardel divertissait. Nous dînions à Bellevue, sur celte terrasse qui domine tous les toits et toutes les Camées de Paris. L'étincelante journée venait à peine de s'éteindre. Le million de vitres enflammées rougeoyaient encore de points d'or.
Ma chère fiancée souriait, mais son attention dépassait mon récit. Elle était repliée sur elle-même,
dans uDe atdtude presque frilease, et ceci me permeltaH de suivre sa pensée jusqu'aux pentes neigeuses de Croix-Sauveur. Une même inclinaison de la lumière sur la ville et sur la montagne lui évoquait ce temps d'épreuve.
On en vint à parler du père Ruitor qui était paresseux pour écrire — comme il l'avouait — et dont nous n'avions rien reçu depuis notre retour qu'un petit bouquet de fleure d'edelweiss.
« J'irai le voir, dit Contrat. Dès que vous serez mariés je prendrai quinze jours de vacances,... tant pis ou tant mieux pour la clientèle.... et j'irai me retremper moi aussi dans cette bonne solitude montagnarde. »
11 y eut un silence. Je pesais dans l'heure transparente, dans ses plateaux de cristal, les étonnantes conjonctions de la vie pour la joie et pour la douleur, jusqu'à ce que l'équilibre moral soit atteint. Je soupirai : « On est bien... » Blanche posa sa main souple sur la mienne et sans insister l'on savoura une seconde mystique qui avait le goût de réternité. La rumeur lointaine de la ville immense se confondait avec l'hymne de gratitude qui s'élevait lentement de nos cœurs. Un voile d'émotion passa sur mes yeux.
« Allons, Pierre, un peu de Champagne, s'écria mon maître, c'est permis, c'est même recommandé. »
Répondant à nos réflexions intimes avec cette jus-
tesse qui doublait son pénétrant génie, il ajouta : « Quand on veut bénéficier d'un miracle il est nécessaire de s'approcher des saints... Vous devez d'être ici au père Ruitor... Je crois aux saints... Je ne crois guère aux sages. »
C'était le résumé de son expérience que le grand clinicien spiritualisle nous versait ainsi avec le vin brillant. D'un même mouvement nous nous levâmes, Blanche et moi, pour l'embrasser chacun sur une joue.