CHAPITRE XIV
A partir du vingt mars environ quelque chose de nouveau, de inoins rude, une promesse timide encore de déliement se fit sentir dans la nature. Le gros bloc de gel qu'était la montagne commença à s'en- Ir'ouvrir et craquer. Des traînées noires apparurent dans la région des pins. Le ciel demeurait opaque et brumeux avec de rares ouvertures étincelantes, mais la bise coupait moins le visage, les ténèbres ne descendaient plus qu'à cinq heures et mes longs repos en plein air perdaient leur caractère brutal d'une àme et d'un corps assaillis par le froid. Les grandes ondes soulevées en moi par la mort de mon père s'étaient apaisées. Il faut dire les choses comme elles sont. Mon habitude de triompher de la douleur s'étendait jusqu'aux peines sacrées de l'arrachement filial. Toute ma tendresse libre et errante s'était
reportée sur la pensée de Blanche, comme le sang dans l'émotion se reporte au cœur.
Mon intimité avec mon admirable compagnon de solitude était devenue complète. J'en apprenais davantage en une journée de conversation avec lui qu'en une année de fréquentations parisiennes ou scientifiques. L'unité de sa doctrine et la sérénité de sa vie donnaient k toutes ses paroles une rectitude qui me reposait de tant de courbes intellectuelles et de lignes brisées. La civilisatico, par son morcellement, nous dérobe l'homme complet, en qui les qualités des divers âges s'harmonisent. Il y avait chez le père ftuitor jun enfamt déldoieux et candide, un adulte vigoureuï et «en constante acquisition, un liomme de volonté ^et d'énergie, un ^eillard enrichi de la méditatiofn d'un demisiècle.
Quelquefois dans l'après-midi, fatigué de ma chaise longue, je montais l'escalder, essayant l'élasticité de mes jambes, je traversais la pharmacie. Sa bonne odeur de plantes sécbées me trappelait rÉcole de médecine et mes premiers examens. J'allais fra[)per à la porte durecteor. Un « ouais » profond m'invitait à entrer.
Il était à son guéridon, réfléchissant, Usant on regardant la roule. Il ne faisait pas très chaod dttns sa cellule d'anacliorèt-e, mais il ne s'en çréoccapait pas plus que de sa soutane, rapiécée ^en plusieurs
esÊdroils par I0& mainâ malh>abile& de {)elAD4>i.. Je n'ayais avec lui ni retenue, ni cooitrainte. Il m'était le plus indiplgent des confeseeupst. D'adUeurs je Di'abusais pas de sa pati/enoe pour lui rsheonier de& histoires malséaiLtes ou inutiles Je lui par^ \sAs) surtONAt des rayages que la maladdie fait dans la voldiiftè et. du délabrement,, puis de k réfection morale.
Notus tombions» d'accord sur ceei^ qiae la plupart deSf êtres, même cultivés^ même raffinés, traversent TeMSlenee; à l'aveuglette, sans réfléchir, sans se retourner^ sans piroâter deiTespérience. Us ne mû^ rissent pas. Oh< retrouve ses camarades de ooUèp à tarente ans de distance a^ec Les menues défauts, le< même; regard,, les mêmes- tic& d'esprit. Les dernières œuvres de beaucoup de bons et même d)e grands» écrifvains ne témoignent pas d'un considérabte. progrès, sur les premières.
« On ne cukive en soi ni l'homme, ni Dieu — diâait l'abbé. — En vérité, la friche est effrayante. »
Ces* que les. puissances d'inertie^ l'indifterenee, l'ina^tenti<i)ni, la paa^esse sont le fond des plus labon riens. Ce qui dort en nous est immense. Nos^ facultés, nos aiTections,. nos aspirations ne demandent qu'à s'engourdir.. J'en avais fai4i Fépreuve dnns* ces deux années d'angoisse qui aivaien't interrompu mes toatvaucLet quEd je ne remplaicerais ja^miais.
« Ne les regrettez pas, mon fils, elles, v^us ont été
profitables. Au païen qui était en vous elles ont substitué le chrétien. Dans chaque grande douleur acceptée il y a un peu de la vraie Croix. »
Je ne voulais pas abuser de l'hospitalité du doux vieillard. Je le quittais. Je redescendais. Dans le vestibule je rencontrais tantôt Delfino portant un poids lourd, tantôt un des gros chiens qui maintenant me connaissaient et se frottaient affectueusement à mes jambes : « Ah oui, tu voudrais bien un morceau de sucre. Je n'en ai pas. » Mais je savais où en trouver, et le docile animal me suivait avec une physionomie presque humaine. Je ne pouvais me résigner à retourner à cette chaise longue où j'avais passé tant d'heures de tourment et de contrainte physique. Je rôdais. Je flânais. Chaque coin de la vaste demeure m'était devenu familier. Je m'y serais promené les yeux fermés. Ces pièces presque nues étaient meublées de mes rêves et de ma mélancolie. Elles me représentaient des états sensibles, comme ces compartiments de lycée où l'on emprisonne notre jeunesse. Les rares visites que nous recevions dans notre solitude se localisaient pour moi ici ou là. Filioz était debout près de cette table. Les chasseurs alpins étaient ainsi groupés autour de la cheminée du grand réfectoire. Je m'amusais à rechercher l'aspect des choses à mon arrivée, cette première forme qui a la couleur et les empreintes de notre surprise.
Las d'être enfermé, respirant mal, je réendossais ma houppelande et sortais. C'était l'heure où le crépuscule prend possession de la montagne, mais il y faisait plus de façons. Les lignes de lumière traînaient davantage avant de rétrocéder devant la pénombre, comme si une main invisible promenait un écran dans le ciel. On entendait quelques cris d'oiseaux rapaces, adieux à l'hiver sauvage avant le retour des oiseaux chanteurs. Dans la vallée, la fonte du jeune avril commençait par un aspect désagrégé, spongieux de la couche déneige, semblable à un jeu de patience qui se disloque. Gomme tout cela était beau et pur! Quel dommage d'en profiter seul, sans l'amie demeurée là-bas, dans la grande ville!
Or un soir que je contemplais ainsi la saison, les grelots d'un traîneau me firent tressaillir. Le cœur a ses présages. Je me précipitai vers la porle, comme si elle allait s'ouvrir devant mon destin. Elle s'ouvrit devant l'abbé Gilbourgeon, Blanche Contrat et une femme de chambre. L'émotion fit que je dus m'appuyer au mur. Déjà le père Ruilor accourait, suivi de Delfino.
« Eh bien, oui, c'est nous — dit le robuste Gilbourgeon de sa belle voix sonore, — mademoiselle Blanche a voulu m'accompagaer. Elle est curieuse du premier printemps dans les Alpes. Hein, tu es surpris, estomaqué — ajouta-t-il en se tournant avec un clignement d'yeux vers son ami Ruitor. J'espère
que tu a<upas de quoi nous Iog>er tous et toutes et que lu nous donneras, à manger t«i^ vite, car neus mouFOQâ de faim;.. La neige estdevenue si mince^i certains endroits que les patins du< traineaa rackient la route. Ça nous a retardés. »
Le père acoueillait ces hôtes imipréviis ave« sa bonhomie oi'dinaire. Il expliqua qu'il avait de la place pour trente persomies» et lai possibilité tf en héberger confortablement une dizaine. Cep^ndasi Ëlanehe s'approchant de moi d^mS' la pénombre din grand vestibule, soulevant son voile sur ses joues roses de froid, murmurait : a Je voulais être là pour votre guérison, la. fin de vosi lourments... C'est bien simple... oncle n'a fait aueune opposition.... Il vous aime tant!... Et puis votre deuil, votre chagrin...
— Ah que vous êtes bonne!: Que je vous re>mercie!... Comme ça, sur la chaise longue, on se permet tous les rêves... mais on ne croit pas qu'ils se réaliseront. )>
Pendant ces propos insignifiants, nos regards criaient : « Je t'aime... Je t'adore... Je ne pouvais plus me passer de toi... » Car ils devancent toujours lie la'nga<»e et lui font h<î)nte de ses précautions. Jie^ne doutais plus de l'amour de Blanche efe die ne doutait plus du mien. Les préparatifs qui se faisaient art&tour de nous, le déchargement d<es bagagesi, h montée d-e Tescalier, la visite des chambres, toute cette imstalia-
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tâ^iib impvQviséfi et joyeuse; avait uni air de eoDie^ de fée.. Les ch«>se9 venl tourtes seirftes quotité ub sentim-eiM; ^ijotefit nom anime et les> asaoeie; à nos désirs. On entesKiaii : « Coni'me ce sera gentil!... Mai» nçm, je n'ai pas besoin de glace, j'ai monnécessaire.. . Laîssezïmà porter ee fauteuil, j^e yims est pde^ mon&ieur l'abbé... » Des lumières couraient. On chassait à coups de sienriettes^ Les. chiens vcaiias; poiuî faire connaissance a^iec* tel» nouveaux accivants. La vieille maison perdait son odieur de misère. Delâno, plein d'uni zèle inouï, montrait ki plaee^de teutà la femme de ch^^nbre.
Quand on se fut un peu eakné;, le bon fiilbouirgeon me prit à port : <( Yous. âtes^ contenst, je: pense, et vous ne liarderez pas à nous: aononcec vos fianuçailles...
— Suisr-je; assea^sér de ma santé?....
— L'abbé: Ruiloip, (|ui s?y coenaîdl, m'ai éerifc que vous étiez complètement rétabli. J^'ai moniné sa l^tre à GoftitraL.. et à majdemoiselde Blanche... d'où notire! fugue...
— Voms permettez' que ,jie vomS' embrassa?
— Mais comment donc ! »
l\ a«vait encore la figure glacée. Il me raconta que depuis mon» départ et surtout depuis la mort de mon pève, Blaniebe s'étadt nnoQtrée d'une fiébrilité extuan ord'inaircv qu'elle v-enait luii parler de? moi et de mes ehances de; gu«rison presque chsBque jour, que les
conseils de patience et de modération ne faisaient que la surexciter davantage : « Vous en avez du bonheur... une femme de ce caractère et de cette intelligence, qui sait tout de vous, qui vous accepte tel que vous êtes... »
Je ne pus m'empêcher de rire : « Avec toutes mes tares...
— Tout au moins avec un passé de débauche et d'erreurs payées cher... Mais maintenant la maladie vous a enseigné ce qui ne s'apprend pas au laboratoire, ni dans les livres. Vous n'avez plus la même mine que jadis. On voit que vous avez souffert et triomphé de vous-même. »
Cette rudesse ne me déplaisait pas. Les prêtres du tempérament de Gilbourgeon ont eu du mal à tuer l'homme en eux et ils apprécient l'effort moral. Toute la vitalité de celui-ci s'était réfugiée dans un appétit insatiable et il nous amusa pendant le dîner par la quantité de pain qu'il engouffrait. La douce lumière des flambeaux convenait aux traits charmants de la jeune fille, à son teint animé, à son front mat sous les cheveux dorés et fins. Elle avait un corsage de velours bleu garni de fourrure, une petite croix d'or pendue à son cou et au poignet un bracelet de corail. Ruitor l'observait sous ses sourcils avec une sympathie visible.. Notre menu, qu'on n'avait pas eu le temps d'améliorer, était comme toujours simple et abondant : un potage épais, une boîte de
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sardines, uae omelette aux champignons de conserve, un gigot aux haricots et des confitures. La mélancolie d'une mort récente et de l'amour faisait planer audessus de nous des songeries diversesentre lesquelles hésitait et balbutiait une conversation qui taisait avec soin l'essentiel.
Le sujet Contrat épuisé, avec tous les détails que comporte la vie intime d'un médecin illustre, on parla d'Emery de Talloires qui déclinait, déclinait... Blanche rougit, se rappelant sans doute les bruits qui couraient à mon sujet. Mais je ne faisais attention qu'à sa voix, — elle avait tant de fois chanté à mes oreilles à travers le mélodieux violon de mon hôte, — à sa voix charmante et railleuse entendue à Rothdorf chez Uberlhurnj, pendant l'enfer de la démorphinisation. Ici, dans ce désert, elle m'apportait des lambeaux de nia vie passée, de mon malheur passé, avec une adorable présence, et j'aurais voulu fermer les yeux, puis les rouvrir et l'associer aux lèvres pures d'oti elle sortait. Le père Ruilor l'écoutait aussi et son approbation attendrie se traduisait par un plissement particulier des paupières, par des « ouais » qui ravissaient d'aise le taquin Gilbourgeon...
— Tu le dis toujours !
— Quoi donc?
— Ce petit mot qui ne veut rien dire.
— Ah Seigneur — s'écriait le recteur, — par-
dt)nnez à^ ce méckaai qui leui me louraer en ridicule aux yeui d'une si belle denmyisdte! »
Il restait à' la cave quelques^ bouteiltes A'uïl tirés vieux vin de M<0nêniéliaa. Deifino^ reçut Fordre d^èn' maater nae et Ton but aux haies de Ëroiii- Sauveur.
Deux heures plus tard oa n'ënfrendaiL daajs la maison siieneieuse que le renâieineirt de DeUino. Aux approches du sommeil moa boarhenr m'effrayait. L'avais-je mérité? N'était-il' pas u»e cruauté supiiême du sort qui ne me le monirait que pou^r mm l'arracher dans^ une reprise soudaine d^ mes maus? Un cauchemar bref comme une grimace me suggérait la crainte de la fièvre, un autre celle de rhémoptysie. Je me réveillais en sursaul, jV reprenais conscience, je me répélais : « Elle est là tout près et tu la verras demain et peut-être*, aiiDieu veut, ne k quitteras-tu jamais^, jamaisi »
Dès le petit jour je ne dormis plus. Un scrupule me gâtait ma joie. L'abbé Rttitor étoil ua intuitif- et Contrat pouvait se tromper... lia tuberculose est contadeuse... elle est héréditairei.. Blanche n'avait peur de rien. Mais je devais avoir peur pour eile- Je refis patiemment entre mes draps l'historique cfe ma maladie, depuis le premier symptôme jusqu'à la toute récente disparition de la fièvre, de la toux et de la fatigue. On a vu l'e- travail bacillaire reprendre après une période d'assoupissement. D'attifcre;part, ht vie est
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uae loterie telle qu'umpcvitrinaire guéri dure quelquefodsplug qu'un colosse, détruit ^n quelques hetires par uBe pneuffîonie foudroyante. Les théories si raisonnables et si enooarageanles de Coutrat, quant à la part d'aléa nécessaire dans nos coniectures matrimoniales, me raturaient : < Si Fon envisageait tiRite la %née familiale — disait mon maître — on n'oserait jamais avoir d'enfant. Toute alliance de saogs est dangereiise. L'amour «st le grand correctif de la race. »
En opposition avec ces doctrines optimistes J'entendais ia voix tranchante, affirmative de tel ou iel pontife de la Faculté : « Ptrocréer en pleine crise bacillaire est un crime... Procréer pendant la convalescence ou avant deux années de cicatrisation avérée est (Mie faute grave... Dans le doute, ni mariage, ni postérité. » Jadis de telles interdictions me faisaient rire. L'hygiène prophylactique ainsi comprise deviendrait vite un fléau social. Aujourd'hui je les examinais sérieusement... Si «bien que peu à peu une lourde mélancolie descendit sur moi, sur ma ^volonté, sur ma tendresse. C'était le dernier eifort «du mal vaincu poui^ me reconquérir par l'esprit.
Vers les dix heures la femme de Chambre de Blanche me transmit un petit billet de sa maîtresse : ( Il fait de la bimme. Voulez-vous qu'avant le déjeuner nous visitions un peu le domaine?... »
Dès qu'elle apparut, je sentis ma tristesse s'évanouir. Il est des visages orientés vers le bonheur. Celui de Blanche était si clair, si lisible, éclairé par un regard si droit qu'il me rassura. £lle était habillée comme la veille, avec un tablier de soie noire qui la transformait en ménagère. Elle expliqua : t Je n'ai que cette robe et un costume tailleur pour la montagne... alors j'économise, i
Désormais Blanche fut pour moi telle que dans la lumière argentée de ce matin-là, longue et souple, gracieuse en ses moindres gestes, avec des yeux gris d'une eau changeante, un nez fin, une bouche accentuée, souriante même au repos, un petit menton volontaire. Ses magnifiques cheveux, coiffés bas en arrière et réunis par un ruban bleu, lui donnaient cette douceur angélique qu'affectionnent les peintres du dix-huitième siècle. Elle rayonnait, sans rien de factice :
(L Par où commençons-nous?...
— Je proposai le dernier étage. Elle me précédait bravement sur un petit escalier branlant qui devenait peu à peu une échelle; j'avais à peine le temps d'entrevoir son pied subtil et sa cheville de biche qu'elle les cachait déjà dans un enveloppement savant de sa jupe.
Ils étaient immenses ces greniers, remplis de provisions de chauffage et d'instruments aratoires qui auraient pourri dans les sous-sols. La galopade d'un
gros rat nous avertit que nous dérangions une bombance. Des poutres transversales supportaient des cages, des pièges poussiéreux, des cadres vides. Une lucarne ronde avait la même vue que la fenêtre de ma chambre, plus vertigineuse par l'absence de balcon. Une bonne odeur d'aromates venait des plantes séchées qui n'avaient pas trouvé place dans la pharmacie. Il ne faisait pas froid.
Par un accord tacite nous demeurions frivoles. Les premières heures de la journée n'ont rien de grave. Elles sont jeunes. Elles conviennent à ce qui subsiste en nous de léger et d'efiervescent. L'arrivée de Blanche était un acte si net, si décisif, que nous n'avions pas besoin d'en constater l'importance par des mots. Elle s'assit sur un vieil escabeau, moi sur une pile de bois. Nous parlions impressions d'enfance, maisons abandonnées, retour de la campagne à la ville. Elle me contait ses souvenirs d'un vieux château près d'Annecy où elle retournait encore quelquefois, sa passion pour la montagne qui exige l'effort et le récompense. Puis, par un de ces détours dont on n'est pas maître, j'en vins à mon père, au je ne sais quoi qui nous avait toujours séparés, malgré notre affection réciproque, à la proximité et à Téloignement au sein de la famille moderne.
De temps en temps elle m'interrompait par un « comme c'est vrai », « je sens aussi cela » qui nous prouvait la similitude de nos caractères.
Quand on s'aime à première vue, c'est qu'cm esl fraternel, appareillé pour la joie et la douleur en commun. L'instinct établit une connexité que la maladresse ensuite amoindrira ou détruira, car bien peu ont la sagesse de respecter la spontanéité de celle qui partage leur existence.
L'eniiroiL n'était guère propice aux épanchements avec son aspect délabré, sa poussière, le grignotement des rongeurs déjà accoutumés à nous... Cependant le temps passa si vite que la cloche annonçanl le déjeuner nous parut une farce de Delfîno.
— Il paraît, mademoiselle, dit l'abbé Ruitor, que vous êtes une alpiniste distinguée. Le soleil fait effort pour se lever. Tantôt, si vous voulez, pendant que Guiî^anne se reposera, nous pousserons tous les trois jusqu'au delà de Prévanehes. Ce n'est pas une expédition... mais enfin, pour une Parisienne, en cette saison... »
La solitude sur la chaise longue'par excès de précaution me devenait insupportable. J'obéis néanmoins. Ce n'était pas le moment de faire une imprudence. Mais quel supplice de ne pouvoir accompagner celle qui est tout pour vous, à laquelle on pense éperdûment, et dont la voix donne le frisson.
J'appelai les chiens, Gallo, Job, Flora. Ils étaient partis avec les autres. Delfino et la femme de chambre riaient dans la cuisine. J'aurais tant voulu me distraire, ne pas penser encore aux difficultés,
aux craintes, aux complicalions, à tout ce qui tourbillonnait dans ma lêle dès que je réfléchissais. Finalement je pris un exemplaire de Pascal et me contraignis à demeurer sur chaque alinéa jusqu'à ce qu'il éveillât en moi l'état d'esprit correspondant. Jamais ce grand écrivain ne m'avait paru aussi ennuyeux. Toutes les cinq minutes je levais les yeux vers le sublime horizon interdit à ma faiblesse, je soupirais, puis je replongeais dans mon auteur. Ah la patience n'est pas k sœur de l'amour!
Ils revinrent... Blanche enthousiasmée de sa promenade : « Hein, nous n'avons pas été longtemps », s'écria Gilbourgeon. Ce n'était pas mon avis, mais je suppliai Tabbé Ruitor de célébrer sur son violon la chute du jour. Il y consentit. Les serviteurs sortirent pour écouter. Les chiens se couchèrent en i-ond sur le sol, la langue pendante. Il venait à nous des contreforts roses une haleine plus douce. J'avais ma bien-airaéeà côté de moi, je la regardais avec toute mim espérance pendant que la sonate enivn'^e s^ affolait et montait rejoindre les brouillards du soir. C'était un de ces instants de sérénité parfaite où les cœu!^ se prêtent à l'harmonie du paysage, où Tâme oublie ses crises.
Pais tout se tut. Les autres s'en allèrent. Nous demeurions seuls, elle et moi, dans un bas cn'^puscule où commençaient à palpiter des bruits d ■ dégel et de source. La vallée et les moatagnes frémissaient
d'un iinmeose rendillement invisible. Leurs formes confuses et cendreuses semblaient se vaporiser, se liquéfier, glisser vers le sombre entonnoir en gouttelettes plus nombreuses que les étoiles déjà brillantes.
Je murmurai : e; Allons un peu plus loin, Blanche, voulez-vous... »
Elle me suivit. Il y avait un chemin dont Ton balayait la neige tous les jours et qui retrouvait par un détour la route de Prévanches. Je marchais devant elle, la guidant. Une lueur pâle presque phosphorescente courait au-dessus du sol blanc, telle que la suprême émanation de l'hiver. tJn tout petit ruisselet nous accompagnait et annonçait la débâcle prochaine. Nous parlions encore, mais nos voix s'altéraient, se dissociaient ainsi qu'à l'approche de l'amour.
A un tournant je m'arrêtai. Les fraîches ténèbres nous protégeaient. Ma délicieuse compagne était pareille à une pelile forme du Purgatoire. A mon contact elle se précisa, et comme je la pressais sur mon cœur je vis tout contre le mien son visage, ses yeux profonds, son extase errante. Elle tremblait comme moi-même. Notre premier baiser, celui qui sort la chair de son rêve, eut goût de printemps et de nuit. -
Des jours bienheureux commencèrent. La Providence m'accordait, au moment où je renaissais à
l'existence, le meilleur de la destinée humaine, le complet amour. Nos fiançailles, approuvées par Contrat, annoncées aux deux prêtres qui les avaient préparées et souhaitées, étaient émouvantes comme un sauvetage, comme l'exaucement de longues prières. Elles réalisaient dans sa plénitude le songe auquel, pendant des mois atroces, s'était appuyée ma volonté. Je devais à Blanche d'avoir survécu, de ne pas m'être laissé glisser dans la folie et dans la mort. Elle était à l'avant des actions de grâce que je lançais chaque soir vers le ciel comme des navires chargés d'offrandes. Elle patronnait ma gratitude mystique. N'avait-elle pas intercédé pour moi?
« Ah chérie, c'est comme dans les vieilles légendes où pour mériter la princesse qui sommeille au milieu de la grande salle du château, il faut vaincre le mauvais génie, et triompher des sortilèges... Ce qui nous séparait c'était le mal... un mal .généralement implacable, c'était le poison avec son vertige et son entraînement diabolique... et je n'avais comme talisman que deux souvenirs : votre voix et votre regard. Songez comme petite était l'espérance parmi tant de pièges !
— Elle a suffi pourtant, » répondait Blanche qui calmait mon exaltation en mettant ses doigs fins sur ma bouche.
Elle exigeait de moi une immobilité de quatre heures par jour dans un fauteuil, trois repas
copieux, et si je l'accusais de me traiter encore en malade, elle faisait semblant de ne pas entendre. Elle me savait rétabli, mais fragile, impatient de briser mes dernières chaînes. Par le mélange de prudence et d'audace elle était bien la nièce ée son oncle. Il lui fallait une confiance absolue dans Tar^nir pour lier sa destinée à celle d'un tout récent poitrinaire, d'un tout récent morphinomane, passer par-dessus le préjugé qui veut que la rechute soit inévitable. Quand j« faisais allusion àoe^te hardiesse généreuse, elle répliquait : « Mais... je vohs aime » d'un air si tranquille que j'étais aussitôt rassuré.
Elle me lisait de son cher Corneille. Cela me rappelait mes angoisses passées^ La cadence héroïqu^e la transûgumit, ou plutôt lui donnait sa vraie figune avec une petite barre volontaire juste entre les deui^ sourcils. Je lui disais en riant : € Voilà un trait de physionomie qui promet. > Elle ripostait : « Vous serez mon maître. C'est votre énergie qui m'a conquise. >
Gilbourgeon et le père Ruitor nous laissaient seuls après le déjeuner. Cependant ils s'absenlaieot rarement ensemble, et tantôt l'un, tanlât l'autre demeurait au logis, venait faire un be«t de causette avec nous. Puis Blanche sortait avec l'mn d'eux. Aussitôt qu'elle m'avait quitté, je me sentais pris de marasme, je comptais les minutes à ma montre, je
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ne pensais plus qu'à son retour. Auparavaat j'auraœ consenti à six mois d'isolement pour quelques iûstants d'entretien avec elle. Aujourd'hui il me fallait sa chère présence du matin au soir.
Je lui racontais tomi de ma ramille, de mes amjs^ presque tout de moi-même, je ne cessais de faire avec elle des projets, et mon besoin d'expansion, de lyrisme était inépuisable et je croyais toujours ne lui avoir rien dit- La séparation du soir m'était pénible>. Je soupirais : a Douze heures de perdues... » J'avais frôlé la mort de si près que les moindres parcelles de temps m'étaient devenues précieuses.
Toute une semaine le soleil brilla au-dess-us du col d\i Lauiaret, s'associant ainsi à nos fiançailles. Ses feux allumèrent des aigrettes de diamant sur ce qui restait des frimas. Le père Ruitor nous dit efi se frottant les mains : « Voilà mon petit jardin qui prend figure. Voulez-vous y venir avec moi? »
Il n'y avait pas encore grand'cbose dans ce parlierre botanique qu'était censé entretenir Dclfmo. Mais chaque pousse, chaque promesse de fleur était pour le cher homme l'objet d'une attenlion minutieuse. Il nous expliquait la rareté de tel ou tel spéciroen delà flore alpestre, indifférent aux plaisanteries de Gilbourgeon qui traitait dédaigneusement « ces salades » : En prévision de la sécheresse, un système
compliqué d'arrosage était organisé, prêt à fonctionner, et le contraste de ces préparatifs avec la fonte générale des neiges, les cascades ruisselantes un peu partout nous divertissait : « Vous ne connaissez pas la montagne — déclarait le recteur avec son angélique sourire. — Elle est en perpétuelle transformation. Les saisons ont tôt fait de passer sur elle. Aussi je dois me prémunir à l'avance contre les périls de Tété... Demandez à Filioz. Il n'agit pas autrement avec ses abeilles. Anticiper ici c'est être sage. »
Un matin au moment où je descendais de ma chambre pour rejoindre Blanche déjà prête, j'entendis les exclamations de Delfmo et les mots « engloutis... cadavres... recherches... » balbuties par une voix rude et essoufflée. C'était un jeune chasseur alpin, rouge d'émotion, qui venait demander du secours à Croix-Sauveur. Il s'agissait de rechercher les corps de quatre de ses camarades emportés quelques heures auparavant par une avalanche à cinq cents mètres du village.
« — Qu'est-ce que c'est? » demanda le père Ruîtor se penchant sur la rampe de l'escalier.
On le lui expliqua. Il prévint Gilbourgeon, Les deux prêtres, le serviteur, le soldat et les trois chiens partirent aussitôt pour le lieu de l'accident. Delfino emportait sur son large dos quatre brancards démontables. Ce n'était pas, hélas, la pre-
mière alerte de ce genre, et nous avions tout un matériel préparé pour ces sinistres recherches. J'aurais voulu accompagner mes amis. Mais je leur eusse élé plutôt un embarras qu'une aide. Gilbourgeon me le fit comprendre.
Il avait été impossible de ne pas mettre Blanche au courant du drame. Nous demeurions seuls avec la femme de chambre qui préparait le déjeuner. Il faisait un temps admirable. Le soleil brillait sur les glaciers et les sapins découverts. Le ciel était d'un bleu léger d'image religieuse. Nous regardions ces majestueux sommets, ces pentes d'une candeur immaculée où veillent la mort el l'épouvante. L'hostilité de cette radieuse nature, si implacable à la faiblesse humaine, nous serrait le cœur. Ses forces mal domptées guettent toujours l'occasion propice d'écraser l'infortuné qui les brave.
« Là-bas, près d'Annecy, disait Blanche, il y a un mauvais chemin où les éboulements ne sont pas rares. Au moment de la fonte, comme maintenant, il roule parfois des rocs énormes et malheur à qui se trouve sur leur passage. Les paysans ont creusé la pierre, placé dedans une statuette de la Vierge avec une veilleuse allumée qu'entretient constamment le cantonnier ou le facteur. La Bonne Mère conjurant le Grand Pan et sa brutalité primitive... c'est notre religion en face du paganisme. . . »
Il fallut bien se mettre à table. Mais ni elle ni
moi n'avions faim et nous touchions à peine aux plais qu'on nous servait.
Enfin à la chute du jour, étant sorti sur le perroa pour inspecter la route, je vis de loin un dramatique cortège. Je compris que les corps étaient retrouvés et qu'on les apportait à Groix-Saureur. Je suppliai Blanche de remonter dans sa chambre et de s'y enfermer. Elle refusa éneif^^lqùement. Sa présence pouvait être utile, si l'un de ces malheureux respirait encore.
Le père Ruitor et Gilboargeon venaient devant, récitant les prières des agonisants. Delfino et une escouade de chasseurs, sous-officiers et saldats, tenaient les civières à bout de bras, marchaient d'un pas cadencé. Des larmes coulaient sur les visages. Des toiles grises trem^pées d'eau recoiuv raient les dépouilles de ces braves.
Gomme on nous l'expliqua, le sous-lieuten-ant s'était aventuré au-dessus de Prévanches, dans un sentier récemment ouvert en pleine ftttaie de sapins. Il comptait sur l'abri des troncs d'ark-es qm coupent et dispersent les petites avalanches. Mais beaucoup plus haut, à deux cents naètres environ, de la neii^e récente était tombée en grande quantité et c'était cet amas irrésistible qu'une cause inconnue avait mis en mouvement.
A la détonation, deux soldats et un sous-officier s'étaient précipités pour lui porter secours. Un
deuxième flot, plus considérable que le premier, les submergeait. Ils subissaient le sort du lieutenant. 11 avait fallu pour le déblaiement sept heures d'un travail acharné.
Dans les grandes pièces du bas on avait précipitamment mis bout à bout plusieurs tables et posé dessus les cadavres. Quand on enleva les toiles, je reconnus nos visiteurs, le petit officier aux yeux gris, figé dans une mort intrépide, le sergent, les robustes Giry et Lalla. Ils étaient tous les quatre raidis par l'immersion prolongée dans la glace fondue. Leur décision tendait encore la peau humide de leurs mâles figures. Ils paraissaient dormir. . Même il y avait au coin de la bouche enlr'ouverte du sergent quelque chose comme l'esquisse d'un sourire.
Sur celui-là, malgré tout ce que Ton put me dire et malgré l'évidence, j'essayai, jusqu'au bout de mes forces, la respiration artificielle. Je tirais rylhmiquement la langue pendant que ses camarades appuyaient sur les côtes. Un profond et respectueux silence régnait dans cette pièce pleine de soldats. De temps en temps quelqu'un se mouchait ou l'on entendait un juron étouffé. Les chasseurs alpins toujours menacés, toujours en lutte avec les éléments, sont une des rares troupes où il y ait encor de la solidarité.
Nous ne pouvions garder les corps à l'asile. Les
règlements s'y opposaient. On les replaça sur les civières pour les emporter au fort des Effaces, où Ton attendrait les ordres de l'autorité militaire. Devant Croix-Sauveur une foule de paysans émus commentaient la catastrophe. Tous se découvrirent et se signèrent quand le premier brancard parut. La nuit venait et le paysage indifférent s'enfonçait à son tour dans les ténèbres.