PRÉFACE
U abrogation de la loi de 1S42 sur V enseignement primaire est la faute politique la plus grave qui ait été commise, en Belgique, depuis 1S30.
Léopold P'' avait signé cette loi « avec bonheur » ; // la considérait comme une des meilleures œuvres de son règne. Cette transaction répondait, d'ailleurs, à la trempe de son caractère et à son souci persévérant de tempérer par un large esprit de conciliation l'ardeur de nos luttes publiques.
La loi de 184:2 était, à vrai dire, une espèce de concordat scolaire. Xos deux grands partis, sous l'influence à peine attiédie de l'union de 1830, s'y faisaient des concessions réciproques et en retiraient des avantages qui paraissaient se compenser. Centralisateur par tradition et par instinct, le libéralisme se réjouissait de tenir sous la coupe de l'Etat l'enseignement populaire; de leur côté, les catholiques se flattaient de s'épargner de lourdes charges et d'avoir obtenu, en faveur de l'éducation religieuse, des garanties qu'ils estimaient sérieuses et durables.
Ce n'est pas cependant que cette législation transactionnelle fit exempte de défectuosités et n'inspirât à certains égards de graves défiances. Un évcque' flamand, Mgr Delebecque, avait, avec une admirable clairvoyance, pressenti le parti que le libéralisme entendait tirer du confiant abandon des catholiques et il avait prédit la tactique sournoise qui devait se déployer plus tard. « Nous
allons participer, disait-il, à la construction d'un édifice qui, dans quelques années, se dressera contre jious. Lorsque le réseau de renseignement primaire officiel couvrira la Belgique, lorsqu'il y aura partout des bâtiments scolaires bien installés et un corps enseignant fortement organisé, alors ceux qui nous tendent auj'ourd'hni la main se retourneront contre V enseignement de la religion et ne s' accorderont ni trêve ni repos avant que le prêtre ne soit banni de V école. »
Ces prophétiques paroles du grand évêque de Gand, qui ne devaient, hélas! que trop bien se réaliser, ne prévalurent point contre le coura?it unioniste qui régnait, nicontre révidenie nécessité de pourvoir immédiatement et d'une manière efficace à V enseignement du peuple.
La loi de 1842 répondit, d'ailleurs, par d'heureux débiUs aux espérances de ses auteurs. Elle fonctionnait à la satisfaction réciproque de l'autorité religieuse et de r autorité civile. Mais la franc-maçonnerie veillait! Elle ne pouvait supporter de voir régner la paix entre deux pouvoirs entre lesquels son but est de perpétuer la guerre jusqu'à la ruine complète de l'Eglise catholique. L'abrogation de la législation de 1842 fut donc décidée dans les Loges, et celles-ci se mirent bientôt à préparer l'éxecution de ce mot d'ordre en décriant la loi, en faussant son application, en] suscitant partout des difficultés et des confiits, en accélérant, par des pétitions et des motions parlementaires préparatoires, l'heure de la solution radicale et décisive.
En 1879, à la suite du triomphe électoral qu'il avait remporté l'année précédente, le libéralisme se crut en mesure de consonnner son œuvre et de commettre le mauvais coup qu'il méditait depuis longtemps.
Telle fut l'origine de « la loi de combat » qui devait abroger la loi concordataire de 1842.
Le but, plus ou moins dissimulé, mais certain et avéré, de cette législation nouvelle, marquée du sceau maçonnique, était de déchristianiser la Belgique et de paralyser administrativement renseignement primaire libre, en organisant le monopole de fait en attendant quon pût proclamer le monopole de droit. Il s'agissait, de l'aveu de M. Laurent, « d'arracher des âmes à l'Eglise, » et, comme le déclarait en Loge le F.'. Van Humbeeck, h ministre qui devait attacher son nom au futur projet de loi, « de rouler dans la fosse le cadavre du catholicisme. »
Les auteurs de cette trame criminelle ne s'étaient pas assez souvenus que tous ceux qui ont voulu en Belgique porter atteinte soit à la foi, soit aux franchises du pays, ont eu lieu de s'en repentir. Ils ne prévoyaient pas qu'en marchant sur les brisées de Joseph II et du roi Guillaume, ils blessaient le cœur de la nation et déchaînaient du même coup tine résistance qui, pour être correcte et légale, n'en serait pas moins opiniâtre et finalement victorieuse.
Ni les évêques, gardiens vigilants de la foi, ni les citoyens- catholiques, défenseurs intrépides de la liberté, ne se laissèrent surprendre par l'agression maçonnique de 1879. Depuis longtemps, ils en avaient pénétré le but et suivi les préparatifs et ils s'étaient mis en mesure de parer l" agression de la franc-maçonnerie. L'épiscopat belge, et à sa tête le vénérable primat de Belgique, feu Son Em. le cardinal Dechamps, fut, — l'histoire lui doit ce témoignage, — le principal organisateur de la défense et de la victoire. Il fut admirablement secondé par un cierge, zélé souvent jusqu'à l'héroïsme, et par le courage
civique et clircticn des fidèles, ciroitcinent unis à leurs pasteurs. Jamais on ne vit s'affirmer avec un pareil éclat et une telle puissance cette devise, catholique en même temps que belge : « runion fait la force. »
Le livre de M. Pierre Verhaegcn, que j'ai Vhonneiir de présenter au public, contient le récit fidèle et vivant de la lutte scolaire, suscitée par la loi de malheur de JS7'!). C'est un tableau complet et impression^nant de cette période, tout à la fois douloureuse et glorieuse, de notre histoire nationale contemporaine. On y suit le mouvement catholique dans son. origine, dans son organisation, dans son développement, dans sa diffusion à travers le pays, dans les batailles rangées et dans les escarmouches locales, et finalement dans ce splendide triomphe qui gardera dans nos annales le nom indélébile de « soulagement universel. »
Comme « la guerre des Paysans, » comme la Révolution de 1830, la guerre scolaire de 1879-1884 a trouvé son historien. Cet historien a décrit impartialement cette lutte mémorable, mais son inpartialité ne se confond pas avec la neutralité. Un juge impartial condamne ou absout, mais il ne s abstient pas de conclure. Il est de la dignité de la justice, — et l'histoire est une justicière, — que ses jugements soient précis et motivés. A travers tout le récit de M. Verhaegen s'affirme une conviction, volontairement contenue, mais qui ne s'en communique pas moins au lecteur et finit par complctcincnt s'en emparer.
Je ne connais guère, eu égard à l'esprit de notre pays, d' œuvre historique plus pénétrée d'actualité, et par là même mieux faite pour intéresser le public. La question scolaire demeure toujours inscrite à l'ordre du jour de l'opinion, et rien n'est plus propre à nous préparer aux luttes de demain que l'étude attentive des luttes d'hier.
Nos adversaires, tout d'abord, qui n'ont guère profité des leçons de la défaite, ni jamais perdu l'espoir de la revanche, trouveront dans l'ouvrage de M. Verhaegen de nombreux et salutaires avertissements. Sans doute V auteur n'est pas de leur bord, mais ils ont tout à gagner à s'instruire à son école, pour ne point renotcveler des fautes dont la longue expiation n'est pas encore terminée.
Les catholiques de leur côté, — je parle de ceux-là surtout qui ont été mêlés à la lutte scolaire ou. qui l'ont suivie de près, — éprouveront un charme particulier à renouveler, dans l'attrayante lecture de cette histoire, la fraîcheur et la précision de leurs souvenirs et à rallumer la flamme des enthousiasmes d'antan.
Nos amis parlementaires, nos journalistes, les membres du clergé, tous ceux qui s'occupent d'œuvres sociales et religieuses y trouveront de précieux enseignements et un arsenal amplement fourni. N'est-ce pas l'histoire du passé qui nous donne l' intelligence du présent, en même temps qu'elle projette de lumineux rayons sur les éventualités de l'avenir?...
A ce dernier point de vue, c'est surtout à notre jeunesse chrétienne, arrivée au seuil de la vie publique et animée d'un zèle généreiLsement militant, que s'adresse l'ouvrage de M. Verhaegen. Et c'est bien le cas de redire ici la parole de nos Livres-Saints : Scribantur hœc in generatione altéra ! Ces pages sont écrites pour la génération appelée à prendre notre place, à défendre et à étendre l'ccuvre de ses devanciers. La jeunesse est l'âge des initiatives enthousiastes, mais elle est aussi sujette aux entraînements irréfléchis. L'histoire lui apprendra l'art, important mais délicat, de mesurer son élan et de l'adapter à la réalisation d'un but pratique et durable^
// ne suffit pas de prendre d'assaut une position et de s'écrier : j'y suis; il faut pouvoir dire aussi : j'y reste. La narration des l^ictoires inachevées est souvent plus triste à lire que celle des défaites courageusement subies et tempérées par Vespoir du relèvement et de la revanche.
Pourqiioi n'ajouter a is-je pas que la conclusion générale qui se dégage pour les catholiques du tableau de la lutte scolaire de 1879-1884, cest la nécessité d'une étroite union sur le terrain des vérités et des intérêts supérieurs qui constituent leur commun patrimoine ? Sur ce plateau qui domine toutes les questions secondaires, ils occupent une position véritablement imprenable, et c'est là qu'ils doivent se rallier s'ils veulent victorieusement résister aux retours offensifs de l'eimemi.
L'enseignement religieux et libre demeure toujours le point de mire privilégié des attaques du libéralisme. C'est donc aussi de ce côté que doit se concentrer le principal effort de la défense. Les catholiques belges, forts de leur union avec Vépiscopat, l'avaient admirablement compris, dès les débuts de la guerre scolaire, il y a vingt-six ans. Puisse la nouvelle génération se souvenir de ce glorieux exemple ! Puissions-nous tous cire profondément convaincus que la défense religieuse, politique et sociale est, en Belgique, plus que jamais, indissolublement liée à la conservation intégrale et à l'exercice fécond de la liberté d'enseignement !
Guillaume VERSPEYEN.
Gand, 22 mars 1905.