AVANT- PROPOS
En Belgique, depuis un demi-siècle, la question religieuse est le principal aliment de la lutte des partis (i). La guerre à l'Eglise, à son enseignement, à ses œuvres, était à l'ordre du jour des assemblées libérales dès 1846; aujourd'hui encore, bien que la lutte des classes absorbe une partie de l'activité des non-croyants, l'anticléricalisme est le seul terrain où les doctrinaires les plus réactionnaires parviennent à s'entendre avec les socialistes les plus violents; et les premiers, dont la principale ambition
(1) Les libéraux belges l'ont reconnu eux-mêmes à maintes reprises. La Flandre libérale, qui jouis>ait, il y a 25 ans, d'une influence prépondéranie dans le parti libéral, écrivait le 5 décembre 1-878 : « A la difFérence de quelques-uns de nos confrères de la presse libérale, nous croyons que nos luîtes de partis ne sont pas purement politiques, qu'elles offrent aussi, et de toute r écessité, un caractère religieux. Dans l'état actuel de la Belgique, la guerre n'est pas seulement entre deux fractions qui se disputent la prépondérance poliiique. Elle est dirigée, de notre côté, contre le catholicisme lui-même, et elle ne peut finir que par la destruction de celui-ci ou par son triomphe complet. La société civile secouera définitivement le joug que le fanatisme catholique veut lui imposer, ou elle acceptera de nouveau ce joug pour une durée plus ou moins longue : telle est, à nos yeux, l'alternative contre laquelle nous nous débattons. >
politique est, plus que jamais, d' « étouffer le catholicisme dans la boue, ^ sont prêts aux compromis les moins avouables avec les seconds, pour arriver à ce résultat. Jamais, cependant, dans Thistoire contemporaine de notre pays, la guerre à l'Elglise n'a suscité un etfort aussi haineux et aussi savamment combiné que celui dont fut témoin, de 1879 ^ 1884, la période mémorable de notre lutte scolaire.
Ces six années de domination libérale et de persécution religieuse sont parmi les plus troublées que la Belgique ait traversées depuis i83o : elles constituent la phase aiguë du conflit entre l'Eglise, défendue par les catholiques, et la libre-pensée, soutenue par toutes les forces libérales.
Mémorable, la lutte le fut d abord par son enjeu : la conquête des âmes. Les adversaires de l'Eglise, arrivant au pouvoir en 1878, comprirent que l'avenir ne leur appartiendrait et qu'ils ne -ruineraient sûrement l'influence du catholicisme que s'ils se rendaient maîtres de l'âme des enfants. Dans ce but, ils firent une loi scolaire qui, dans leur pensée, devait - arracher des âmes à l'Eglise. « Cette loi excluait, en fait, la religion des programmes d'études et le prêtre de l'école; elle livrait l'enseignement public sans contrepoids à l'arbitraire offlciel et
aux influences de la libre-pensée; M. Malou la flétrit d'un nom qui devait lui survivre : il l'appela la Loi de malheur.
La lutte s'engagea entre les partisans et les adversaires des écoles sans Dieu; elle fut gigantesque. Jamais effort plus considérable ne fut déployé par deux adversaires en présence ; jamais l'orientation définitive de nos partis poliliques ne fut éclairée d'une lumière plus saisissante.
Dès le commencement de la lutte, les libéraux se démasquèrent. Dépouillant l'accoutrement doctrinaire, ils se montrèrent, ainsi que l'écrivait récemment M. Faguet, en tête d'un ouvrage peu suspect de cléricalisme(i}, « autoritaires, centralisateurs et anticléricaux « Ils disposaient pour leur œuvre de déchristianisation de toutes les forces de l'Etat; ils avaient pour eux le pouvoir, le trésor public et la loi; ils étaient forts de la passion sectaire qui animait tous les groupes de leur parti ; exaspérés par une impuissance prolongée et guidés par une fraction ardente, ils s'abandonnèrent à une véritable explosion de rage antireligieuse et se lancèrent, tête baissée, dans un mouvement offensif impétueux. Tous les moyens furent mis en œuvre
(i) I'iéf:ice de l'auMMj^e de M. Maukice Wii. motte : La Belgique 7)iorale et poiiinjiu .
pour noyer l'idée catholique sous les flots montants de la libre-pensée : hypocrisie, pression, dénigrement, mesures de persécution violentes et arbitraires. Par haine de l'Eglise, le libéralisme se lit jacobin ; selon le mot d'un de ses chefs, il alla « jusqu'au bout " dans la guerre engagée contre la foi catholique.
De leur côté, les catholiques, aiguillonnés par l'imminence du péril et la véhémence de l'attaque, prirent, pour la première fois, conscience de leur force. Il ne leur restait d'autres armes que la liberté d'enseignement et la sympathie des familles : c'était assez. Avec un dévouement qui n'eut d'égal que l'énergie de leur volonté, ils résolurent de paralyser l'action scolaire du gouvernement en lui opposant des écoles libres sur tous les points du pays. La tâche était énorme; ils s'y consacrèrent tout entiers, et un succès complet couronna bientôt leurs efforts. Trois mois après la promulgation de la loi de malheur, ils pouvaient montrer avec orgueil un vaste réseau d'écoles primaires couvrant toute la contrée, créé sans l'Etat, malgré l'Etat, par le seul concours du dévouement et des influences religieuses ; leur enseignement était suivi par les deux tiers des enfants, les ressources matérielles assurées, le recrutement des maîtres parfaitement organisé. L'Etat, au
contraire, voyait son enseignement discrédité devant l'opinion et aux prises avec des difficultés dont il ne pouvait sortir; les libéraux étaient effrayés eux-mêmes de leur œuvre et du réveil de la conscience publique, qu'ils avaient si imprudemment provoquée.
L'histoire de celte période contient des pages tristes : vote de lois détestables, qui toutes ont pour but de ruiner la puissance du catholicisme et de consolider la domination libérale dans le pays; mesures gouvernementales venant aggraver ces lois et se combinant avec elles pour porter atteinte à nos droits les plus sacrés; décadence 'de l'esprit public et du respect dû à l'autorité; développement de l'irréligion, surtout dans les classes inférieures et moyennes; discordes profondes entre les citoyens.
Mais en regard de ces souvenirs douloureux, que de pages réconfortantes et magnifiques! Vaincu, le parti catholique se retrempe dans la lutte; il fonde sur la liberté l'édifice merveilleux de sa résistance à la persécution et lance toutes ses troupes, unies dans un indéfectible élan, à la défense de la foi en péril; il se sert de tous les moyens que la Constitution et les lois mettent à sa disposition, et aux empiétements du pouvoir il oppose la résistancelégah ; battu en brèche de tous côtés, il ne perd
pas courage un seul instant, et chacun des coups dont il est frappé décuple son ardeur; au prix d'efforts et de sacrifices héroïques, il se défend victorieusement et dans tous les domaines contre l'omnipotence de l'Etat ; il réussit enfin, après six années de combats, à remporter le plus éclatant et le plus durable des triomphes.
Un quart de siècle s'est écoulé depuis la promulgation de la loi de malheur. 11 nous a paru opportun, à l'occasion de cet anniversaire, décrire l'histoire de la lutte qui se déroula autour de cette loi et de rendre ainsi un tardif mais éclatant hommage à ceux qui organisèrent l'enseignement catholique en 1879. Dans toutes les classes de la société surgirent alors des dévouements sublimes; nous voudrions surtout payer un tribut de reconnaissance et d'admiration aux humbles, aux héros tombés obscurément sur le champ de bataille : à ces instituteurs qui, en 1879, préférèrent briser leur cœur et leur carrière plutôt que de trahir leurs convictions religieuses; à ces membres du clergé qui n'hésitèrent pas à vendre tout ce qu'ils possédaient, pour doter leur paroisse d'une école catholique; à ces pères de famille qui bravèrent les fureurs d'un gouvernement hostile et se mirent spontanément dans la misère, pour arracher leurs enfants à l'enseignement sans
Dieu. Jamais on n'honorera autant qu'ils le méritent ces champions de la cause catholique, et nous sommes fier de pouvoir contribuer ici, dans la modeste mesure de nos forces, à sauver ■de l'oubli les exemples de foi et de patriotisme qu'ils nous ont donnés.
A un autre point de vue encore il nous paraît bon de remettre en lumière cette phase •de notre histoire religieuse et politique : la lutte scolaire est, en effet, pour nous, cathoHques, pleine d'avertissements et d'enseignements salutaires Si, par un revirement imprévu, nos adversaires revenaient jamais au pouvoir, la lutte recommencerait, et elle serait plus terrible, n'en doutons point, qu'elle ne le fut il y a vingtcinq ans. L'exemple de la PYance, où la persécution religieuse sévit en ce moment avec une particulière rigueur, inspirerait en Belgique l'anticléricalisme triomphant. Il faut donc se tenir prêts à livrer de nouveau le bon combat; il faut se remettre en mémoire la vaillance de ceux qui ont lutté avant nous; il faut garder présentes à l'esprit les anciennes tentatives d'un adversaire qui n'a renoncé à aucune de ses prétentions.
— xviir —
Nous croyons utile de faire précéder l'exposé de la lutte scolaire proprement dite d'un» examen rapide du régime de l'enseignement primaire et de la situation des partis politiques avant 1879. L'étude des acheminements successifs vers la revision de la loi de 1842 nous permettra de dégager plus aisément les carac tères généraux de la loi de malheur et de la période qui en subit l'application.
L'exposé des faits presque auxquels nous consacrerons la suite de cette étude sera forcément incomplet et il y manquera le contrôle de l'observation personnelle. Il eût fallu, pour le rendre vivant, la plume vibrante d'un témoin. Mais les témoins de ces années glorieuses se font rares : la mort en a fauché un grand nombre, en l'espace de vingt-cinq ans, et ce ne sont, à quelques exceptions près, ni les têtes les plus intelligentes, ni les cœurs les plus généreux que ses coups ont épargnés. Les souvenirs personnels vont d'ailleurs s'affaiblissant, et puis, combien de souffrances endurées pour la foi, combien d'actes de dévouement ont été condamnés, par la volonté de leurs auteurs, à rester ignorés !
L'espace, au surplus, nous fait défaut pour rappeler tous les épisodes de la lutte scolaire : force nous sera donc de nous limiter ici aux
événements principaux et aux traits particulièrement saillants.
Cette tâche nous a été facilitée par un grand nombre de documents.
C'est, tout d'abord, un petit livre dû à la plume d'un Français, M. Paul Gouy : La Guerre à l'enseignement chrétien en Belgique. Ecrit au début de la campagne, au cours d'un séjour dans notre pays, cet ouvrage est le résumé des impressions personnelles de l'auteur, de ses lectures et de ses entretiens avec des membres éminents du parti catholique. Nous nous estimerons heureux de recourir à ces notes d'un écrivain impartial et souvent bien informé.
D'autre part, nous avons trouvé dans le bel ouvrage de M. Charles Woeste, Vingt ans de polémique, des renseignements précieux et de magistrales appréciations sur l'évolution du parti libéral dans le sens radical et antireligieux, et nous avons consulté avec fruit les Soixantedix ans d'histoire contemporaine de Belgique (181S-1885) de M. l'abbé Sylvain Balau.
Une excellente brochure de M. Alexandre Delmer, Cinq jours à Virton, qui caractérise avec un grand bonheur d'expressions les procédés de V Enquête scolaire, nous a aidé dans notre tache lorsque nous avons eu à traiter cette phase de la persécution libérale.
Nous avons eilfin complété cette première catégorie d'informations par l'examen des débats parlementaires, par la lecture de brochures, de revues et de journaux des deux partis.
En dehors de ces sources écrites, nous avons eu la bonne fortune d'obtenir des communications inédites, provenant de témoins qui ont été mêlés dans des conditions toutes spéciales à l'organisation de renseignement catholique. Nous voulons parler des membres du clergé, auprès desquelsNN.SS. les Evêquesde Belgique ont daigné appuyer nos demandes de renseignements. MM. les curés ont répondu en grand nombre à l'appel que nous leur avons adressé. Nous les prions, ainsi que NN. SS. les Evêques, de trouver ici l'expression de nos très vifs remerciements.
Les informations qu'ils nous ont envoyées sont presque toutes des faits vécus; un bon nombre d'entre elles présentent un réel intérêt. Nulle part, cependant, nous tenons à le déclarer, nos demandes d'informations n'ont rencontré un accueil aussi chaleureux et ne nous ont rapporté une plus ample moisson de renseignements qu'en Luxembourg : c'est qu'aussi la persécution y fut plus âpre que partout ailleurs, — et plus héroïque, plus fortement gravée dans les mémoires, la résistance du clergé et des familles.
II nous est impossible de citer ici les noms de tous ceux qui nous ont aidé de leurs lumières; nous tenons cependant à adresser des remerciements tout spéciaux à M. Georges Helleputte, membre de la Chambre des représentants, qui a bien voulu nous fournir, en vue de ce travail, des éléments d'appréciation aussi nombreux qu'intéressants; à M. le comte de Hemricourt de Grunne, sénateur; à M l'abbé Lanssen, curé d'Eerneghem, aujourd'hui décédé; à MM. Biiisir et Wuyts, curés à Olloy et à xMerxem; au Rév. Frère Mellon et à M. l'abbé Tillière, attachés à la maison detudes de Malonne; à M. Boever. conseiller provincial à Laroche.
Si les pages qui \'ont suivre présentent quelque intérêt, il faut en attribuer le principal mérite à ces dévoués collaborateurs. Ils nous ont fourni les matériaux; nous nous sommes efforcé de les coordonner, avec un souci de scrupuleuse exactitude, mais aussi, — nous n'estimons pas devoir nous en cacher, — avec le désir de glorifier les catholiques belges qui, par un miracle d'énergie, ont sauvegardé leur liberté et leur foi.