IV. — Les démissions dans l'enseignement officiel
Les démissions se succèdent à partir de la promulgation de la loi de malheur. — Héroïsme des instituteurs démissionnaires. — Leurs protestations contre la loi scolaire. — Leurs adieux aux élèves. — Pourquoi les démissions ne furent pas plus nombreuses. — Manœuvres du ministère et des administrations communales libérales pour empêcher les démissions, pour tracasser les démissionnaires.
L'interdit dont les évêques avaient frappé l'enseignement officiel ne tarda pas à porter ses fruits. Dès les premiers jours d'août, les démissions commencèrent à se produire dans les rangs des instituteurs, des institutrices, des inspecteurs et des fonctionnaires de tout grade; elles se succédèrent sans interruption pendant les vacances et les premiers mois de l'année scolaire.
Les uns se retirèrent avant même la publication des Instructions pratigiies; les autres attendirent les approches de la rentrée; d'autres encore, après avoir repris leurs fonctions dans les écoles officielles en vertu de dispenses régulières, les abandonnaient au fur et à mesure qu'ils pouvaient trouver des positions dans l'enseignement privé. Dans mainte localité, on vit l'instituteur communal, d'accord avec le curé et les habitants, rester à son poste, tandis que s'élevait en toute hâte l'école catholique; puis, celle-ci préparée, maître et élèves s'y transportaient ensemble, laissant vide l'école de l'Etat. Il y eut enfin quelques membres du corps enseignant qui, étant restés d'abord au service de l'Etat par ignorance ou par faiblesse, l'abandonnèrent plus tard, vaincus par la voix de leur conscience ou dégoûtés de la tyrannie qu'ils voyaient s'exercer autour d'eux et dont ils étaient les premières victimes.
En adressant leur démission au conseil communal ou au ministère, beaucoup d'entre eux exposaient les motifs d'honneur et de religion qui les obligeaient à délaisser une carrière aimée et longtemps suivie. On nous permettra de reproduire quelques-unes de ces lettres, souvent dignes d'admiration dans leur simplicité. « Je vous remercie de la confiance que vous m'avez témoignée jusqu'ici, écrivait un instituteur deVerviers, M. Lamsoul, au conseil communal de cette ville; je suis sincèrement catholique, et je ne puis, sans trahir ma conscience, coopérer à l'exécution de la nouvelle loi sur l'enseignement primaire. » Un autre, M. Emond, professeur de pédagogie dans une école normale, répondait en ces termes au ministre Van Humbeeck, qui venait de le nommer inspecteur : « Monsieur le ministre, depuis que je professe la pédagogie à l'école normale de Huy, j'ai enseigné aux élèves-instituteurs que la religion est la base de l'éducation, qu'il n'y a point de morale sans religion, et que c'est avec raison que le législateur de 1842 avait inscrit la religion au nombre des branches obligatoires de l'enseignement primaire. En parlant ainsi, je me conformais à la lettre et à l'esprit de la loi, je restais fidèle à mon serment et à mes convictions. Aujourd'hui que la religion a disparu du programme de l'école primaire, je devrais ou critiquer la nouvelle législation, ce que je ne veux point faire comme fonctionnaire de l'Etat, ou renier mon enseignement d'hier, ce que je ne puis faire comme professeur. Je remplis donc un devoir de loyauté envers le gouvernement et un devoir de conscience envers moi-même en vous adressant ma démission. »
A Maeseyck, M. Robyns, maintenu par le ministre
dans ses fonctions antérieures d'inspecteur cantonal, refusait également de les conserver. « Je regrette, Monsieur le ministre, écrivait-il le 12 août, d'avoir à décliner votre offre bienveillante. Comme catholique, je ne puis accepter un nouveau mandat d'inspecteur, ma conscience ne me permettant pas de concourir à l'exécution d'une loi condamnée par l'Eglise. »
C'est ainsi que le gouvernement voyait ses meilleurs fonctionnaires, ceux mêmes qu'il désignait pour des postes plus élevés, repousser ses propositions et passer dans le camp opposé. Les leçons qu'il recevait d'eux, pour être habituellement entourées de formes respectueuses, n'arrivaient pas moins à leur but; parfois du reste la franchise traditionnelle du Plamand s'y donnait carrière avec moins de réserve. Ainsi M. De Koninck, révoqué de ses fonctions d'inspecteur et de membre du jury d'examen à l'école normale de Brugelette, répondait à cette mesure par une lettre énergique : « Ce n'est pas par des actes de proscription, écrivait-il à M. Van Humbeeck. que vous parviendrez à refaire entre les membres de la grande famille belge l'union désormais brisée par votre loi impolitique sur l'enseignement primaire. Vous en porterez la responsabilité devant la postérité et devant l'histoire. Il n'est pas sage, Monsieur le ministre, de traiter en parias la meilleure moitié de la nation, coupable seulement de ne pas avoir renié la foi de ses pères et les vieilles traditions qui ont fait la gloire de la patrie. J'espère que vous ouvrirez enfin les yeux sur l'abîme qui menace d'engloutir notre nationalité avec ses libres institutions, et que vous abandonnerez cette politique de haine et de rancune qui divise la nation en oppresseurs
et opprimés, pour vous ressouvenir de cette belle devise écrite dans notre Constitution : Tous les Belges sont épazix devant la loi. »
Le haut personnel de l'instruction publique, inspecteurs, professeurs des écoles normales, directeurs des grandes écoles, se trouva fort éclairci par ces désertions. Il perdit en quelques semaines ses sujets les plus distingués par leur mérite professionnel, leur expérience et leur valeur morale : perte d'autant plus sensible aux libéraux que ces hommes allaient constituer les cadres supérieurs de l'enseignement libre, auxquels ils apportaient de précieux éléments d'organisation.
Leur exemple fut suivi par toutes les religieuses qui desservaient des écoles communales de filles, par une notable partie des maîtresses laïques et par un bon nombre de maîtres.
On vit alors se produire dans le corps enseignant des traits d'abnégation sublime. Des jeunes gens astreints par leur âge au service militaire refusèrent de profiter des dispenses que les évêques leur avaient formellement octroyées et prirent le fusil plutôt que de rester dans l'enseignement neutre. D'autres, qui touchaient à l'âge de la retraite, quittaient les écoles de l'Etat et renonçaient de gaieté de cœur au pain de leur vieillesse. Un grand nombre abandonnèrent des positions assurées et relativement brillantes, pour entrer dans les écoles libres, avec des perspectives de traitement et d'avenir beaucoup plus modestes. Plus tard, après les premières difficultés de l'installation, la générosité des catholiques permit, dans beaucoup d'endroits, de porter les honoraires des maîtres à un niveau voisin
■du salaire payé anciennement par les communes. Mais au début il n'en était pas ainsi : tel instituteur sacrifiait sans marchander la moitié de son traitement annuel ; telle maîtresse se dévouait à l'éducation des petites iilles de son villagfe moyennant une somme à peine suffisante pour la faire vivre. On cite une localité du Hainaut où la population catholique était si pauvre qu'elle ne savait comment payer un maître. L'instituteur communal, excellent chrétien, chargé de famille, alla trouver le curé et lui offrit ses services. Le prêtre éprouvait quelque embarras à aborder la question délicate des appointements, lorsque le brave homme ajouta : « Si vous pouvez seulement me garantir la provision de blé et de pommes de terre pour mes enfants, je n'en demande pas davantage. » Ce dévouement, comme on pense bien, fut accueilli avec joie par les habitants; peu de temps après, l'école catholique s'ouvrait à la satisfaction générale. A Gand, vingt-six institutrices communales quittèrent l'enseignement offi- -ciel; l'une d'elles, M"^ Mathilde De Rop, se distingua par ce trait héroïque. Elle était devenue malade au mois d'août 187Q, et il était à prévoir qu'elle n'aurait pu reprendre ses fonctions à la rentrée des classes; comme institutrice officielle, elle était assurée de toucher son traitement; rien ne la forçait à quitter une position qui était d'ailleurs sa seule ressource. Cette considération ne l'arrêta pas; comme on lui conseillait de demander au clergé la dispense requise, cette noble femme répondit : « Je ne veux pas rester un instant <ians un enseignement qui doit éteindre dans l'âme des enfants tout esprit de foi ; ■» et sur le champ elle envoya sa démission à l'hôtel de ville. Avant
la fin des vacances, M"*^ De Rop était emportée par sa maladie ; son sacrifice était inutile, mais combien digne d'admiration !
Les mêmes dév'ouements se reproduisaient, sous' diverses formes, dans bien d'autres lieux. Chaque jour de nouveaux instituteurs brisaient spontanément leur carrière, et la plupart allaient grossir les rangs de l'enseignement libre.
Jamais la Belgique catholique ne célébrera assez haut le dévouement de ces héros obscurs, qui firent plus pour la conservation de la foi dans l'âme de ses enfants que les millions généreusement dépensés par les classes fortunées. On voudrait pouvoir consacrer de longues pages à ces courageux lutteurs ; mais il était de l'essence de leur sacrifice de rester ignoré, et l'histoire ne connaîtra pas le détail des souffrances qu'ils endurèrent, des combats qu'ils eurent à livrer,^ des triomphes qu'ils remportèrent sur eux-mêmes.
Leur mérite fut d'autant plus grand que la situation qu'ils abandonnaient leur tenait en général profondément à cœur. La plupart d'entre eux professaient à l'égard du pouvoir, dont ils étaient les délégués, un respect inné et une sorte de culte : l'Etat, à leurs yeux, était la force au service du droit, et ils acceptaient sa tutelle à l'égal de celle d'un père. Lorsqu'ils virent le pouvoir destiné à assurer le respect du droit s'attacher à le violer, lorsqu'ils surent qu'on leur défendait dorénavant comme un crime ce que la loi de la veille leur imposait comme une obligation, lorsqu'ils comprirent que les autorités constituées voulaient pervertir leur conscience et, par eux. celle des jeunes générations, leurs yeux furent dessillés, et ceux qui
préféraient leur devoir à l'argent renoncèrent à servir un Etat qu'ils ne pouvaient plus respecter. Mais l'amertume du sacrifice n'en était pas moins vive, et c'était le plus souvent la mort dans le cœur qu'ils abandonnaient leur école.
Plusieurs profitèrent des dernières classes avant les vacances de 1879 pour adresser à leurs élèves de touchants adieux. Dans un petit village des environs de Verviers, l'instituteur, donnant sa dernière leçon de catéchisme devant trente de ses collègues réunis en conférence, termina la classe par une émouvante comparaison entre la mort du Sauveur et les épreuves de l'Eglise : « Nous aussi, ajouta-t-il, nous traversons dans notre cher pays des moments d'épreuve. Mes enfants, aimez toujours l'Eglise, qui vous a tant aimés. » Ces paroles furent écoutées dans un religieux silence ; quelques semaines plus tard, la plupart des maîtres présents à cette leçon abandonnaient l'enseignement officiel. A Bilstain, lors de la distribution des prix, l'instituteur adressa cette fière allocution aux parents de ses élèves : « Il ne sera pas dit que j'assisterai impassible à l'enlèvement du Christ de cette classe, à la déchristianisation de vos enfants ; je préfère partir avant les scandales qui se préparent, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de les empêcher. A tous ceux qui, dans la simplicité de leur âme, m'ont conseillé de rester, je répondrai que je ne puis tromper le gouvernement. Il me paierait pour enseigner à vos enfants la morale dite neutre; or, je ferais comme par le passé, car je ne concevrai jamais l'éducation sans la religion. Si, par contre, j'exécutais les instructions nouvelles, c'est vous que je tromperais, vous et
vos chers enfants ; je manquerais à ma conscience, et vous m'approuverez tous de ne pas faillir à cet égard. »
Lorsque les comités catholiques procédèrent au recensement général des résultats obtenus, à la fin de 1880, 1750 maîtres et maîtresses des écoles communales, sur 7500 environ, avaient donné leur démission. Quelques centaines d'autres les imitèrent pendant les années suivantes; en 1884, le nombre total des démissions s'élevait à 2253, dont 1200 instituteurs et 1053 institutrices. Quant aux professeurs et aux institutrices des établissements adoptés, soit congréganistes, soit laïques, ils avaient renoncé presque unanimement aux subventions officielles et s'étaient fait inscrire dans l'enseignement libre.
Ce chiffre de 1750 démissionnaires pourra paraître faible; en somme, plus des trois quarts du personnel des écoles communales demeurait en fonctions, malgré la propagande catholique et les censures de l'Eglise. Un certain nombre de maîtres, il est vrai, restaient à titre provisoire et en vertu de permissions accordées par les autorités ecclésiastiques; mais la plupart se montraient sourds aux avertissements du clergé et aux cris de l'opinion. Plusieurs raisons expliquaient leur résistance sans la justifier. Beaucoup d'instituteurs avaient été gagnés au libéralisme par les journaux, par la franc-maçonnerie et les affiliations radicales, par les congrès pédagogiques, par leurs démêlés avec les inspecteurs ecclésiastiques et avec les curés. D'autres, sans adhérer formellement au radicalisme et même sans cesser de remplir avec exactitude leurs
devoirs religieux, subissaient l'influence de leurs supérieurs plus volontiers qu'ils n'écoutaient les reproches de leur conscience; l'habitude invétérée de la soumission envers les représentants du gouvernement prenait chez eux le dessus.
La pression des autorités communales, là où elles étaient inféodées au libéralisme, s'exerçait dans le même sens. Mais la plupart des instituteurs restaient attachés à l'enseignement officiel par des raisons toutes matérielles. Accoutumés à une vie paisible et facile, assurés d'une large aisance jusque dans leurs vieux jours, on comprend que beaucoup d'entre eux aient hésité à sacrifier de pareils avantages, lorsqu'ils n'étaient pas animés d'une foi vive et profonde. « Chaque jour, racontait à M. Paul Gouy un curé de Liège, nous recevons la visite de quelques-uns de ces malheureux qui viennent nous confier leurs peines et qui s'en vont en pleurant, sans oser rompre la chaîne qui les lie. Ils comptent sur quelque arrangement, ils espèrent trouver quelque moyen de concilier leur foi et leurs intérêts, et ils continuent ainsi. Tout en blâmant leur faiblesse et en appliquant strictement à leur égard les instructions des évêques, ne faut-il pas condamner plus sévèrement encore les hommes d'Etat qui ont bouleversé des existences honnêtes et régulières, en les soumettant à une épreuve trop forte pour elles? (i; »
Tandis qu'un certain nombre d'instituteurs reculaient ou hésitaient devant l'accomplissement de leur devoir, les écoles normales dirigées par les évêques et par les communautés religieuses avaient, naturellement,
(i) Gouy, op. cit., p. 164.
renoncé à l'agréation et se disposaient à former des élèves-maîtres pour l'enseignement libre. La plupart des jeunes gens et des jeunes filles qui en suivaient les cours l'année précédente leur restèrent fidèles; quelques-uns seulement, cédant aux instances que M. Van Humbeeck multiplia auprès de tous les élèves des écoles normales agréées, passèrent aux maisons de l'Etat, Quant à celles-ci, elles perdirent un certain nombre de leurs élèves des deux sexes, qui furent retirés par leurs parents.
Pour empêcher ces désertions, qui se multipliaient rapidement, le ministère annonça, par une circulaire d'octobre 1879, que les parents des normalistes pourvus de bourses seraient actionnés en remboursement pour les années échues, s'ils retiraient leurs enfants avant le terme de leurs études. Cette disposition purement nominale de la loi sur les bourses d'études n'avait jamais été appliquée jusque là; elle prenait dans cette circonstance un caractère particulièrement odieux et vexatoire. Le cabinet la compléta plus tard par des poursuites contre les jeunes instituteurs déjà diplômés qui avaient autrefois joui d'une bourse, et qui se refusaient à remplir des engagements contractés envers l'Etat sous une législation et à des conditions toutes différentes.
Des efforts non moins désespérés étaient tentés pour arrêter les démissions dans le corps enseignant. Un procédé d'une injustice criante, et qui fut fréquemment mis en œuvre, consistait à priver de la pension à laquelle ils avaient droit les instituteurs qui démissionnaient après avoir atteint l'âge de la retraite. Une circulaire ministérielle du 27 mars 1880 décida que « si
même l'instituteur réunit les deux conditions exigées par la loi et par les règlements (i), il n'en résulte point pour lui un droit absolu à la pension..., spécialement lorsqu'il accepte une position dans l'enseignement organisé contre celui dont il sort [sic), et qu'il use de son influence personnelle pour désorganiser ce dernier. Cette circonstance particulière a pour conséquence de faire considérer l'instituteur (demandant sa mise à la retraite) comme démissionnaire et de lui faire refuser l'octroi d'une pension. » Parmi les victimes de cette circulaire inouïe, il faut citer M. Arnaut, instituteur communal à Knesselaere. Se prévalant des droits qui lui étaient incontestablement acquis, ce fonctionnaire s'était adressé au ministre de l'instruction publique pour réclamer la liquidation de sa pension; il avait fait valoir comme motif que son grand âge et sa santé affaiblie ne lui permettaient plus de rester dans l'enseignement officiel. Voici la réponse qui fut adressée au gouverneur de la Flandre Orientale pour être transmise à l'intéressé ; nous citons en entier cette pièce, un modèle du genre :
Bruxelles, le 22 septembre 1880.
Monsieur le Gouverneur,
Le sieur Arnaut, ex-instituteur communal à Knesselaere, a sollicité une pension par application de la loi du 16 mai 1876.
Le pétitionnaire est dans les conditions prévues par l'article I" du règlement du 25 octobre 1876, c'est-à-dire qu'il a 55 ans d'âge et plus de 30 années de service. Mais il jouit d'un état de santé qui lui permet de remplir encore, pendant un certain nombre d'années, les fonctions d'instituteur; il était secondé par ses deux fils, sous-instituteurs communaux.
(c) L'article 33 du règlement général des Caisses de prévoyance, du 31 décembre 1842, est formel à cet égard : c A droit, dit-il, à la pension viagère : l'instituteur âgé de 55 ans et ayant 30 années de service. »
Ce ne sont donc ni les infirmités, ni les fatigues du grand âge qui l'ont engagé à donner sa démission, mais uniquement le désir de ne plus devoir contribuer à l'exécution de la loi du I" juillet 1879.
En effet, lors de la mise en vigueur de cette loi, l'école du sieur Arnaut ne fut pas d'abord combattue par le clergé; cependant on s'occupait activement de la construction d'un bâtiment pour l'école catholique, et il est de notoriété dans la localité que l'instituteur communal prenait une part active dans la direction et la surveillance des travaux de construction. Lorsque ceux-ci furent achevés, au mois de juin dernier, les deux fils Arnaut, sous-instituteurs communaux, donnèrent leur démission et prirent la direction de l'école privée, qui est actuellement fréquentée par la plupart des élèves de l'école communale. Le père demeure avec ses deux fils, dans l'habitation attenante au bâtiment nouvellement construit pour l'école privée.
Il résulte de ce qui précède que si pour le moment le sieur Arnaut n'a pas accepté de fonctions dans l'enseignement privé, il a agi dans un sens complètement hostile à l'enseignemeîit officiel. En présence de cette attitude, le gouvernement ne saurait lui accorder de pension et doit le considérer comme démissionnaire, par application de l'article 50 de la loi du 21 juillet 1814.
Je vous prie, monsieur le Gouverneur, de vouloir bien donner à l'intéressé communication de ce qui précède.
Le ministre de V instruction publique, P. Van Humbeeck.
Les instituteurs démissionnaires n'étaient d'ailleurs pas les seuls à être punis. Ceux qui étaient restés momentanément à leur poste étaient soumis, même en dehors de leurs fonctions, à un perpétuel espionnage et se voyaient victimes de mesures d'intimidation absolument arbitraires. En avril 1879, par conséquent plus de deux mois avant la promulgation de la loi de malheur, M. Roevens, instituteur communal à Oorderen, avait prononcé sur la tombe d'un de ses collègues, M. Van de Poel, un discours où il rendait
hommage à ce maître vraiment chrétien. « Sans aucun doute, s'était écrié M. Roevens, en parlant de son ami, il n'a pu lire, sans verser des larmes, le projet de loi actuellement discuté par les Chambres législatives... » Ces paroles furent dénoncées au ministère de l'instruction publique; le 7 août, M. Roevens se voyait infliger une suspension de huit jours avec privation de traitement, pour avoir fait « un discours qui renferme une critique directe de la nouvelle loi sur l'enseignement primaire, alors en discussion au sein de la Chambre des représentants. »
Rivalisant de zèle avec l'administration centrale, les bourgmestres libéraux se permettaient, eux aussi, toutes sortes de vexations à l'égard des instituteurs qui abandonnaient les écoles communales : tantôt ils opéraient des retenues illégales sur le traitement qui leur était dû; tantôt ils se donnaient la satisfaction de refuser leur démission et de les faire révoquer. L'un de ces arrêtés de révocation, frappant l'instituteur de Leval- Trahegnies, mérite de passer à la postérité :
Le ministre de l'instruction publique.
Attendu que le sieur Blocteur a adando/nie son poste (!) d'instituteur primaire à l'école officielle de Leval-Trahegnies immédiatement après la remise de sa démission;
Attendu qu'il n'avait prévenu ni l'inspecteur scolaire, ni l'autorité locale de sa détermination, et qu'il a agi en vue de nuire à l' enseignement public ;
Vu la délibération par laquelle le conseil communal de Leval-Trahegnies a décidé de ne pas accepter la démission offerte par le sieur Blocteur et de demander à l'autorité supérieure la révocation de cet agent (!)
Arrête :
Le sieur Blocteur est révoqué de ses fonctions d'instituteur primaire de l'école communale de Leval-Trahegnies.
Bruxelles, le 14 juillet 1880.
{Signé) P. Van Humbeeck.
Mais ces voies de rigueur n'avaient guère d'autre effet que d'exaspérer davantage les esprits et d'envenimer la lutte; elles achevaient de discréditer l'enseignement officiel et ne contrariaient en rien, nous Talions voir à l'instant, l'épanouissement merveilleux de l'enseignement libre.