‹ La lutte scolaire en BelgiqueChapitre 4 sur 34 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les préliminaires de la loi de malheun

L'enseignement en Belgique jusqu'en 1843. — La loi de 1842 sur l'enseignement primaire. — Son application. — Le parti libéral et son évolution vers le radicalisme. — La franc-maçonnerie et la revision de la loi de 1842. — Travail persévérant des Loges : préparation de la c loi de malheur » et acheminements vers la lutte scolaire. — Le € cadavre » de M. Van Humbeeck. — Application désastreuse de la loi à partir de z865. — En 1878, la guerre à l'Eglise et la re vision de la loi de 1842 sont à l'ordre du jour du parti libéral.

Jusque vers 1860^ le régime des écoles, en Belgique, bien que discuté au point de vue théorique, resta prati* quement en dehors de l'arène des partis.

Au lendemsun de la proclamation de l'indépendance nationale, les catholiques qui, de concert avec les libéraux, avaient fait la Révolution de 1830, s'étûent mis à Tœuvre pour réorganiser et développer l'enseignement, ruiné ou discrédité par le gouvernement hollandais. En dix années de temps, ils obtinrent des résultats si remarquables, surtout dans le domaine de l'instruction de Tenfance, qu'on

pouvait prévoir le moment où ils seraient, en fait, les maîtres ce renseignement primaire tout entier. Seuls, ils avaient fait usage de la liberté d^enseignement inscrite dans la Constitution; sur 5189 écoles primaires que comptait la Belgique à la fin de 1840, ils en possédaient 2284» entièrement dirigées et soutenues par eux, sans compter les écoles subsidiées par TEtat qui étaient p}acées sous leur dépendance. Ce brillant résultat avait été obtenu grâce aux encouragements des évêques, au zèle des curés, a la générosité des laïques; il trouvait, au surplus» son expli* cation naturelle dans ce fait que la très grande majorité de la population était animée de convictions religieuses profondément enracinées.

L'enseignement s'étendait et s'améliorait d'une façon rapide, sans aucun concours appréciable de TEtat; les, hommes politiques de l'époque avaient foi dans Faction bienfaisante de la liberté ; ils s'entendaient pour restreindre à son minimum la mission du pouvoir comme éducateur public.

Cependant, une nouvelle interprétation de la pensée de nos constituants au sujet du rôle de l'Etat en matière d'enseignement ne tarda pas à surgir. Les catholiques restaient convaincus que l'Etat n*a d*autre obligation que d'encourager l'initiative privée et de suppléer i son insuffisance, mais qu'il est tout à fait incompétent pour diriger lui-même un enseignement national. I^s libéraux soutenaient que l'Etat est investi par la Constitution de la mission d'enseigner, d'établir et de diriger un enseignement public;

quelques-uns, poussant plus loin leurs prétentions» allèrent jusqu'à affirmer que la liberté d'enseignement comporte simplement le droit pour chacun d'ouvrir des écoles, avec un droit égal pour le gouvernement d'écraser ces mêmes écoles sous une concurrence qui n'a d'autres bornes que son bon plaisir.

Ennemis nés de U liberté, il leur était pénible de penser qu'avant peu, si le mouvement scolaire continuait sa marche ascendante, la Belgique serait dotée, grâce à la liberté, d*un enseignement complet i tous les degrés; ils redoutaient de voir le clergé c accaparer Téducation de la jeunesse. > Sous le prétexte que la liberté n*avait pas fait assez, ils conçurent un système qui devait enrayer ses progrès et commencèrent un mouvement en faveur de rintervention directe de l'Etat dans l'enseignement primaire.

A cette époque, les catholiques ne pouvaient pas prévoir que les écoles publiques payées des deniers de tous les contribuables seraient un jour revendiquées par les libéraux comme étant leurs écoles. Confiants dans la »ncérité de leurs adversaires, un certain nombre d'entre eux abandonnèrent la thèse primitive de l'incompétence de TEtat et commencèrent à souhaiter que le pouvoir central intervînt avec modération pour relier par un plan d'ensem» ble' les initiatives dispersées, pour les stimuler et, au besoin^ suppléer à leur insuffisance; ils se bornaient à demander ea échange que l'éducation et l'instruction données dans les écoles publiques fussent fondées sur la religion.

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En 1840^ le dépôt d'une loi était devenu inévitable; les divergences ne portaient plus guère que sur la manière dont l'Etat interviendrait dans renseignement et sur le degré des garanties à accorder à Tinstruction religieuse. Des concessions qu*on se fit mutuellement naquit la loi de 184?. Ce fut une transaction consentie entre les deux partis et qui se présentait sous des dehors équitables. Les catholiques accordaient une intervention assez large du pouvoir; les libéraux se résignaient à Tintervention officielle du clergé. Les premiers acceptaient l'enseignement de l'Etat, les seconds renseignement religieux légal. '

En vertu de la loi de 1842, Tinstruction morale et religieuse figurait obligatoirement au programme des écoles primaires communales. Elle était donnée dans chaque école par l'instituteur lui-même, conformément au culte professé par la majorité des élèves, et sous la surveillance et la direction des ministres de ce culte. Les enfants n'appartenant pas à la communion religieuse dont faisaient partie la majorité des élèves étaient dispensés d'assister au cours de religion. Mais cette dispense n'avait nullement pour effet d'enlever au reste de l'enseignement l'atmosphère religieuse dont il était obligatoirement imprégné. Les ministres des cultes étaient autorisés à inspecter en tout temps les écoles publiques; la loi leur confiait le contrôle des livres destinés à l'enseignement de la religion et de la morale, ainsi que celui des livres de lecture.

Chaque commune devait avoir sur son territoire au moins une école, mais elle pouvait se dispenser de. la

construire ou de Tentretenir, en traitant de gré à gré avec une école privée, qu'elle adoptait, ou en prouvant que l'enseignement libre suffisait chez elle aux besoins de la population. Les communes conservaient des pouvoirs très étendus sur leurs écoles, notamment en ce qui concernait le régime intérieur, les rapports avec le personnel enseignant et sa nomination.

Le recrutement des instituteurs et des institutrices devait se faire à la fois par des écoles normales relevant directement de l'Etat et par des écoles normales privées» auxquelles r£tat accorderait XagrécUion, Cette clause, qui correspondait à l'adoption des écoles primaires, visait surtout les établissements normaux fondés par les évêques entre 1830 et 1840. Les écoles normales agréées, tout comme les écoles primaires adoptées, étaient placées sous le contrôle des inspecteurs de l'Etat; elles avaient droit à des allocations du trésor public. Quant aux écoles normales de l'Etat, Tinstruction religieuse y était confiée à des aumôniers. La commission chargée de délivrer des diplômes aux élèves-instituteurs sortis des écoles normales comptait obligatoirement plusieurs membres ecclésiastiques; les matières religieuses figuraient au programme de l'examen. Le choix des communes s'exerçait librement entre tous les candidats diplômés sortis de ces diverses écoles.

Telle était, dans ses dispositions essentielles» la loi transactionnelle qui fut pendant trente-sept ans la charte fondamentale de notre enseignement public élémentaire. On a vu quelle large part d'influence elle laissait à chacune

— iodes parties contractantes. Uautonomie locale était respectée. Les particuliers voués à renseignement libre étadent favorisés par la clause de l'adoption. Les pères de famille avaient droit à des écoles publiques de leur communion religieuse partout où ils étaient assez nombreux; ailleurs ils avaient la faculté de faire dispenser leurs enfants de renseignement religieux, et tel était aussi le droit des libres-penseurs.

Le i>ouvoir central, étranger jusque là à renseignement primaire, devait y exercer à Tavenir une assez large influence par ses subsides, par ses inspecteurs et ses écoles normales^ par le choix des programmes et le contrôle exercé sur les communes. Mais la loi ne rautorisait pas à établir partout une uniformité nui^ble et vexatoire; stirtout elle ne permettait pas au gouvernement de sortir de sa sphère naturelle, pour disputer aux familles et à l'Eglise la direction de réducation morale et religieuse donnée aux enfants.

Quant à TEglise catholique, elle trouvait des garanties légales tant dans le caractère religieux de l'enseignement et de Texamen imposé aux instituteurs, que dans les divers moyens de contrôle mis à sa disposition. Le clergé n'était plus seul maître dans les écoles libres qui profiteraient des avantages de l'adoption, mais en revanche il acquérait sur les écoles officielles des droits légaux et positifs.

Pendant vingt-cinq ans, la loi fut appliquée avec sincérité par tous les ministres de l'intérieur qui se succédèrent au pou voir, tant libéraux que catholiques. L'organisation nouvelle fonctionnait avec aisance; les conflits, les froissements même

y furent rares. C*est que la loi innovait peu et se bornait à reconnaître, i développer des institutions exbtantes : loyalement exécutée, elle s*aâaptait i la situation du pays et au vœu pour ainsi dire général des familles. Aussi les progrès de renseignement ne se firent-ils pas attendre.

En 1845, le nombre des enfants des deux sexes qui fréquentaient les écoles primaires communales, adoptées et libres, était de 426,385. En 1875, on en comptait officiellement 652,657, soit 226.272 de plus. En tenant compte de Taccroissement de la population générale, la fréquentation scolaire avait donc gagné environ 31 ^o en trente ans, et cette progression ne se ralentissait pas. Aussi le niveau de l'instruction s*élevait-il rapidement dans Tensemble du pays: en 1843, le nombre des jeunes gens sachant lire et écrire était de 49,15 *»/o, soit moins de la moitié du chiffre total ; en 1875 il atteignait 76,537,, c*est-à-dire qu'il dépassait les trois quarts.

Ces résultats paraîtront brillants si Ton se place au seul point de vue de la diffusion de Tinstruction dans tout le pays et de Tincontestable élévation de son niveau ; en réalité ils étaient funestes et d*un pré'^age menaçant, parce qu'ils représentaient, en regard des progrès constants de l'enseignement officiel, la décadence de l'enseignement libre.

Confiants dans une loi qui laissait à la religion une certaine place dans l'école, les catholiques avaient renoncé, dans une large mesure, à leurs initiatives scolaires d'antan et aux sacrifices personnels; ils avaient mis à profit les facilités et les avantages que leur offrait l'enseignement

officiel; ils laissèrent dépérir la belle organisation scolaire si péniblement élaborée avant 1842. De 2284, qu*il atteignait en 1840, le nombre des écoles privées tomba, en 1875, ^ i430i dont 958 seulement entièrement libres, tandis que celui des écoles communales passait, pendant la même période, de 2109 à 4157. Non contents de laisser ainsi submerger leurs écoles par la concurrence de TEtat, les catholiques leur faisaient eux-mêmes la guerre, en votant aux écoles officielles des dotations de plus en plus plantureuses. En 1843, les dépenses pour l'enseignement primaire atteignaient environ 2 millions et demi de francs; en 1875, elles dépassaient 24 millions; en 1878, dernière année du ministère conservateur, elles s'élevèrent à plus de 28 millions. C'est ainsi que s*ouvrait l'ère des dilapidations scolaires.

Les libéraux, de leur côté, ne restaient pas inactifs : la loi de 1842 leur fournissait une occasion excellente de travailler efficacement à leurs projets; l'imprévoyante condescendance des catholiques stimula leur ardeur.

Toute rhistoire du libéralisme belge peut se résumer dans la marche progressive vers la réalisation d'un principe d'odieux despotisme: la domination de l'Etat sur l'Eglise et sur les consciences. Dans la poursuite de cet objectif, l'élément modéré du parti oppose, au début, une certaine résistance à l'élément progressiste; mais il est incapable de lui résister longtemps, car il a, au fond, le même point de départ et il porte en germe les mêmes aspirations; il se liûsse donc guider et finalement absorber par la fraction avancée : c*est à cette influence dominante des opinions

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radicales dans le parti libéral qu'il faut attribuer la plupart des mesures violentes qui seront édictées plus tard contre les croyances et les institutions religieuses du pays.

Ce fut après 1842 que les symptômes de réaction libérale commencèrent à se manifester osten^blement ; leur point de départ fut le Coni^rès libéral de 1S46.

Dès 1S40, la principale lof^e de Bruxelles, V Alliance, avait organisé dans la capitale les forces du libéralisme ; elle voulut en 1846. étendre cette organisation au reste du pays : tel fut le but du congrès libéral qui se réunit dans une des salles.de Thôtel de ville de Bruxelles le 14 juin 1846.

Indépendamment d*un plan d'organisation qui investissait les Loges d'une dictature souveraine sur les électeurs libéraux et sur le parti libéral tout entier, le congrès s'occupa spécialement de la loi de 1842 ; elle fut condamnée à une grande majorité, comme inconstitutionnelle et contraire à la liberté de conscience; on lui reprocha d'admettre en principe un partage d'autorité entre l'Etat et une association religieuse qu'il devait ignorer, et de consacrer en fait la domination de l'Eglise, essentiellement hostile aux libertés modernes, sur l'enseignement tout entier. L'assistance conclut à la nécessité de reviser la loi et inscrivit l'article suivant dans son c programme du libéralisme belge : »

« Art. 3. L'organisation d'un enseignement public à tous les degrés, sous la direction exclusive de l'autorité civile, en donnant à celle-ci les moyens constitutionnels de soutenir la concurrence avec . renseignement privé, et ' en repoussant l'iutervention des ministres des cultes, à titre d*autorité, dans renseignement organisé par le pouvoir civil. >

Voilà où conduisait, quatre ans après le vote de la loi transactionnelle de 1842, le droit d'enseigner concédé i TEtat par les catholiques I Le manifeste progressiste restait dans les généralités, mais sous ces mots habilement choisis on cachait à la masse des adhérents Tesprit antireligieux dont on voulait insensiblement imprégner le parti libéral.

A partir de ce moment le radicalisme vit grandir sa puissance parmi les doctrinaires. La retraite ou la mort enlevait chaque année quelques-uns des hommes qui avaient» de concert avec les catholiques, fait la Constitution. Ils étaient remplacés dans le corps électoral, dans l'administration et dans les Chambres par une génération nouvelle, élevée dans les luttes religieuses et de plus en plus hostile à la foi traditionnelle du peuple belge. La masse même du parti libéral, tout en blâmant les excès de langage de la fraction avancée, glissait insensiblement sur la pente, et le nombre des radicaux allait en augmentant sans cesse.

Le radicalisme ne se faisait pas faute de profiter de cet accroissement d'influence et il exerçait sur les doctri* naires une pression de tous les instants pour leur imposer la revision de la loi de 1842. Bientôt il en arriva à ce résultat qu'on ne choisissait plus de candidats libéraux aux élections que parmi les adversaires de cette IcL

Il est probable toutefois que les hommes d*Etat du parti libéral eussent respecté longtemps encore le régime scolaire de 1843, sans la campagne habile, vigoureuse et persévé* rante menée contre ce régime par la franc*maçonnerie.

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Dès 1850 les Loges avaient acquis sur Topinion publique bel$?e une influence considérable. Elles ne cessaient de recruter des adeptes parmi les libéraux des classes moyen* nés et supérieures, et, à mesure que ceux-ci se laissaient envahir par le radicalisme antireligieux, la franc-maçonnerie exerçait sur eux une action de plus en plus prépondérante. Elle avait discerné de bonne heure la haute importance de renseignement primaire et ne tarda point à diriger vers ce domaine tout l'effort d'une propagande sans cesse en éveil. A partir de 1S60, les Loges ont la haute main sur le parti libéral et sur les associations radicales et doctrinaires de tout le pays; elles font pénétrer dans les esprits la théorie de l'enseignement officiel* gratuit, obligatoire et laïque; elles imposent graduellement ce programme aux dirigeants da parti; elles élaborent la loi de 1879; celle-ci, à leurs yeux, ne sera d'ailleurs qu'un premier jalon vers une législation scolaire plus radicale encore.

Les discussions parlementaires de 1879 ^^ ^^^ journaux catholiques ont mis en lumière ce rôle de la franc-maçonnerie, en faisant connaître les principales déclarations formulées par les Loges entre 1860 et 1879. L'exactitude de ces citations n'a pas été contestée; on me permettra d'en reproduire ici quelques-unes, pour établir la connexité étroite qui existe entre les vœux maçonniques de cette époque et les mesures gouvernementales et législatives prises pendant la lutte scolaire.

Cest en 1854 qu'on aperçoit la première trace d'une action générale et officielle de la franc-maçonnerie en matière

d*enseignement Le 24 juin de cette année, le Grand Maître de la franc-maçonnerie belge prononça un discours pour démontrer la nécessité d'asservir l'enseignement public à la domination de l'Etat et à llnfluence maçonnique. A la suite de ce discours, l'article 135 du règlement du Grand- Orient de Belgique, interdisant la politique dans les Loges, fut supprimé.

En 1859, le Grand-Orient, faisant un nouveau pas en avant, mit à l'ordre du jour de toutes le5 loges de son obédience la question de l'enseignement obligatoire. La plupart d'entre elles, déférant à son invitation, lui envoyèrent des mémoires, qui, en 1863, furent édités à Bruxelles. Ces mémoires sont plus ou moins développée, plus ou moins radicaux dans les moyens d'exécution qu'ils préconisent; ils sont parfaitement d'accord sur le but à atteindre et sur le plan général à suivre.

Le premier article de leur programme est la sécularisation de l'enseignement, c Nous excluons de l'enseignement primaire toute instruction religieuse, disait la loge de Liège, nous la considérons comme une atteinte à la liberté de conscience. > — < L'intervention du prêtre dans l'enseignement, à titre d'autorité, déclarait la loge d'Anvers, aimihile forcément l'instituteur, le paralyse et prive les enfants de tout enseignement moral, logique et rationnel. U enseignement du catéchisme est le plus grand obstacle au développement des facultés de VenfanL L* esprit humain, s'il était dégagé de cet amas de choses qui le faussent, deviendrait plus juste, plus droit, plus moraL C'est là un

premier but que doit s*imposer le législateur. » — : Et la loge de Bruxelles ajoutait : « Le jour selon nos vœux n*€st pas loin, où le Parlement beltjre retentira à son tour de la proclamation du principe de l'école laïque, de l'enseignement laïque de la morale. Ce jour-là le pays sera doté d'une des plus précieuses conquêtes de la civilisation moderne, et la maçonnerie pourra se glorifier d^ avoir fait inscrire dans la législation Vapplication d'une idée pour laquelle elle travaille et lutte depuis plusieurs siècles. »

Certaines loges, cependant, prévoyaient les ménagements qu'il s'agirait de garder : c II faudra, disait la loge d'Anvers, marcher graduellement et sans secousses, en détruisant successivement les préjugés, sans les froisser ni les exciter... Les élèves, si les pères de famille le demandaient, pourraient être conduits dans les temples afin d'y recevoir l'instruction. Ce serait là une formule de transition, afin de tenir compte des préjugés qu'il faudra forcément respecter encore (i). >

Mais devra-t-on se contenter d'enseigner dans l'école laïcisée les connaissances élémentaires et purement techniques, sans souci de l'éducation morale et dvique? Non, dit encore la loge d'Anvers, c Tinstruction religieuse et morale sera remplacée dans nos écoles par l'enseignement de la morale sociale et de l'esprit de notre Constitution. » —

(I) L'article 4 de la loi de 1879 et les drcaUiret troropeaiet doot la loi fut accompagoée ne firent pas autre chose que de mettre eo pratique cet recommandations des Loges.

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c L'instituteur devra se borner, confirmait la loge de liège; à inculquer à ses élèves \e& principes unioeneh delà morale. » ITétsût-ce pas là, tracé d*avance, le système adopté par la loi de 1879, et exactement définie la morale neutre cm umverselle que défendrait quelques années plus tard le gouvernement libéral?

Certaines loges» entre autres celle de Namur, s'étaient contentées de remplir à peu près leurs mémoires de ^tribes sauvages contre le clergé et la religion. Pour la loge de Namur» < le propre de renseignement obligatoire

est de ne pas s*occuper de religion, ni peut-être mime

de morale. >

Tous les mémoires étaient, au surplus, favorables à

Tobligation légale, appuyée sur un système de pénalités.

Leurs propositions à ce sujet furent condensées en un

projet de loi' en 23 articles et ramenées au cinq vœux

suivants :

< I* Obligation pour le père ou pour la mère veuve de conduire de force ses enfants à l'école.

c 2® Suppression de toute iostruction religieuse, c 3<> Inscription du nom des parents en défaut sur un tableau exposé publiquement devant la maison commune.

< 4® Condamnation des parents à une amende de 100 francs au maximum; en cas dlnsoh-abilitë, à des travaux forcés de un à trente jours au profit de la commune, ou à un emprisonnement de un à cinq jours.

< 5^ Comme dernier moyen, enlèvement de Tenfant à la direc* tion paternelle. »

Tandis que la législation nouvelle s'élaborait ainsi, article par article, dans les assemblées maçonniques et les cercles

radicaux, le personnel parlementaire qui devait la voter et rappliquer faisait dans les~inênies milieux son éducatiofi politique et s*y essayait aux joutes oratoires de l'avenir. C'est au cours d'une de ces réunions, fécondes en intempéries de langage, que M. Van Humbeeck, le futur ministre de l'instruction publique, donna le jour à son fameux € cadavre. > En 1864, ce personnage, délégué par une loge de Bruxelles à une « tenue » solennelle de la loge d'Anvers, prononça cette allocution qui lui fut souvent rappelée dans la suite après son arrivée au ministère ;

« Durant tout le cours de ces travaux, je songeais disait M. Van Humbeeck, à ces mots échappés à un grand poète... : « On a reproché € à la Révolution de creuser un gouffre. Ce n'est pas vrai, la € Révolution n'a pas creusé de gouifre, elle a creusé une fosse, elle « Ta creusée pour y descendre le cadavre du passé. »

« Ce qui est vrai de la Révolution est vrai de la maçonnerie, dont la Révolution n*a été que la formule profane.

« Oui, un cadavre est sur le monde; il barre la route du progrés. Ce cadavre du passé, pour V appeler par son nom, carrémeni et sans pcnphrases, c'est le catholicisme,

€ Oui, le catholicisme est un cadavre, non pas dans certains préceptes d*une morale sublime, dont les maximes lui sont communes avec les autres sectes chrétiennes et se confondent avec celles de la morale universelle, mais dans ses dosâmes oppresseurs, qui paralysent partout le libre examen et ne veulent permettre au citoyen de penser que par Tintermédiaire du prctre; il est cadavre dans cette organisation astucieusement combinée par des pontifes habiles pour un but de domination universelle.

€ Ccst ce cadaj'rr, mes F. Kr. çuc nous m^ons at^urd* km regardé en face. Et si nous ne Pavons pas jeté dans la fosse, nous l'avons dm moins soulage' de manière à Ven appwclicr de quelques pas; e^est tm ^grand résultat, »

Etroitemenl discipliné par les Loges, le parti progressiste faisait une active propagande en faveur de ces idéeset la presse libérale les répandait dans le public, tandis que les publicsstes les plus autorisés du doctrinarisme sectaire, MAL Laurent et de Laveleye, s*en faisaient Fécho dans leurs chaires univer^taires.

Cette propagande trouvsdt un terrain admirablement préparé dans la plupart des grands centres, i Bruxelles et dans ses faubourgs, à Gand, à Anvers, à Liège, et dans beaucoup de villes de second ordre, telles que Charleroi, Mons, Verviers, Tournai, Louvain, Arlon. Les administrations communales de ces villes avaient passé des catholiques ou des libéraux modérés aux radicaux les plus exaltés; Tinfluence des Loges sur la direction des écoles publiques y devint dominante, et, surtout à partir de 1865, ^^ ^^^ de la loi de 1842 y fut complètement faussé dans la pratique. Le choix des professeurs se fit dans un esprit nettement hostile à TEglise. On tolérait à la tête des écoles des instituteurs professant à regard de la religion qu'ils devaient enseigner une complète indifférence; d'autres même,, divorcés et mariés civilement, étsdent maintenus dans leurs fonctions, malgré le scandale de leur vie; quant aux instituteurs qui osaient se montrer catholiques, ils étaient en butte à mille tracasseries. Les garanties religieuses inscrites dans la loi devinrent illusoires. A Bruxelles, sur la réclamation d'une* poignée de parents libres-penseurs, les crucifix disparurent de plusieurs écoles»; dans d*autres on supprima Tusage de la prière avant et après les classes; quelques-unes cessèrent

de donner Tenseii^nenient religieux et le remplacèrent par des répétitions de gymnastique. Dans les écoles commu* nales d'Anvers, les élèves ayant fait leur première coromu* nion étaient dispensés de suivre les leçons d'instruction religieuse ; d'une manière générale, l'enseignement religieux et moral y était même considéré comme /acuUeUi/; on alla jusqu'à donner en prix aux élèves des livres excitant à la haine de la religion. A Gand, les écoles tombèrent sous la domination du professeur publiciste Laurent, qui en fie un véritable foyer de propagande antichrétienne. Un assez boa nombre d*institutrices communales étaient re^tées frariche-t ment catholiques; M. Laurent exerça sur elles une presbion de tous les instants, tantôt leur intimant d'abandonner leurs pratiques religieuses, tantôt s*esseyant à démolir leurs convictions chrétiennes, tantôt les forçant d'agir sur leurs parents au point de vue électoraL La menace et les promesses étaient tour à tour employées.

Si l'on ajoute à ce tableau que les administrations libérales supprimaient systématiquement leurs subventions aux écoles adoptées et opposaient constamment de nouvelles écoles of&clelles aux écoles libres» on ne s*étonnera pas de cette appréciation du libéral Précurseur sur la situation scolaire de nos grands centres : c Dans les villes, la revision de la loi de 1842 modifiera peu l'état des choses. »

Ces transformations, introduites sans secousse et sans bruit dans la pratique de la loi, ne pouvaient suffire au parti avancé; il aspirait i un changement complet. Battus aux élections de 1870, les libéraux comprirent qu'ils ne

seraient plus désormaîs quelque chose que s'ils se résignaient à marcher avec les avancés dans les voies du radicalbme. Cest à ce parti qu'ils s'arrêtèrent.

La revi^on de la loi de 1842 fut bientôt à Tordre du jour de tous les dirigeants du parti libéral, c Qu'on ne s'y trompe pas, écrivait la Flandre libérale^ en constatant cet accord de la gauche, c'est la lutte des partis transportée carrément sur le terrain de l'enseignement, et une fois engagés dans cette voie, ce n'est pas à l'enseignement et à Tintervention du prêtre dans Técole qu'il sera possible de s'arrêter (1). »

On le voit, c'était la persécution en règle contre l'Eglise catholique d'ores et déjà décrétée dans les conciliabules maçonniques et annoncée par l'organe le plus remuant et le plus écouté du parti. Que le retour du libéralisme au. pouvoir dût être le signal d'une politique antireligieuse à tout les points de vue, cela ne pouvait, d'ailleurs, faire de doute pour personne.

La guerre est entre nous, écrivait encore la Flandre libérale, et elle subsistera, jusqu'à ce que soit votre Eglise, soit l'Etat succombe. Mais nous avons foi dans notre cause, l'avenir est à nous, et c'est votre Eglise qui, ne pouvant pas plier, sera brisée. » Puis, se demandant qui l'emportera dans le conflit : « C'est l'Etat, répondait la Flandre; c'est donc que l'Etat est placé an-dessus de l'Eglise et que celle-ci n'a droit qu'à la somme de liberté et de puissance qu'il veut lui reconnaître. » Et elle poussait ce cri de gueue, que V Indépendance reproduisait en le faisant sien : « L'Eguse, on a le tort de l'oublier quelquefois, voila notre seule ennemie. »

(I) FUmdre ItbéraU^ mai 1S76.

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Mais, de tous les porte-parole du libéralisme de cette époque» le plus fanatiquement sectsdre, le plus passionné-' ment hostile à l'Eglise, à ses dogmes, à sa hiérarchie était M. Laurent. ' •

Il repoussait la liberté des congrégations religieuses; . € Les moines sont Tennemi, écrivait-il dans la Revue de Belgique; et quand on est en face de Tennemi, an tire dessus^ L*£tat peut aller jusqu'à défendre les congrégations reli* gieuses, en ne les permettant que moyennant une autorisation préalable : c'est le système des lois révolutionnaires^ et c*est le bon quand on se trouve en face de Tennemi... La liberté, même restreinte, donne des armes a l'ennemi, et mon avis est qu'il ne faut lui en laisser AUCUNE (i). > Il s'attaquait à la liberté d'enseignement avec non moins de vigueur : c En Belgique, les premiers venus peuvent établir une école ; on ne leur demande ni conditions de capacité, ni garanties de moralité : voilà l'abdication complète, je ne dis pas des droits de TEtat, mais de ses devoirs (i). • L'Etat a donc, d'après M. Laurent, le devoir d'entraver la liberté d'enseignement; il ne se contentera pas de décréter Tinstruction obligatoire et de laïciser les écoles officielles, il imposera à tout le monde un enseigne-

(I) Revu€ de Belgique^ 1878, article: L'Eglise tt VEUtt. — La FUndre mppnyait ces monstnieoses revendications; c SM nous était doonf, écrivait-«lW de voir disparaître un jour les Jèiuites, les Capucins, les petits Ftères et toute cette ignoble vermiue qui pullule dans nos murs, pense-t«on qu'on tiouveratt u libéral gantois pour regretter leur départ? Mais leur sortie sertit le ûgnal de fêtes et de réjouissances générales 1 » (Septembre 1878).

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ment purement laïque :^ c Quand on déclarera l'enseigna ment obligatoire» permettra-t-on aux parents d'envoyer leurs enfants chez les Frères et les Sœurs ? Ce serait un enseignement obligatoire fictifs II faut que llnstruction obligatoire se donne exclusivement dans des écoles laïques, et en écartant le prêtre (2). » Les droits du père de famille sont foulés

t aux pieds par^ ce système» mais M. Laurent en fait bon marché : c On parle du droit du père sur son enfant ; c*est

• le langage des sociétés barbares. >

Ces excitations violentes produisirent leur effet Dès 1876» la masse du parti libéral» M. Frère-Orban en tête» était convertie à la revision de la loi de 1S42. Ce fut dès lors un fait certain que le triomphe des libéraux équivaudrait à Tarrêt de mort de la loL Les élections de 1878 allaient fournir au libéralisme vainqueur Toccasion de réaliser cet article essentiel de' son programme» en imposant au pays la ItnJe vialheur élaborée dans tous ses détails par les Loges.

•<l) Jinfue de Belgique, loe. Ht.

•(I) LAOftSMT, Ut sùd^Us ûuvréires.

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