CHAPITRE II
Les élections de 1878 et le dépôt de la loi de malheur.
JLes^élections du xx juin X878. — Causes de la chute do ministère Malou : habileté des libéraux ; faiblesse et apathie des catholiques. — Le xninistére Frére-Orban.
— Agitation libérale pour la revision de la loi de X842. — Ouverture de la session parlementaire de X878-1879. — Première protestation de l'épiscopat : le mandement du 7 décembre X878. — Dépôt de la loi scolaire. — Ses caractères : elle est contraire à la liberté religieuse, à la liberté des communes, à la liberté d'enseignement. — Le truc de l'article 4.
— Aveux des radicaux sur la portée véritable de la loi.
Les libéraux avaient eu Timprudence de faire voir trop •clairement leurs projets scolaires avant les élections de 1876; ils furent battus, mais la leçon leur servit. Mieux avisés en 1878, ils parlèrent le moins possible de la revi^on de la loi de 1842; leur habileté fut la principale cause de leur succès.
M. Frère fit à la Chambre l'éloge de la liberté d*enseignement et déclara que le libéralisme ne descendrait jamais sur le terrain religieux. Il effaçait ainsi la mauvaise impression produite dans de nombreux milieux par les
déclarations trop violentes de ses amis poUdques» et il ralliait les électeurs flottants qui croyûent encore au libéralisme modéré.
Les libéraux exploitèrent, d*autre part, la tolérance extrême et le manque d*énergie dont leurs adversaires n'avaient cessé de faire preuve pendant toute la durée du ministère Malou : telle avait été, en e£fet, au cours de ces huit années, la modération de la politique catholique que celle-ci aurait pu passer pour de Tlmpuissance dans des circonsunces moins difficiles. Préoccupé de ménager Topi* nion libérale exacerbée, le gouvernement catholique avait ajourné, malgré les instances de ses amis, le règlement de plusieurs questions capitales, entre autres celle des cime* tières; d'autre part, il avait nommé un grand nombre de libéraux à des postes importants, dans les universités de l'Etat, dans la magistrature et dans l'administration centrale. Les libéraux voyaient ainsi leur influence s'accroître et n'en devenaient que plus arrogants et plus audacieux. Ils accusaient les catholiques d'être les ennemis de l'instruction, et le ministère répondait à ces attaques en multipliant les subsides en faveur de l'enseignement officiel. Le nombre des écoles communales ne cessait de s'accroître, celui des écoles libres diminuait en proportion (i); les libéraux, qm
(i) Les dèpentet pour reosetgnement primaire pjshèreot de 14,669,158 lr«oc^ en 2869, dernière aonée du minisiire libéral, & 28.406,216 fraoc^ eo 1878, «ooée de U chnte du cabinei Makw. Pendant cette mêaie période, le nombre des écoles communales pataa de 5,511 à 4,376, celui des écoles libres non inspectées de 1,1 14 à 89a
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ne demandaient pas autre chose» s'en attribuaient tout le mérite; ils recueillaient le bénéfice de cette recrudescence de l'enseignement officiel et proclamaient qu'elle était dans les vœux du pays.
Us tiraient un parti non moins habile de certaines divergences de vues qui s'étaient manifestées parmi les catholiques au sujet de la ligne de conduite à tenir pratiquement vis-à-vis des libertés inscrites dans la Constitution.
Les discussions que cette question avait fait naître dans la presse catholique avaient donné lieu à des exubérances de langage. Les libéraux s*emparèrent de quelques phrases isolées, écrites au courant de la plume et dans l'ardeur de la discussion, pour dénoncer les catholiques comme les pires ennemis de nos institutions. Assez adroits pour ménager les susceptibilités religieuses de la masse flottante des électeurs, ils firent de V « ultramontanisme » le point de mire de leurs attaques. Dénaturant la pensée des publicistes catholiques, ils s'écrièrent que tout croyant devait choisir entre le Syllabus (i) et la Constitution, et ce fut un piquant spectacle que de voir les libéraux, habitués à appeler la Constitution belge c une grande erreur » (de Laveleyej, la c grande duperie de 1830 (2), » un c chaos» »
(1) Dans le Syllabus^ pnblié par Pie IX en 1864, étaient réunies nn certain nombre de propositions ceosnrées précédemment par le Saint-Siège. Il ressortait de ce document, purement doctrinal et tbéologique, que les libellés modemct ne sont ni un idéal, ni un progrés, mais il n'y éuit dit nulle part qu'elles ne peuvent être tolérées en fait dans notre situation actuelle.
<3) Flandre lib/raU^ 9 janvier 1876.
une c folie, > une c alliance funeste et immorale {%), » s'épendre tout à coup d*un beau zèle pour la défense de cette même Constitution.
Le c péril clérical > était créé; on le cultiva soigneu* sèment et avec d'autant plus de fruit qu*il était secret, donc plus redoutable. Les élections du ii juin 1878 se firent sous rinfluence de ce courant d'opinion : elles renversèrent les catholiques et le ministère de M. Malou, et donnèrent aux libéraux une majorité de dix voix à la Chambre et de six voix au Sénat.
Cinq jours plus tard, le nouveau ministère était constitué, sous la présidence de M. Frère*Orban; le chef de cabinet reprenait les affaires étrangères, tandis que la justice était dévolue à M. Bara, Tintérieur à M. Rolin, les travaux publics à M. Sainctelette et les finances à M. Graux. Le générai Renard devenait ministre de la guerre; enfin un nouveau département, celui de instruction publique, était créé par simple arrêté royal et confié à M. Van Hurobeeck.
La composition du cabinet ne laissait aucun doute sur le caractère qu'il allait imprimer à sa politique. MM. Frère et Bara, qu'on avait jadis pu considérer comme des avancés, constituaient l'élément modéré du nouveau gouvernement. Mais le second avait donné des gages suffisants de son esprit de parti et de son anticléricalisme passionné pour qu'il ne parût point suspect aux radicaux ; quant au premier.
(1) Laurent, L*£^Utê tt VBtaU t II, p. 339. Rtvue de Belgique^ L XXVII,
p. 254, et L xxn, p. 34.
il s'était empressé de racheter son apparente modération d*antan, en accordant d*emblée aux avancés le ministère de Tinstruction publique et en confiant ce portefeuilfe à M. Van Humbeeck. On ne connaissait de celui-ci ni la sortie sur le c cadavre du catholicisme, > ni certains autres traits^ qui depuis Tont rendu fameux, mais il appartenait notoirement à l'opinion radicale progressiste, et la création du nouveau ministère, sur les suggestions de M. Laurent, apparat à tout le monde comme le premier acte d'une politique de combat et le symptôme précurseur de la revision de la^ loi de 1842. « Ce sera, disait l'officieux Fxho du Parlementr le ministcrc du culte liléraL »
Au lendemain des élections, la presse libérale tout entière, depuis XEcho du Parlement et VEtoile, organes des vieux doctrinaires, jusqu'aux journaux du radicalisme avancé, comme la Flandre libérale et la Gazette, se mit à discuter avec passion la question de l'enseignement primaire : la revi^on de la loi de 1842, tel devait être, diaprés les organes anticléricaux, le premier objet des sollicitudes du libéralisme vainqueur. Il n'était plus nécessaire, en effât, de masquer» comme on l'avait fait avant 1878, le but avéré que Ton se proposait, et la Flandre pouvait s'écrier, avec une complète franchise : c L'instituteur et l'école, voilà désormab les grands agents de la politique libérale... La première chose à faire est donc de mettre notre armée et notre matériel de guerre en état de tenir campagne; la chose doit se faire coûte que coûte...; il faut se préparer à dépenser det millions et des millions. »
Dès Touverture de la session parlementaire de iSyS- 1879, une phrase du discours du trône vint fixer la pensée fondamentale de la politique scolaire du gouvernement : € Renseignement public, y était-il dit, doit relever exclusvDcmeni du pouvoir civil. » Ce passage était gros de sens : il reproduisait presque textuellement un des vœux du con* grès maçonnique de 1846. Cétait une déclaration de guerre au catholicisme; on pouvait, dès cç moment, considérer les hostilités comme officiellement ouvertes.
Cependant, les catholiques se sentaient menacés et com* mençaient à s*agiter. Leurs journaux dénonçaient au pays les visées scolaires des libéraux; à la Chambre, les chefs de Topposition provoquèrent sur cette question un débat très vif, lors de la discussion de Tadresse au Roi. Jusque là, les évêques avaient gardé le silence; après le discours du trône et l'adresse des Chambres, ils ne le pouvaient plus. Us entrèrent dans la lutte et prirent aussitôt la tête du mouvement La parfaite unité de vues qui régnait entre eux et leur entente avec les dirigeants du parti catholique favorisaient leur action commune et augmentaient Tautorité qui s'attachait à leur nom. Au surplus, Taccord devait être aisé sous un chef de la valeur du cardinal Dechamps : les qualités éminentes de Tillustre archevêque, son talent d'écrivain, sa connaissance approfondie de son temps et de son pays lui assuraient un grand empire sur les autres membres de répiscopat et sur les chefs de la droite.
Le 7 décembre, après une première assemblée tenue à Malines, répiscopat protesta par une lettre collective contre
les projets de sécularisation de rinstruction primaire. Il faissdt justice des attaques du libéralisme contre TEglise catholique et montrait les services rendus par FEglise à TEtat» spécialement en matière d'enseignement. Il réprouvait la suppression de renseignement religieux dans les écoles publiques, comme contraire au droit divin, aux nécessités morales et sociales du pays, à la lettre et à l'esprit de la Constitution, aux vœux de la majorité des Belges. Il rappelait enfin que personne ne peut» sans une délégation expresse de l'autorité ecclésiastique» donner, l'instruction religieuse dans les écoles (i).
Le langage si ferme et si clair de cette lettre pastorale fit une vive sensation dans le pays. Les polémiques entre libéraux et catholiques devinrent plus ardentes que jamais; le dépôt du projet de loi scolaire vint bientôt leur donner un nouvel aliment; il eut lieu le 21 janvier 1879.
Sous le titre modeste de revision de la lot de 1842, le projet proposait la destruction presque complète de la législation scolaire en vigueur : les traits eesentiels de cette législation, — garanties données à l'enseignement religieux, respect pour l'indépendance des communes, protection assu* rée aux écoles libres, — disparaissaient pour faire place à la laïcité de Tinstruction, à la juridiction souveraine du pou* voir central, à l'établissement indirect du monopole de l'Etat comme éducateur de l'enfance. La plupart des dispositions
(1) Cette lettre fot rendue publique dans les derniers jours de décembre 1878. Elle portait les signatures de NN. SS. Dechamps, caidioal-arche^réque de Ualincs; de Montpellier, évdque de Liège; Faict, èvéque de Bruget; Bracq, évêque de Oand; Gravez, évêque de Namur; Duœont, évêque de ToumaL
du projet étaient empruntées au programme des Loges.
La nouvelle loi était d*abord attentatoire à la liberté religieuse. Elle érigeait en principe la neutralité de renseignement officiel. L'Etat, disait TExposé des motifs, étant séparé des Eglises, doit se désintéresser de tout ce qui concerne la religion. A cette condition seulement, sa neutra* lité constitutionnelle peut devenir une vérité pratique; au lieu donc de continuer, comme par le passé, à favoriser également les divers cultes en présence, c TEtat, à raison de son incompétence, doit rester étranger à l'enseignement religieux, > et celui-ci € ne peut figurer dans le programme des écoles publiques. > Tel était le principe consacré par Tarticle 4, qui c laissait renseignement religieux aux familles et aux ministres des divers cultes, » et par l'article 5, qui lui substituait renseignement de la morale, donné par l'insti» tuteur sous la direction et la surveillance exclusives des fonctionnaires du gouvernement. Cette morale, disait TExposé des motifs, sera la morale universelle; le maître sera tenu d'en inculquer à ses élèves les principes généraux et d'en pénétrer son enseignement tout entier; tout élément dogmatique emprunté au catholicisme ou à un autre 'culte s'en trouvera rigoureusement exclu, et chaque commune contiendra au moins une école calquée sur ce modèle (art 1).
Le second paragraphe de l'article 4 renfermait une réserve hypocrite, destinée à tromper les familles chrétien* fies : € Un local dans l'école, disait-il, est mis à la disposition des ministres du culte pour y donner» soit avant, soit après l'heure des classes, l'enseignement religieux aux
enfants de leur communion fréquentant Vécole. » Ce cours était d'ailleurs purement facultatif, et les élèves ne pourraient y être admis que sur la demande expresse de leurs familles; Tadministration seule en fixerait l'heure et la durée. Dans le cas où le prêtre se refuserait à le donner, le maître d'école serait autorisé à enseigner la lettre seulement da catéchisme diocésain, sans explications ni commentaires; cependant, ajoutait TExposé des motifs, il ne pourrait y être contraint; il faut son assentiment volontaire; s*il refuse son aide, une personne apte sera chargée, moyennant salaire, de faire réciter les leçons aux enfants, t conformément aux vœux des pères de famille. > La loi ne s'expliquait pas sur les autorités qui auraient à désigner cette c personne apte; » mais on pouvait conclure de son silence que l'administration centrale entendait se réserver ce droit, et les déclarations du gouvernement, au cours de la session, confirmèrent cette prévision. La première conséquence de la lot était donc un empiétement caractéristique sur le domaine de rautorité ecclésiastique, empiétement contre lequel le mandement épiscopal du 7 décembre avait protesté d'avance. Quant aux écoles normales officielles, tout enseignement religieux en était banni. Il était seulement prévu que le règlement d'ordre intérieur de ces établissements assurerait aux élèves normalistes la liberté d'accomplir les exercices religieux de leur culte (art 42). Le caractère c neutre > était donc encore plus marqué dans les. écoles normales que dans les écoles primaires» où l'on avait cru devoir concéder aux parents la clause du local réservé à
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renseignement du catéchisme II fallait, en effet, combattre énergiquement chez les fulurs instituteurs la foi et la pratique du culte, pour pouvoir mettre, après quelques années, à la tête de toutes les écoles primaires des maîtres élevés en dehors de Tidée religieuse. M. Jottrand déclara qu*il voterait cet article comme € une mesure de guerre nécessitée par les dangers de la situation. » Le mot resta; il caractérise la loi tout entière.
Par une innovation non moins grave, Tagréation des écoles normales privées était abolie : seules, les écoles normales de TEtat auraient désormais le droit de présenter des candidats au diplôme de capacité (art 43), et les conseils communaux ne pourraient ' choisir des maîtres que parmi ceux, qu'elles auraient formés (art. 7) : c'était la suppression virtuelle des écoles normales privées et la consécration directe du monopole de l'Etat
D'autre part, les inspecteurs ecclésiastiques cessaient d'être reconnus, le rapport annuel des évêques sur l'enseignement de la morale et du dogme était supprimé, et on éliminait l'élément ecclésiastique de la commission centrale de perfectionnement et du jury d'examen pour le diplôme. Les livres scolaires, y compris les ouvrages de morale et de lecture, devaient être désignés par les délégués du ministère de l'instruction publique, sans intervention du clergé (art. 6). '
Etait également aboli le droit, pour le curé de la paroisse, de visiter l'école et de contrôler l'instruction qui s'y donnait II ne pouvait pénétrer que dans le local
— Si -
destiné spécialement à l'enseignement religieux, et seulement aux heures fixées d'avance. Toute immixtion dans le régime intérieur de l'école lui était sévèrement interdite. Les écoles privées perdaient tout droit aux subsides, et la faculté de les adopter était enlevée aux communes (art. 46). Cette disposition était ruineuse pour bien des communes, outre qu'elle violait leur liberté traditionnelle. Le projet consacrait d'ailleurs, par toute une série de mesures, la suppression de l'autonomie communale en matière d'enseignement, et lui substituait le principe de la domination exclusive de l'Etat.
On a déjà vu qu'aux termes de l'article i^, la copimune ne pouvait plus désormais se dispenser d'avoir au minimum une école à elle, si inutile que pût être celle-ci; l'article 2 allait plus loin : il donnait au gouvernement la faculté de fixer arbitrairement le nombre des écoles à entretenir dans chaque commune, ainsi que le nombre des classes et des instituteurs dans chaque école, que ces écoles fussent vides ou non, que la commune demandât ou refusât ces installations. C'était aussi le gouvernement qui dorénavant créerait des écoles gardiennes là où il le trouverait bon; c'était lui qui établirait des écoles d'adultes partout où il le jugerait à propos.
L'art 3 du projet contraignait la commune à procurer aux enfants pauvres, dans les écoles officielles» l'instruction gratuite.
D'autre part, le projet enlevait aux administrations -communales la majeure partie de leur autorité sur les
maîtres et sur le régime intérieur des écoles. Leur choix, ainsi qu*oa Ta vu. se trouvait limité aux candidats sortis des •établissements officiels; pour le reste, les instituteurs étaient considérés comme de véritables fonctionnaires de TEtaL La juridiction disciplinaire des communes à leur égard était réduite à rien : la commune perdait la liberté de suspen^on et de révocation; diaprés Tarticle 8» le ministre de llnstruction publique avait seul le droit de prononcer la révocation ou la suspension pour plus de quinze jours; pour la suspension moindre, l'article 9 donnait au gouvernement le droit de Tannuler, en Tabsence même de toute réclamation de l'instituteur : le pouvoir central pourrait ainsi protéger les instituteurs contre les communes qui se refuseraient à les laisser agir en maîtres absolus. En outre, la plupart des questions de détail que les commu-^ nés réglaient souverainement sous la législation de 1842 devaient désormais être portées devant les fonctionnaires de l'autorité centrale.
Quant i l'inspection, elle n'était que l'organisation minutieuse de la surveillance exercée par le gouvernement : elle lui appartenait dorénavant tout entière, et, lorsqu'elle opérerait dans l'école, le collège des bourgmestre et échevins serait seulement c invité à se faire représenter (art 23). >
M2ÛS peut-être des communes pourraient-elles être tentées de soutenir, à côté de l'école athée, obligatcnre pour elles» quelque école libre, plus sympathique aux habitants; la loi avait soin de les en empêcher, de même
aussi qu*elle organisait la famine autour des communes qui essaieraient de conserver dans leurs institutions scolaires une certaine indépendance ou quelques restes d'égards pour la foi des populations. Uarticle 36 stipulait donc : « Aucune école ne pourra obtenir une allocation quel* conque de la Province ou de TEtat» si l'autorité qui la dirige ne la soumet au régime de surveillance et dln* spection établi par la présente loi^ Si l'autorité dirigeant récole refuse de se soumettre à la loi ou de réformer les abus, les subsides communaux, provindaux et de l'Etat seront retirés par arrêté royal. > Le gouvernement, qui prévoyait la résistance des administrations communales^' cherchait ainsi d'avance à leur lier les mains.
Le même sentiment de défiance à l'égard des cornmunes avait inspiré les clauses relatives à l'organisation des Comités scolaires. Ce rouage nouveau, qui faisait sa première apparition en Belgique, n'était pas sans quelque analogie apparente avec les School boards anglais; msus ces ressemblances, que les libéraux s'empressèrent de faire remarquer, s'arrêtaient aux dehors et cachaient mal un esprit tout différent Les comités scolaires devaient être composés de notables chargés d'encourager et de déve* lopper dans chaque région l'enseignement public (art 17). Leurs circonscriptions étaient fixées par le ministre; elles pouvaient comprendre une ou pinceurs communes (art 18}; dans le premier cas, les membres du Comité étaient nom* mes par le conseil communal du lieu; dans le second, ils étaient nommés par le ministre. Cette ingénieuse combi*
naison permetUdt de laisser, comme n arriva en effet, lescommunes libérales désigner librement leurs délégués, tan* dis que les communes catholiques subiraient la survdl* lance des francs*maçons et des radicaux qu'il plairait à Tadministration de leur imposer.
Les membres des comités scolaires avaient pour mandat de surveiller les écoles primaires officielles, à côté des administrations communales et concurremment avec elles. Ce devaient être en même temps de fidèles agents du pouvoir central, chargés d'espionner les «administrations catholiques qui tenteraient de se montrer récalcitrantes, de surveiller les pères de famille et de dresser des listes de suspects qui n'auraient plus aucune part aux faveurs ni même à la justice du gouvernement. € Les comités, disait en effet l'article 21, emploient tous les moyens de persuasion propres à déterminer les parents à envoyer leurs enfants à l'école (officielle). Ils réclament l'assistance des patrons et des chefs d'industrie pour être aidés dans leur mission. Des moyens d'encouragement peuvent être mis par les communes à la disposition des comités scolaires pour favoriser la fréquentation des écoles. > Cétait la pression scolaire sous ses formes diverses inscrite d*ores et déjà au programme du gouvernement
Voilà ce que devenait le rôle de la commune dans le domaine de l'enseignement primaire, resté, jusque là, la plus précieuse de nos franchises locales! On ne laissait à la commune que la faculté de payer, c UEtat commandera et la commune paiera, » s'écriait M. Wœste
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à la Chambre, condensant dans une formule heureuse le système de la loi Sur ce point encore, Tautonomie corn* munale était foulée aux pieds. Non seulement le projet fixait le minimum du traitement à payer à Hiistituteur par la commune (art 31) et rendait obligatoires les dépen* ses pour la construction et l'entretien des bâtiments d*école (art. 32 et 33), mais il était stipulé en outre que les allocations de la commune en faveur de renseignement ne pouvaient, en aucun cas, être inférieures au crédit voté pour cet objet au budget communal de 1A78 (art 33).
Attentatoire à la liberté religieuse et à la liberté des communes, le projet, on a pu s'en rendre compte, était absolument contraire à la liberté d'enseignement En supprimant l'agréation et en réservant aux écoles normales de l'Etat le privilège exclusif de former les instituteurs de l'avenir, le projet portait un coup mortel ^ le ministère le croyait du moins — à l'enseignement normal privé; il tendait, d'autre part, à écraser l'enseignement primaire libres en réservant tous les subsides aux seules écoles officielles; on l'a vu, enfin, il conférait à ces écoles le monopole de l'instruction gratuite obligatoire pour les communes et il chargeait les inspecteurs et les comités scolaires d'exercer une pression de tous les instants sur les communes et sur les parents dont les sympathies iraient aux écoles catholiques : c'était la condamnation au. libéralisme obligatoire pour cause d'indigence, la destitution des pères de famille pauvres» qui seraient désormais moralement contraints d'en-» voyer leurs enfants a l'école athée.
Arracher des âmes à TEglise, de préférence les âmes -de-ceux qui n*ont pas les moyens de se défendre^ tel était, en effet, le but véritable de la loi projetée; ausâ ses dispositions essentielles étaient-elles les articles 4 et 5» qui substituaient dans renseignement officiel la morale neutre définie par l*Etat au dogme et à la morale catho* liques enseignes par TEglise. Toutes les autres dispositions n'étaient que le complément et la conséquence de ces articles : les unes constituaient des réserves hypc^ crites destinées i tromper les familles sur les tendances réelles de la nouvelle législation ; les autres mettaient entre les mains du pouvoir et du parti libéral les armes légales nécessaires pour briser les résistances qu^ils prévoyaient.
En réservant au prêtre un local et des heures particulières, le gouvernement avait manœuvré avec beaucoup d^habileté. Sans, faire aucune concession sérieuse dans le fond, il s'arrangeait de manière à ne pas altérer trop visiblement la physionomie extérieure de Técole : il changeait la marchandise et gardait renseigne. Aux libéraux modérés et aux familles chrétiennes alarmées pour Téducation religieuse de leurs enfants, il se réservait de montrer -le local et, brandissant le texte de l'article 4, il dbait : < N'écoutez pas les calomnies cléricales. Le prêtre ne domine plus, il est vrai, dans les écoles nationales, roiûs la religion n'a pas cessé d'y être respectée et enseignée. Les attributions du pouvoir civil et celles de l'autorité •ecclésiastique sont mieux définies qu'autrefois; toute con- /usion a cessé; mais au fond rien d'essentiel n*est changé.
La foi de vos enfants ne courra aucun danger. » Aux libres-penseurs, qui réclamaient un enseignement hostile à l*£glise, il pouvait toujours répondre : c Ne craignez rien : le cours de religion ne sera qu*un hors d*œuvre neutralisé par l'influence des professeurs sortis de mes écoles normales et par le caractère général de renseignement » >
Il y avait ainsi de quoi satisfaire tout le monde : les modérés seraient rassurés; les avancés se rendaient conàpte ^ue rarticle 4 n'était, selon l'expression de ^L Woeste, qu' c un trompe-l'œil; » ils comprirent que les bases de la loi étaient telles que tôt ou tard celle-ci devait produire l'efFet qu'ils en attendaient.
Il était évident que le prêtre ne se rendrait pas dans des écoles où l'on ferait tout pour lui rendre la vie impossible et où il serait traité en suspect; son enseignement devait être surveillé par l'Etat, contrecarre par l'instituteur, -qui arracherait sans cesse de l'âme des enfants les germes de foi que le prêtre y aurait semés; d'autre part, tout contrôle sur l'enseignement de la morale lui étant retiré, son intervention dans l'instruction publique devenait inutile et contraire à sa dignité. Tout l'engageait à s'abstenir; les libéraux qui avaient la franchise de penser tout haut le reconnaissaient eux-mêmes : 5 II est clair, écrivait la Flandre Mbérale, que vous n'invitez le clergé que pour qu'il refuse et en tâchant de rendre son refus inévitable, > et la ChriH niçue, qui, à cette époque se distinguait parfois du reste de la presse libérale par des éclairs d'honnêteté politique^ ^vait pour le ministère ce mot sanglant : « Votre combi-
?X"'ii^jaa.zr^CggvcCTcec;r' Mtj*J » •^ v»*J s
naison n*est qvL*un truc indigne d'un gouvernement qui sr respecte! >
Un instrument de domination du libéralisme sur la liberté des consciences» des familles et des communes, voilà donc ce qu*était la loi de 1879. Les catholiques s*en ren-^ dirent compte, tout comme les radicaux* Devant le péril qui s'annonçait, ils secouèrent une passaj^ère apathie et, ne songeant plus qu*à sauvegarder contre Tennemi commun leurs libertés menacées, ils entrèrent en campagne, plus résolus, plus unis et plus forts qu'ils ne Tavaient jamais été. Dès la fin de 1878, ils étaient d*accord sur les principes à d|éfendre aussi bien que sur le plan à suivre; nous allons les voir à Tœuvre, réunissant leurs forces pour livrer sousles mêmes chefs un même combat.