LA NOTION DE LUTTE ET L'H£RË0IT£ GÉNÉRALISÉE
Êlro c*dst lutter, vivre c'est vaincre.
La tournure d'esprit qui engendra le polythéisme grec n'a pas été modifiée par vingt siècles de christianisme ; elle est facilement reconnaissable chez ceux de nos contemporains qui chantent « la vie des pierres », « Tâme des choses »..., etc.; les mystiques trouveront longtemps encore un aliment facile dans ce langage imagé; longtemps encore il sera permis aux poètes d'affirmer que la mer « parle », que « c'est quelqu'un de vivant V^ et jces fictions seront agréables à l'oreille de l'homme, parce qu'elles répondent à un besoin de l'hothme qui aime à se retrouver dans la nature entière.'Rién ne paraît plus clair à l'homme que l'homme lui-même; les seules théories qui lui donnent une s$itisfaclion complète, qui lui procurent l'illusion d'xxnejec^Hçation réelle sont celles qui peuplent la nature d'activités calquées sur la sienne; jadis, ces activités anthropomorphiques
s*appelaient des dieux; aujourd'hui, on les appelle des « âmes » ou des « vies », mais c'est toujours la même chose.
Les poètes qui personnifient les éléments de la nature brute, n'ont pas, je pense, la prétention de faire œuvre scientifique; ils savent seulement que leur langage synthétique sera favorablement accueilli parce que sa compréhension demande peu d'efforts; mais des hommes de science, qui n'ont pas Texcuse d'être des poètes, ont repris récemment, pour la développer et relayer d'exemples bien étudiés, l'affirmation de Cardan : « Los pierres vivent; elles sont susceptibles de maladie, de vieillesse et de mort »; ce faisant, ils n'ont obtenu d'autre résultat que celui, peu enviable, d'avoir transformé en une expression dépourvue de sens un mot parfaitement défini*.
Nous classons tous les corps de la nature en corps vivants et corps bruts ou morts; quand un des ôtrcs de la première catégorie subit certaines transformations que l'on résume d'un seul mot en disant qu'il ^ meurt, il passe dans la seconde catégorie ; il a perdu
I le « quelque chose » qui le distinguait des pierres et
que l'on appelait sa vie; affirmer que les corps bruts sont vivants, cela revient à dire que les corps morts ne sont pas morts; et voilà un phénomène très net, la mort, qui ne signifie plus rien !
Si Ton veut conserver au langage la précision qui caractérise les choses scientifiques, il faut, au contraire, essayer de définir la me, « l'ensemble des propriétés par lesquelles les corps dits vivants se distinguent des corps dits bruts » ; si, ce travail une fois
1. Le professeur Dastre a discuté cette question dans un volume de la Bibliothèque de philosophie scientifique : La Vie et ta Mort.
fait, on trouve dans les corps bruts quelques-unes des particularités que Ton avait considérées comme Tapanage des êtres vivants, cela prouvera seulement que Ton s'était trompé et que le travail est à refaire. Les savants auxquels je faisais allusion tout à l'heure ont commis cette erreur de méthode, de s'imaginer savoir a priori ce que c'est que la vie, et, trouvant ensuite dans les corps bruts quelques-uns des attributs de leur définition a priori^ d'en conclure que les corps non vivants sont vivants, au lieu de se dire que leur définition était mauvaise. Imaginez, prenant la question à rebours, que Ton ait considéré le poids comme une caractéristique des corps morts; constatant ensuite que les êtres doués de vie sont pesants, vous n'en conclurez pas que les vivants sont morts, mais que le poids n'est pas l'apanage exclusif de la matière brute.
La biologie a pour objet la recherche de ce qui est commun à tous les êtres vivants, tant animaux que végétaux, et n'existe que chez eux. Quand on se livre à son étude, on doit s'attendre à bien des étonnements; on constate, par exemple, que, contrairement à l'opinion générale, la spontanéité du mouvement n'a rien à voir avec la définition de la vie. J'ai consacré plusieurs ouvrages à la biologie; je voudrais dans ce livre, au lieu de m|arrêter à ce qui est l'apanage exclusif des corps vivants, m'occuper, au contraire, de ces particularités qui, appartenant à des êtres doués de vie, étant môme de celles qui nous frappent peut-être le plus dans leur étude, ne ^ont cependant pas caractéristiques de la vie. Ce sont précisément ces particularités qui, illégitimement considérées a priori comme faisant partie de la défi-
iiilion exclusive des èlrcs vivants, ont amené les auteurs à parier de la vie des corps bruts.
Une étude conçue dans ce sens présentera un double intérêt; non seulement elle empêchera de faire du mot « vie » un emploi incorrect et favorable au mysticisme antiscicntifique ; elle nous enseignera, en outre, poyr les corps bruts, un langage synthétique, un langage individualiste, qui présente, il est vrai, (tes dangers philosophiques, mais qui néanmoins, employé avec quelques précautions, se montrera d'une grande fécondité. Ce langage est celui de la lutte universelle.
C'est, en effet, dans des phénomènes qui peuvent