‹ La lutte universelleChapitre 3 sur 85 · I. être ramenés à des luttes, à des « corps à corps · texte numérisé non relu

I. être ramenés à des luttes, à des « corps à corps

que ge rencontrent toutes les particularités auxquelles on s*est adressé pour déclarer que les corps B'-. bruts sont vivants; pour raconter ces « corps à

^, corps », il faut naturellement douer de personnalité

f^ tous les objets qui nous entourent. Ce n'est là. sans

doute, qu'un artifice de langage, mais qu'est-ce

^: qu'un système philosophique sinon une manière de

s'exprimer?

Vidée de lutte est tirée de l'observation des hommes, où, tout au moins, des animaux; quand deux hommes, ou deux animaux luttent ensemble, c'est pour conquérir un certain avantage; la notion de lutte est inséparable de la notion d'avantage, de bénéfice, notion qui ne saurait elle-même se passer de l'idée d'individu, de personne. Si donc Ton veut étendre à tous les corps de la nature une manière de

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parler primilivemcnt réservée aux animaux, il faut <louer de personnalité, d'individualité, les corps bruts aussi bien que les corps vivants. C'^st d'ailleurs ce que nous faisons fatalement du moment que nous donnons un nom à un corps, à un agent naturel quelconque. Voici, fichée dans le mur, une lame d'acier flexible, le vent, en passant, la courbe, mais une fois qu'elle est suffisamment courbée, elle résiste au vent, tant que le vent ne devient pas plus fort. Nous disons que la lame d'acier lutte contre le vent, qu'elle résiste aux efforts du vent; nous prêtons au vent l'effort qu'il nous faudrait à nous-même pour courber le ressort; nous prêtons à la lame d'acier l'effort qui nous serait nécessaire pour résister au vent; nous avons personnifié le vent et le ressort; bien plus, nous avons imaginé des entités actives, que nous appelons des^ efforts, des forces, des tensions; ce sont les dieux des polythéistes.

On peut se demander jusqu*à quel point ce lanr

gage antbropomorphique est utile; il est si naturel

à rhomme, que nous ne saurions nous en passer;

nous devons donc essayer d'en tirer parti. Nous y

arriverons en remarquant que le ressort, s'il est de

bonne qualité, se pliera de la même manière toutes

les fois qu'il sera soumis à l'action du même vent

agissant dans les mêmes conditions ; au moyen d'une

graduation empirique, nous trouverons donc, dans

la flexion du ressort, une mesure indirecte de la

vitesse du vent; mais nous savons, d'autre part,

lesurer directement cette vitesse, au moyen d'un

aémomètre; par conséquent, nous pouvons songer

établir une correspondance numérique entre l'effort,

otion humaine que nous acquérons en ployant un

ressort d*acier, et une vitesse ou une variation de vitesse, c'est-à-dire quelque chose dont la mesure se ramène à une mesure de longueur et une mesure de temps. 11 y a des relations mathématiques entre ces entités mystérieuses que nous appelons des forces et tous les phénomènes dopt la connaissance se ramène à des mesures de longueur et des mesures de temps. Cela étant, nous garderons notre langage anthropomorphique; nous continuerons à nous servir des forces, qui parlent à notre imagination humaine, mais nous saurons remplacer la mesure de ces forces par la mesure de vitesses ou de variations de vitesse, autrement dit, par la mesure de longueurs et de temps. Et là, toute idée de personnalité, d'individualité aura disparu; à une sensation humaine nous aurons substitué une notion scientifique*.

L*idée de lutte étant en rapport avec Tidée de force, nous sommes en droit de nous demander si nous ne pourrons pas faire pour la lutte ce que nous avons fait pour la force ; si, transportant la notion de lutte du domaine humain dans le domaine brut, nous ne réussirons pas à la préciser, à l'épurer en quelque sorte, en l'étudiant dans des phénomènes mesurables directement; la lutte aura perdu son caractère originel; elle aura pris une signification scientifique et nous aurons tout avantage à la ramener ensuite, ainsi épurée et transformée, dans Thistoire des animaux et de rhomme qui lui avait servi de point de départ; nous aurons obtenu un nouveau langage qui pourra être extrêmement fécond tant pour Tétude

1. Jf*ôxpHme grossièrement et élémentairement ici une idée que j'ai longuement développée dans un autre ouvrage : Les Lois nâtur relies. Pafis, Alcan, 1904.

des êtres vivants que pour celle des phénomènes de la physique et de la chimie.

L'exemple du ressort d'acier courbé par le vent nous remet naturellement en mémoire une autre expression équivalant à celle de la « lutte universelle » ; on dit, en eflfet, lorsque le ressort reste courbé sous Tinfîuence du vent, que la flexion du ressort fait équilibre à la pression du vent; si le vent augmente de vitesse, le ressort se courbe d'avantage; si le vent faiblit, le ressort se redresse; à chaque instant là mesure de la flexion du ressort permet de connaître la vitesse du vent; il y a entre ces deux quantités une relation que Ton exprime en disant qu'elles se font équilibre. Malgré l'apparence statique des choses ,de la nature, des corps solides surtout, nous arriverons à concevoir que tout corps, quel qu^il soit est, à un certain point de vue, comparable au ressort d'acier courbé par le vent: il résiste à des causes de changement, il est en lutte, en équilibre, avec d'autres corps. L'eiistence même de ce que nous appelons un corps est le résultat d'une lutte.

Ceux qui aiment à tirer de l'histoire des atomes ou des étoiles des modèles à proposer aux sociétés humaines profiteront de cette constatation pour déclarer que la guerre est la grande loi naturelle ; ils imiteront en cela M. Frédéric Passy qui rappelait récemment, à l'appui de la thèse pacifiste, ce passage de Saint-Augustin : « Les choses elles-mêmes nous enseignent la fraternité ; un édifice ne tiendrait pas debout si les pierres qui le composent n'étaient liées les unes aux autres par une sorte d'affection mutuelle, si non se quodam modo amarent^. » 11

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