S 56. — LES RADIOBES N'AUBAIENT QUE L'APPARENCE PHYSIQUE DE LA VIE
La deuxième hypothèse, qui, il faut bien l'avouer, parait pour le moment bien plus vraisemblable, c'est que les radiobes, nés dans la gélatine sous l'influence physique des rayons du radium et non susceptibles d'être semés ailleurs, n'ont que l'apparence de lavie ils ne se composeraient pas de substance réellement vivante, mais bien de gélatine mise en mouvement sous l'influence du radium; ce seraient simplement de petits tourbillons dans le colloïde qu'est la solution de gélatine, tourbillons qui sous telle ou telle influence physique, se diviseraient en un nombre plus ou moins grand de tourbillons analogues, tous entretenus par l'action du radium. Il n'y aurait pas alors d'assimilation ; il n'y aurait pas de vie.
Grâce à l'état protoplasmique des substances vivantes, l'assimilation, au lieu de déterminer l'augmentation indéfinie d'une masse vivante donnée, s'accompagne de fragmentations nécessaires ; la cellule n'étant pas dissoute dans le milieu où elle vit, les réactions qui se font au sein de sa substance ne peuvent s'entretenir qu'aux dépens d'échanges incessants entre cette substance et le milieu, et ces échanges
constituent un mouvement touibillonnaire qui limite la dimension des cellules et même leur donne leur forme spécifique. Mais ce tourbillon, s'il est une des conditions accompagnant nécessairement la vie, n*est pas la vie pour cela; la vie, c'est rassimilalion. Si, sous rinfluence du radium, il se produit, dans une solution de gélatine, de petits tourbillons qui se scindent de temps en temps, et si ces tourbillons sont simplement des tourbillons de gélatine, il n'y a là que Tapparence de la vie, de même qu'il n'y a que l'apparence de la vie dans les émulsions réalisées par Biitschli au moyen d'huiles et de savons, et qui prennent une forme d'équilibre mousseuse, ressemblant à des agglomérations de cellules.
En résumé, avec ce qui nous a été communiqué, jusqu'à présent, des expériences faites à Cambridge, nous sommes en présence de trois hypothèses ; Tune |
dans laquelle il y aurait, sous Tinfluenee du radium, reviviscence de microbes morts; une autre dans . î
laquelle le radium aurait seulement créé, au sein de la solution de gélatine, des tourbillons ayant l'appa- j
rence physique de la vie ; une troisième enfin, moins vraisemblable, dans laquelle un hasard aurait déterminé la véritable synthèse d'une substance vivante qiii a besoin, pour vivre, des ra^diations du radium. C'est seulement dans ce troisième cas qu'il y aurait eu réellement génération spontanée, et mise en défaut de la loi : Omne vivum ex vivo.
Il est plus vraisemblable que cette loi sera mise en défaut seulement quand, par l'analyse, on sera arrivé à connaître la structure des substances vivantes, de manière à essayer leur synthèse méthodiquement et \
sans compter sur le hasard.
§ 57. —. QUELLE &ERAIT LTSPiCE OBTENUE PAR LA GÉNÉRATION ARTinCIELLE SI ON LA RÉALiSAITt
Si Ton arrivait à la synthèse d'une substance vivante que serait-elle? Il est bien probable qu'elle n'appartiendrait à aucune des espèces actuellement connues, à moins que, par l'analyse, on eût déterminé exactement la structure d'une espèce donnée, au point de pouvoir en construire artiiieiellement un échantillon identique. Il est plus vraisemblable que, sans connaître avec autant de précision la structure très complexe d'une espèce vivante, on arrivera seulement à découvrir le caractère de structure par lequel les substances vivantes se distinguent des substances mortes : et alors, par synthèse, on réalisera peut-être quelque chose qui n'a encore jamais existé, mais qui, néanmoins, sera vivant. La vie a eu et a tant de milliers de formes différentes que nous n'avons aucune raison de penser qu'il n'y en a pas encore une infinité d'autres qui sont possibles. Ce qui nous étonne le plus, dans la sérénité avec laquelle les spontanistes ennemis de Pasteur acceptaient Tapparition normale des infusoires dans les liquides, c'est qu'ils ne s'émerveillaient pas de constater que, ce qui apparaissait, c'étaient toujours des animaux ou des végétaux appartenant à des espèces connues. Et pourtant, ils venaient après Darwin I
Ils ne devaient pas ignorer que, être aujourd'hui une espèce Vivante, cela exige une continuité de vie de plusieurs milliers de siècles» au cours desquels des événement^ infiniment variés se sont inscrits dans l'hérédité de la lignée ; chaque espèce existant actuel-
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lement est quelque chose d'inûnimcnt précis, et qui raconte, à qui sait la lire, toute une longue histoire pleine de détails extraordinaires, de cataclysmes et de lentes variations. Gomment admettre qu'un hasard quelconque, déterminant, avec la banalité que lui prétait Pouchet, l'apparition d'êtres vivants dans les infusions, reproduisit précisément les espèces déjà existantes, avec le fardeau de leur hérédité séculaire?
S'il apparaissait de la vie constamment, le nombre des espèces augmenterait chaque jour forcément : et il n'augmente pas ! Cette constatation me parait être là réponse la plus parfaite à ceux qui seraient tentés de reprendre les errements des spontanistes.
Cela laisse d'ailleurs entière la question même de la possibilité de la génération spontanée; que la reproduction d'une substance vivante soit possible à la chimie du vingtième siècle, c'est ce que pensent tous les savants débarrassés des vieilles idées sur l'existence d'un abime entre la vie et la mort ; ce qui, pour nos ancêtres ignorants était un abime, est aujourd'hui à peu près comblé. Mais si cette synthèse est possible, elle est sûrement très difficile et le hasard ne doit pas en avoir souvent réuni les conditions. Il suffit, d'ailleurs qu'il les ait réunies une fois, pour que nous existions tous aujourd'hui et que la face du monde ait été changée. La terre a certainement été trop chaude à un certain moment pour que cette substance vivante y fût possible; la vie n'existait pas; elle existe aujourd'hui; donc elle a apparu. Cela est certain, car ceux qui pensent à une autre forme de vie, ayant pu se manifester à des températures de plusieurs milliers de degrés, imaginent une chose qui n'est certain
nement pas devenue la vie actuelle. Lord Kelvin a supposé que la vie avait été apportée sur la terre par un bolide ; cela n'est pas impossible, mais ne résout pas le problème; que la vie ait apparu sur la terre ou sur un autre astre, il a toujours fallu le môme hasard; rhypolhèse du bolide semble plutôt compliquer les choses.
Quand la chimie aura fait la synthèse d'une substance vivante, on ne s'étonnera plus que la vie ait apparu une première fois toute seule, de môme qu'ont apparu les granits, les porphyres et autres minéraux à structure très précise, dont quelques-uns seulement ont été, jusqu'à présent, reproduits par les savants dans les laboratoires. Quand on aura fait de la vie, on pourra affirmer que la vie peut être faite avec de la mort; jusque-là, il restera toujours des gens qui prétendront que la chose est impossible. Il y en a même eu qui ont voulu, scientifiquement, démontrer Timpossibilité matérielle de cette synthèse ; cet effort très intéressant mérite d'être rapporté en quelques lignes.