La Lydie et ses voisins aux hautes époques [microform]
Aux hautes époques le terme de Lydie constitue un anachronisme; celui de Méonie conviendrait mieux ou celui d'Asia par lequel Homère désigne la vallée du Caystre ( I ) . Encore du temps d'Hérodote, les Lydiens savaient que TAsie avait reçu son nom par extension d'un terme géographique primitivement réservé à la Lydie (2) .
Cependant, à l'exemple d*Hérodote et de M. Georges Radet(3), pour plus de commodité, nous conserverons le nom de Lydie, même aux hautes époques, pour l'appliquer dans un sens large aux vallées du Méandre, du Caystre et de l'Hermus. La séparation politique, si bien marquée à l'époque classique, entre la région côtière et les vallées de ces fleuves est relativement récente. L'anachronisme dont nous nous défendons est d'autant moins grave que la région lydienne a été une des moins bouleversées de toute l'Asie Mineure par les invasions successives, ce qui explique que des noms comme ceux d'Alyatte et de Sadyatte soient attestés par les
( 1 ) Les textes réunis par G. Radet, La Lydie et le Monde grec au temps des Mermnades (687-546), Paris, 1893, p. 68. Forrer, Zeitschrijt der deutschen Morgenl. GeseUschaft, t. 63, p. 6, a émis l'hypothèse que le pays Ashshuwa, mentionné dans un texte de Boghaz-Keui, représentait l'Asie d'Homère. Ce n'est guère vraisemblable, car Ashshuwa, Ishuwa ou Khashshuwa est à placer sur le haut Euphrate; cf. Weidner, Politische Dokamente aus Kleinasien {Boghaz-K. Studien, n^ 8), p. 4, note 5, et p. 9 ! .
(2) Hérodote, IV. 45.
(3) Op. cit., p. 72, n. 2.
6 R. DUSSAUD
textes de Boghaz-Keui dès la seconde moitié du deuxième millénaire avant notre ère ( I ) .
La tranquillité particulière dont a joui la Lydie, jointe à la fertilité naturelle de ses vallées qui, au témoignage de Strabon, constituaient, encore de son temps, « les plus riches plaines connues (2) », autorisent à penser que le renom laissé par les règnes de Gygès et de Crésus répercute le dernier écho d'une prospérité plus ancienne.
Nous devons nous en souvenir au moment où la découverte des archives de Boghaz-Keui commence à porter ses fruits en nous révélant la véritable histoire de l'empire hittite. On conçoit l'intérêt que ces textes, au contenu si varié, suscite dans les milieux scientifiques. Est-on cependant autorisé à en conclure que le haut plateau aride, encerclé par l'Halys, a vu poindre la première civilisation anatolienne dès avant les riches contrées de l'ouest (3) >
Du simple point de vue de la géographie humaine, et par comparaison avec ce que nous savons des vallées du Tigre, de l'Euphrate et du Nil, il y a là un paradoxe que des recherches approfondies sur le terrain ne peuvent manquer d'écarter. Mais, déjà, avec la documentation réduite dont nous disposons, il est possible d'en montrer la fragilité.
Sans nous dissimuler les difficultés du problème, nous essaierons d'établir que la Lydie s'est éveillée de très bonne heure à la civilisation sous l'impulsion de deux facteurs. Le premier, commercial,
(1) A. Gotze, Madduwattas {Hethit. Texte, III). p. 40.
II y a donc peu de probabilité pour que, comme il est dit dans Les Premières Civilisations (Alcan. 1926), p. 253, l'ancienne dynastie lydienne soit de jrace thraco-phrygienne. Mais nous ne voulons pas aborder la question ethnographique pour laquelle on ne dispose pas d'éléments suffisants. L'utilisation systématique des représentations égyptiennes, comme l'a tenté Semper,. Zeitschr. fur Anthr., Ethn. und Urgesch., t. LVII. p. 286, ne peut aboutir sans correctif comme il est démontré dans Reallex. Assyr., I, p. 77. Il faudrait posséder un nombre plus important de squelettes de haute époque. Même alors, on devra prendre garde de ne pas lier de façon trop absolue la civilisation à la race. D'autre part, en ce qui concerne plus spécialement notre sujet, les traditions lydiennes ont été complètement brouillées par les écrivains grecs successifs, comme l'a montré pour un autre peuple, les Pélasges, Ed. Meyer, FoT»chungen zur Alten Geschichte, 1 (1892); cf. sa Gesc/iic/i<e des Altertum9,.\, § 507 et trad. fr.
(2) Strabon, XIII, 4, 5.
(3) Comme tout récemment encore, Eduard Meyer, Geschichte des AUertums, II, (2^ éd.), I : Die Zeit der àgyptischen Grossmacht ( 1928), p. Il .
lui a apporté de loin les éléments d'une organisation déjà perfectionnée; le second, religieux, a suivi le premier, ce qui ne surprendra pas en Anatolie où il est de tradition qu'un grand lieu de culte soit toujours un grand emporium. La double action, qui s'est ainsi fait sentir sur la Lydie des hautes époques, n'est autre que celle de la civilisation suméro-accadienne dont de nombreux textes et des documents figurés attestent la pénétration, en pleine Asie Mineure, dès le début du IIP millénaire avant notre ère, à une époque où les Hittites ne jouaient aucun rôle dans la péninsule, si même ils y avaient déjà pénétré.
Notre intention n'est donc pas de revenir sur les faits historiques acquis, notamment par la remarquable thèse de M. G. Radet, La Lydie et le Monde grec au temps des Mermnades ( 1 ) . Mais, de même que sir William Ramsay a montré qu'on n'accordait pas toujours aux penseurs et aux savants de la Grèce asiatique le mérite qui leur revient (2). nous voudrions signaler que les historiens modernes oublient d'accorder une place suffisante à l'activité et au rôle des pré-Lydiens.
Les anciens, eux, ne s'y sont pas trompés. L'importance qu'Hérodote reconnaît à la Lydie, l'antiquité qu'il attribue à ses traditions doivent nous avertir qu'il faut tenir le plus grand compte des éléments très actifs qui prospéraient à haute époque dans l'ouest de la péninsule.