‹ La Lydie et ses voisins aux hautes époques [microform]Chapitre 2 sur 14 · L — LES ROUTES ET LE COMMERCE ENTRE LA MESOPOTAMIE ET LA LYDIE · texte numérisé non relu

L — LES ROUTES ET LE COMMERCE ENTRE LA MESOPOTAMIE ET LA LYDIE

« Les Lydiens, assurait Aristagoras le Milésien. habitent une excellente contrée et possèdent une immense quantité d'argent ( 3 ) . » On ne peut mieux mettre en évidence les deux éléments

( I ) On rappellera pour mémoire l'étude de Fréret, Recherches sur la chro^ nologie de la Lydie, d'un grand mérite pour l'époque, dans Mémoires de VAca^ demie des Inscriptions et Belles Lettres, t. V (1725).

(2) RamsAy, A sianic éléments in G reek civilisation (Londres. 1927) d 2 ^±1 1

(3) Hérodote, V, 49. XJ

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d'une richesse plus certaine que celle apportée par les eaux du Pactole. D'abord, la fertilité de la terre qu'on opposait à la Perse aride et qui faisait dire qu' « avant d'avoir réduit les Lydiens, les Perses ne possédaient vraiment rien de bon ni de délicat(l) >». Ensuite, l'activité commerciale qui a été de tout temps considérable (2) dans ces vallées, qui ouvrent de larges voies naturelles vers la mer, et telle que, dans les récits qui nous ont été conservés, le premier rang paraît occupé chez les Lydiens par les banquiers, les marchands, les artisans ou les aubergistes ( 3 ) , à moins qu'on ne l'accorde aux prostituées (4). Tout, chez les Lydiens, était article de commerce et les jeunes filles avaient coutume de se constituer une dot en accordant leurs faveurs aux hôtes de passage.

Le culte reflétait le contraste entre les moeurs amollissantes d'une plaine très riche et les mœurs rudes de la montagne où se recrutaient les caravaniers et les solides hommes de troupe ( 5 ) . Cette opposition se marque dans le langage, à basse époque, quand on distingue les habitants de la plaine sous le nom de Lydiens et ceux des hautes vallées sous le nom de Méoniens(6).

Un des derniers gains de l'histoire des religions en ces contrées a été de confirmer l'origine lydienne du culte bacchique. Par la correspondance qu'elle établit entre les noms propres BakiFalis

(1) Ibid, I. 71.

(2) Il suffira de citer Smyrne aux temps classiques et de nos jours. Ephèse à l'époque romaine « la place de commerce la plus importante de toute l'Asie cistaurique », dit Srabon, XiV, I, 24. plus anciennement. Milet aux quatre ports et Sardes la grande capitale. Tralles (Aïdin) était éclipsée à l'époque romaine, mais elle gardait de son ancien éclat le privilège de réunir les citoyens les plus riches du pays et de fournir ainsi le président de la province, c'est-à-dire l'asiarque (Strabon, ibid., 42). Cette contrée si favorisée par la nature est cependant soumise à de fréquents séismes. A l'époque romaine. Philadelphie (Ala Sheïr) et Apamée (Dineir) en subissaient presque journellement les atteintes (Strabon, XII. Ô. 18) ; Tralles y était fort sujette aussi {Ibid., XII. 8, 17). On sait qu'en 1828 le centre du séisme a été Torbali. un peu au sud de Smyrne.

(3) Quand le roi de Lydie, Ardys. est détrôné, il se fait aubergiste; cf. Radct, op. cit., p. 73.-

(4) Hérodote. I. 93: cf. Strabon, XI, 14. 1 6 et Radet. op. cit., pp. 299 et suiv.

( 3 )' Hérodote, I. 79, vante les soldats lydiens. Tyr prit les Lydiens à son service; cf. Ezéchiel, XXVII. 10.

(6) Sur la robustesse des Méoniens, d'après Hipponax, cf. Ramsay, op. cit., p. 5.

et Diounysikfès, une bilingue grecque et lydienne révèle que Bak — , c'est-à-dire fîa/ç^os, était le nom lydien de Dionysos ( I ) . Nonnos disait juste en assurant que la Méonie était la nourrice de Bacchus (2 ) .

On sait que les Lydiens étaient experts en inventions profitables. Les jeux de hasard avaient pris chez eux un tel développement qu'on se plaisait à leur en attribuer la paternité ( 3 ) . On leur accordait aussi le mérite et les avantages de l'invention de la monnaie (4). Leur réputation comme caravaniers était grande; ils parcouraient aussi bien les routes d'ouest en est — « route Royale » et (( route des Indes » — que les routes nord-sud de la péninsule. Ces dernières permettaient d'éviter les difficultés et les risques du transit par mer; nous les examinerons en premier (PI. I).

( 1 ) Martin P. Nilsson, The Minoan-Mycenaean Religion and ita survival m \ Greek Religion ( 1927), p. 499. On ne nous dit pas si l'on peut rattacher à la v' même racine le nom des Bakèles. castrats de Cybèle.

(2) Nonnos, Dionysiaques, XXV.

(3) Hérodote, I. 94.

(4) Fr. Lenormant, La Monnaie dans l'Antiquité, 1. 111, § 2, a donné le premier exposé précis de la question; voir Radet, op. cit., pp. 155 et suiv. et p. 169. Babelon, à diverses reprises et dans Traité des monnaies grecques et romaines, 2' partie. I, pp. 227 et suiv.; cf. I ''' partie. II, a cherché à démontrer que l'invention de la monnaie fut le fait des banquiers et il ne fait pas frapper monnaie aux rois de Lydie avant Crésus sous la forme des créséides d'or ri d'argent identifiées par l'abbé Barthélémy. Cette théorie ingénieuse pèche par plusieurs points. Elle est d'abord contraire à la raison d'être de la monnaie, dont l'institution a tout d'abord dû troubler les habitudes des banquiers et peut-être leur intérêt. La priorité du monnayage lydien, d'abord de simple» lingots avec la marque striée de la presse, est formellement attestée par Hérodote, 1, 94. et il suffit de lire le commentaire subtil, mais peu probant, que Babelon, op. cit., p. 230, donne de ce texte, pour sentir à quel point sa tnéorie en est gênée. Encore faut-il observer que le même renseignement est fourni par Xénophane de Colophon. qui était encore plus près des événements. La question des monnaies de Phédon à Egine est tout à fait distincte et la solution de Lenormant paraît la plus équitable. Il n'est pas possible, tant leur type est développé, de considérer avec Babelon les créséides comme les plus anciennes monnaies lydiennes; elles représentent plutôt une réforme moné^ taire. La répartition de ces monnaies est une autre affaire et Babelon a eu sans doute raison de discuter les attributions admises jusqu'à lui; mais partant d'un mauvais pied, il a dépassé la mesure. On aurait pu attendre beaucoup de la découverte des monnaies dans les couches profondes de l'Artémisium d'Ephèse et. en effet. M. B. V. Head en a proposé un classement qui fait remonter le monnayage lydien au temps de Gygès. Sur ce point, voir Ch. Picard, Ephèse et Claros, p. 24 et surtout p. 602.

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Strabon assure que le canton d'Adramyttium avait appartenu jadis aux Lydiens. On prétendit même qu'ils avaient construit cette ville dont une des portes s'appelait la porte lydienne ( I ) , ce qui témoigne, au moins, de rapports commerciaux actifs. La route côtière marquée par les étapes Troie-Adramyttium-Pergame- Smyrne-Ephèse-Milet-Mylasa, avec embranchements sur Sardes et sur Tralles, a joué un rôle important dès une haute époque. On le constate par les découvertes archéologiques et aussi par la circonstance que, les sanctuaires de Mylasa se rattachant aux cultes lydiens, l'activité commerciale inclinait les Cariens à réserver un accueil fraternel aux Mysiens et aux Lydiens dans les temples de

cette ville (2).

La route Cyzique-Thyatire-Sardes(ou Tralles) -Hiérapolis-Cibyra- Adalia ( 3 ) , ou Cibyra-Xanthus, n'était pas moins importante car elle permettait d'accéder, d'une part, à la Propontide et, de l'autre, aux côtes qui regardent l'île de Chypre et, par suite, à Chypre

même.

Dès l'affermissement de leur royaume, et pour se libérer de Cyzique, colonie de Milet, les rois de Lydie installent leur débouché sur la Propontide à Dascylion(4) où, précisément, on a trouvé un bas-relief figurant deux voyageuses qui pourraient être des

Lydiennes ( 5 ) .

Nous n'avons pas à aborder ici la question de savoir si les Lydiens ont émigré vers l'ouest et apporté jusqu'en Italie des éléments de leur civilisation. Nous constaterons seulement que l'origine lydienne des Etrusques n'emporte pas la conviction de tous les savants qui ont étudié la question; en tout cas, elle est complexe.

Pour les populations du proche Orient, les rivages de la Méditerranée occidentale, longtemps moins peuplés que ceux du bassin

(1) Strabon, XIII. I. 63.

(2) Ibid., XIV. 2. 23.

(3) Adalia communique aussi avec la Lydie par une route allant à Sagalassos et Dineir dont il sera question ci-après, § VI.

(4) Radet, op. cit., p. 172. dit de Dascylion : « Située, comme aujourd'hui Broussel qui Ta remplacée dans ce rôle, au point d'aboutissement des caravanes qui vont du golfe de Smyrne au Bosphore, elle dut être créée pour servir de tête de ligne à la voie tTansve>rsale qui part de Sardes. »

(3) Macridy bey, Bu//e<. de Corresp. hellén., 1913, p. 340.

oriental, avaient l'attrait d'une contrée neuve et accueillante, où l'on trouvait à volonté des terres libres et où l'on pouvait vivre, à l'abri de la famine, loin du fracas des armes qui ne cessait de retentir sur la terre asiatique ( I ) . De ce point de vue, la migration des \ Lydiens en Etrurie est un fait normal et l'on ne peut être surpris ! que nombre d'historiens fassent foi au témoignage d'Hérodote (2 ) .

Quoiqu'il en soit, ce point d'histoire ne concerne pas l'époque que nous envisageons ici. Il n'en va pas de même des Shardanes, que l'on considère généralement comme une tribu lydienne qui, après avoir fondé Sardes, se serait transportée en Sardaigne.

On observera que cette hypothèse ne s'appuie sur aucun témoignage antique; elle résulte uniquement du rapprochement onomastique assez arbitraire établi entre Sardes et la Sardaigne, par l'intermédiaire des énigmatiques Shardanes, rapprochement d'autant plus douteux que la forme originale du nom de la ville de Sardes pourrait être Sfrd(3).

Par contre, il y a tout lieu de mettre en relation les Shardanes avec la Sardaigne. D'abord, bien que les bronzes sardes semblent.

( 1 ) L'Espagne, et particulièrement le pays de Tartessos — que les Phéniciens exploitèrent avec fruit, — apparaissait comme un Eldorado, où l'indigène accueillait volontiers l'étranger; cf. Hérodote, I. 163.

(2) Piganiol, Essai sur les Origines de Rome (1916), pp. 61 et suiv., et La Conquête Romaine (1927), pp. 38 et suiv.. admet en Etrurie une population indigène barbare et pauvre qu'aurait dominée un peuple venu des régions du Danube, qui lui-même aurait reçu deux apports successifs de colons venus d'Orient. Cela expliquerait les deux alphabets découverts dans la région et dont ie plus ancien, attesté dès 700 av. J.-C. est à l'origine de l'alphabet latin. La question des rapports linguistiques entre le lydien et l'étrusque paraissait devoir être décisive; elle a été abordée par J. Fraser, The Lydian Language, dans Anatolian Studies presented to Sir William M. Ramsay, p. 139; voir aussi Ant. Meillet, Bulletin de la Société de Linguistique, XXIII, p. 178. Lp question est examinée dans le Reallexikpn d'Ebert, s. Etrusker. par von Duhn, pour l'archéologie, par G. Herbig, pour la langue, par Reche, pour l'anthropologie. Ces savants, tout en s'exprimant avec réserve, sont favorables à l'origine orientale des Etrusques. Voir encore F. Hrozny, Etrus\ish und die a hethitische^ » Sprachen, dans Zeitsch. fiir Assyr., 1928. p. 171.

(3) Cette forme attestée par l'Ancien Testament (Obadia, 20) et les inscriptions perses, se retrouve dans la partie araméenne de la bilingue de Sardes. Sur ce dernier point, voir Kahie et Sommer, Kleinasiat. Forachungcn, I, p. 21. La partie lydienne ne paraît pas mentionner Sardes et cela se comprend, car une telle mention ne pouvait intéresser que les étrangers.

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comme le pense M. C. Albizzati, appartenir à l'âge du fer ( 1 ) , le rapprochement entre leur armement et celui des Shardanes, figurés sur les monuments égyptiens, est assez frappant.

Or, les Shardanes, tantôt mercenaires au service de TEgypte, tantôt ennemis de TEgypte, sont souvent cités avec les Libyens et précisément Pausanias, dans un passage sur lequel M. Victor Bérard vient encore d'attirer l'attention (2 ) , dit très nettement que les premiers colons en Sardaigne furent des Libyens, sous le commandement de Sardos, fils de Makéris surnommé Héraclès^ donc, sans aucun doute, fils de Melqart ( 3 ) .

11 faut se représenter que la Sardaigne ne commença à être habitée que dans les derniers temps de l'époque néolithique (4) . La population primitive dut être ibère, des apports divers suivirent ( 5 ) dont les Libyens, puis les Carthaginois. Ce ne fut, semble-t-il, qu'avec ces derniers que des villes s'élevèrent dans l'île. Pausanias spécifie que les indigènes, encore au temps de l'immigration libyenne, vivaient uniquement dans des cavernes et dans des huttes. Il y a là une allusion précise aux nouraghes, cavernes artificielles, et aux huttes qui ont été découvertes autour des nouraghes.

D'autre part, M. Albizzati a démontré que l'image du Sardus Pater n'était nullement de tradition locale, mais d'origine punicolibyque(6). Cette importante conclusion confirme que les Shardanes sont originaires de Libye et qu'ils n'ont, dès lors, aucun lien avec la capitale de la Lydie.

( I ) C. Albizzati, Per la datazione délie figurine protosarde, dans Historia, juillet-sept., 1928; W. von Bissing, Die sardinischen Bronzen, dans Mitteil. d. d. Archeol. Instituts, Roem. Abt., 1928. p. 19.

(2) Victor Bérard, Ithaque et la Grèce des Achéens, pp. 66-67, exposant les contradictions des égyptologues, pense qu* « il est difficile de ne uv^s établir quelque parente entre ces Tourses, Shardanes, Sagalasses et les peuplades que les Hellènes rencontrèrent au VIII*' siècle dans les îles des Sikèles ou Sicules, des Sardes ou Sardiènes et sur le continent des Tyrrhènes eu Tyrsènes ». Les Sicules peuvent être écartés du rapprochement avec Sagalassos. Attitude prudente d'Ed. Meyer, Gesch. des Altert., II, I (1928), pp. 57-58.

(3) Pausanias, X. 17, 2.

(4) A. Piganiol, La Conquête romaine, p. 26.

(5) Bîas de Priène conseille encore aux Ioniens, qui veulent fuir le joug perse, de se réfugier en Sardaigne; cf. Hérodote, I, 170.

(6) C. Albizzati, Sardus Pater^ dans Historia, juillet-sept. 1927; cf. Syria, y^ 1928, p. 266. ^

Les savants, qui repoussent le récit d'Hérodote concernant la migration des Lydiens en Etrurie, remarquent que Xanthos le ^ Lydien, au rapport de Denys d'Halicarnasse, ignore cette tradition et que, de plus, dans les généalogies mythiques, il substitue Torrhèbos à Tyrrhènos ou Tyrsènos. M. Ed. Meyer, donnant la préférence à ce dernier auteur, admet que la migration des Tyrsènes n'est point partie de Lydie, mais de Lemnos et d'Imbros( 1 ) . Il est à présumer, cependant, que si les côtes asiatiques n'avaient pas fourni leur contingent, Lemnos à elle seule n'eut pu coloniser l'Etrurie. En faisant fléchir le principe de la leçon difficile, n'aurions-nous pas tout simplement dans Torrhèbos une graphie fautive ? La mention des Tyrrhènoi-Tyrsènoi dans les textes égyptiens sous la forme J[oursha souligne leur importance (2) .

Par contre, nous ne pensons pas, comme on l'admet communement, que Genèse, X, 2, mentionne les Toursha-Tyrsènes sous là forme Tiras. Ce dernier nom est rangé parmi les fils de Japhet qui se groupent en Asie Mineure : Gomer ou les Cimmériens. Magog, artificiellement formé sur le nom de Gog conservé jusqu'à l'époque classique par la Gogarène ( 3 ) , Madai ou les Mèdes, Yavan ou les Grecs représentés par les Ioniens (Iaones)(4). Toubal ou les Tibarènes, sur le Pont, et Meshek ou les Mosches en Arménie. A l'époque tardive à. laquelle se réfère ce texte, les Tyrsènes n'étaient plus connus qu'à Lemnos et Tiras doit cacher quelque noiTi de la région du Pont.

Quoi qu'il en soit de ce dernier point, notre conclusion est que les Toursha-Tyrsènes ont occupé non seulement Lemnos, où il se sont tardivement maintenus, mais également les côtes lydiennes.

Puisque nous avons été amené à discuter des sources bibliques, constatons que — et cela nous amènera sur les routes de l'est —

(1) Ed. Meyer, Gesch. des Altert., II, 1 (1928). p. 556. n. 2.

(2) Voir nos Civilis. préhell., 2* éd., p. 453. On a rapproché Tyrrhenoi de -f Tyrrha, ville de Lydie, dans la vallée de Caystre, dont Gygès était prince / avant de s'emparer du pouvoir à Sardes. '

(3) La Gogarène est située dans le voisinage de Meshek et Toubal qu'Ezé* chiel, XXXVIII, 2-3, place précisément sous la suzeraineté de Gog. Sur un pays. Gashgash ou Gaga mentionné dans les textes de Boghaz-Keui et les tablettes d'el Amarna; cf Ed. Meyer, ihid., II, 1 (1928), p. 29.

(4) Sur ce nom, voir P. Kretschmer, Kleinasiat. Forschungen, de Sommer et Ehelolf. I. 1 (1927), p. j.

si le chapitre X de la Genèse place assez arbitrairement la Lydie (Loud) parmi les peuples sémitiques, c'est que Fauteur y était entraîné en considérant les liens économiques qui attachaient ce pays à la Chaldée et à la Syrie (Aram) : « Les fils de Sem furent Elam, Assour, Arpakshad ( I ) , Loud et Aram (2). » Cette notice doit remonter à une époque antérieure à Cyrus, c'est-à-dire antérieure au moment où la Lydie, devenue l'Etat le plus puissant de l'Asie antérieure, se crut autorisée à maintenir l'ordre en se dressant contre le jeune royaume perse et succomba dans la lutte.

En somme, la définition biblique de la Lydie — et c'est pourquoi nous la mentionnons ici, —^ répond à l'activité commerciale et caravanière de sa population. « Les Lydiens, disait E. Curtius, ont été sur la terre ferme ce qu'étaient les Phéniciens sur mer, les intermédiaires entre l'Hellade et l'Asie occidentale ( 3 ) . » Quand les Cimmériens font irruption en Asie Mineure, s'emparent de la Troade, puis de la Phrygie et coupent ainsi le chemin que les caravanes lydiennes suivaient vers la Propontide et vers l'Asie euphratique, M. G. Radet observe : h Si, à la rigueur, les caravanes de Sardes pouvaient cesser de correspondre avec la Propontide, elles ne pouvaient à aucun prix renoncer au chemin de Ninive. L'interruption du transit séculaire eût anéanti l'opulence de la nation (4). » C'est pourquoi Gygès fit appel à Assourbanipal. Des préoccupations du même ordre entraînèrent Crésus à attaquer Cyrus.

Ces considérations, qui se réfèrent à une époque relativement récente, doivent nous expliquer des événements beaucoup plus anciens et nous permettront de les rattacher à des nécessités permanentes. Le soin avec lequel les auteurs classiques ont recueilli les éléments de l'histoire lydienne nous incite à prêter attention aux indications qu'ils nous conservent sur les plus anciennes dynasties. Non qu'il faille les prendre à la lettre, mais sous ces légendes nous concevons que la royauté et l'organisation du pays remontent à une très haute époque, ce qui nous ouvre l'espoir que des fouilles

(1) Fr. Delitzsch, Wo lag das Paradies? p. 256. voit dans ce mot une transcription du titre « roi des quatre régions » arba-kishadi.

(25 'Genèse, X, 22. La notice du dictionnaire de Genesius (15'' éd.) sui Lottd est à refondre.

(3) Curtius, Hist. grecque, trad. Bouché-Leclercq. I, p. 87.

(4) Radet, op. cit., p. 177.

heureuses amèneront un jour la découverte des archives royales de Lydie.

En tout cas, on peut tenir que ces archives ont existé et, dès lors, le renseignement d'Hérodote peut être accepté avec confiance, qui place avant les Mermnades, c'est-à-dire avant Gygès (687-652). une dynastie de vingt-deux rois, ayant régné cinq cent cinq ans, ce qui nous reporte vers 1 192, quelque dix ans avant la chute de Troie. Un historiographe grec, qui se trouvait en présence d'une dynastie ayant débuté au XI!' siècle avant notre ère, ne pouvait que la classer comme héraclide. C'est ce qui arriva, bien que les noms de ces dynastes, qui nous ont été conservés, soient purement asianiques ( I ) . L'introduction de Ninos et de son père Bélos(2) dans cette liste royale est remarquable, en ce qu'elle atteste les 1 apports constants que la Lydie entretint avec les peuples mésopotamiens( 3) .

Pour la période antérieure au XIl' siècle, les auteurs classiques en ont été réduits à constituer des généalogies mythiques et présentent ainsi ce qu'ils appellent la dynastie des Atyades. Toutefois, malgré leur caractère légendaire, les matériaux qu'ils mettent en oeuvre ne sont pas sans intérêt pour nous.

Atys, fils de IVlanès(4), est roi de Lydie, ou plutôt de Méonie

— car c'est son fils Lydos qui changera le nom de Méoniens en celui des Lydiens ( 5 ) , — bien avant la venue des Phrygiens en Asie Mineure (6) et cela seul montre qu'on attribue aux Phrygiens

— parce qu'ils en ont tardivement conservé les traditions, — une religion et une civilisation qu'ils ont empruntées aux Lydiens.

Nous devons insister sur ce dernier point, car il nous révèle l'origine des contusions commises par les meilleurs historiens de l'antiquité, quand ils résument les événements de haute époque en supposant que <( la Lydie méonienne aurait été soumise à des

( I ) Voir ci-dessus, pp. 69-70.

(2) Hérodote, I, 7.

(3) Noter que, dans le fragment 49 de Nicolas de Damas (Raaet, op. cit., p. 75), le roi lydien Mélès, s'exilant volontairement, se rend à Babylone.

""^ — ^(4) Manès est la^forme lydienne du dieu lunaire Men. Ed. Meyer, op. ciî , p. 556, n. 2, à la suite de Wilamowitz, adopte la leçon : Masnes.

(5) Hérodote, I. 7.

(6) Cette immigration se place aux environs de la guerre de Troie; cf. nos Civilisations préhelL, 2^ éd., pp. 137-138.

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princes phrygiens, héritiers des Hittites (I) ». Or, non seulement la Lydie a vu se constituer sur son sol une civilisation antérieure à celle des Hittites et des Phrygiens, mais encore il semble que, naturellement défendue par les hauteurs qui l'enserrent et par la densité de sa population, la Lydie ait été une des régions de l'Asie Mineure qui ont le mieux résisté à l'emprise des Hittites comme aux attaques des Phrygiens.

A la lumière des indices historiques et archéologiques, que nous développons ci-après, on doit interpréter les légendes lydiennes comme le souvenir d'une civilisation autochtone très ancienne qui, notamment, a précédé de beaucoup la venue des Ioniens sur la côte asiatique. Cette civilisation s'est développée sous l'influence des Suméro-Accadiens que nous verrons en relation directe et intime avec les peuples d'Asie Mineure dès le III*' millénaire avant notre ère. Examinons les voies par lesquelles ces rapports et ces échanges pouvaient s'effectuer (PI. I).

De même que, de nos jours, deux lignes de chemin de fer partent de Smyrne pour se diriger vers l'est, la ligne de Cassaba et la ligne d'Aïdin (Tralles), deux grandes routes partaient de la côte pour s'enfoncer dans les terres vers l'est. Les vallées de l'Hermus et du Méandre ouvraient l'accès naturel. Le gros obstacle consistait dans le haut plateau inculte dont le centre est marqué par le grand lac salé de Tatta. Une des routes, la plus longue, le contournait par le nord pour gagner Boghaz-Keui, le grand centre hittite — dont le rôle est tenu aujourd'hui par Ankara — l'autre passait au sud ( 2 ) .

La route du nord est célèbre par les soins dont les Perses l'entourèrent pour l'utiliser comme route Royale unissant Sardes à Suse. Elle est évidemment antérieure aux Perses, comme l'ont pensé Kiepert et sir William Ramsay. « Pour que (les Perses) aient choisi un itinéraire coupant l'Halys, il faut qu'ils l'aient trouvé en usage et qu'ils se soient conformés à des habitudes prises... La route Royale ne fut donc pas établie pour joindre Sardes à Suse,

( I ) Picard, Ephèse et Claros, p. 595, où en dépit de cette formule, le savant archéolôgrue et historien a pu aboutir à d'importants résultats que nous aurois l'occasion d'utiliser.

(2) Une étude détaillée de ces routes a été donnée par G. Radet, op. cit., pp. 23 et suiv.

mais pour joindre Sardes à un centre politique plus ancien, celui de Ptérie ( I) . »

A vrai dire, cette raison ne paraît pas suffisante, car le centre de Ptérie était alors bien tombé, si l'on entend par là Boghaz- Keui. La route Royale était, en réalité, la route qui, à Tépoque des Mèdes, avait relié Sardes à Ecbatane, et les Achéménides ne firent que la dériver sur Suse. C'était la grande voie du commerce avec la Perse et notamment avec l'Iran occidental, ce qui nous expliquera les curieux rapports qu'offrent certains objets de l'âge du bronze, récemment découverts entre Hamadan (Ecbatane) et Kermanshah, avec les produits de Cappadoce. Depuis, le trafic n'a jamais cessé sur cette route. Même quand les difficultés de la circulation dans l'ouest de l'Asie Mineure se sont accrues après les Croisades, les marchandises provenant d'Europe, ou gagnant l'Europe, utilisèrent la route Trébizonde-Erzeroum-Tauris-Téhéran (2) .

M. Radet a établi que la route Royale passait par Pessinonte, qui n'eût pas été le grand lieu de culte qu'on sait si elle n'avait été aussi un grand emporium(3). par Gordion, Ancyre (Ankara) et Ptérie si on admet l'identification de cette ville avec Boghaz-Keui. De ce dernier point ou de Tavium, que la carte de Peutinger donne comme un nœud important de routes, une « chaussée de Sémiramis(4) )) menait par Zela(5) et Comana pontique(6) d'où l'on

( 1 ) G. Radet, op. cit., p. 24. Les explorations menées par ce savant lui ont permis de proposer un itinéraire quelque peu différent de celui adopté par ses prédécesseurs; cf. ibid., pp. 31-32. 11 identifie, comme on a coutume depuis Texier, Ptérie avec Boghaz-Keui. Ch. Picard, Ephèae et Claros, p. 557, note 6, incline à placer Ptérie à Ak-Alan, près de l'embouchure de l'Halys.

(2) Cette route est attestée dès l'époque romaine; cf. Cumont, dans Anatolian Studies presented to Sir William M. Ramsay, pp. 1 09 et suiv. Pour le parcours à l'époque moderne, voir Comte de Sercey, Une Ambassade extraordinaire. La Perse en 1839-1840, Paris, 1928.

(3) Graillot, Le Culte de Cybèle, p. 348.

(4) Strabon, XII. 3, 37.

(5) Ibid. Probablement pour lutter contre le sanctuaire de Comana. ou tout au moins pour échapper à son emprise tant financière que religieuse, les Perses installèrent à Zela un sanctuaire où l'on vénérait Anaïtis et qu'on tenait pour un des plus importants lieux de culte consacré aux divinités de la Perse.

(6) Comana du Pont a toujours été un grand entrepôt de marchandises et un important centre cultuel. En Asie Mineure, l'un ne va généralement pas sans l'autre. Cette Comana est mentionnée au XIV® siècle avant notre

pouvait pousser en plein cœur de l'Arménie sur Artaxata et la Perse, ou obliquer vers le sud en direction de Mélitène. De ce dernier point, après avoir traversé TEuphrate, on gagnait Amida (Diarbekr) et le Tigre ( I ) .

Ce dernier trajet est beaucoup plus long, pour se rendre dans la Basse-Mésopotamie — vers la capitale du monde oriental qui, depuis plus de cinq mille ans, se perpétue sous les noms de Kish, Babylone, Séleucie-sur-le-Tigre, Ctésiphon, Baghdad — que la route du sud prenant par Ephèse, Fralles (Aïdin), Apamée (Dineir), Mazaca (Césarée de Cappadoce, Kaisarié) (2).

Cette dernière place (3) tire son importance non des avantages du terrain qu'elle occupe et qui sont médiocres, comme y insiste Strabon, mais de sa position à un noeud de routes de premier ordre. Le voyageur qui venait de Lydie par la route dite du sud, pouvait de Mazaca gagner le Pont, c'est-à-dire Sinope(4), que Strabon calcule à environ 800 stades au nord, ou atteindre l'Euphrate pai Mélitène, à une distance vers l'est à peu près double, ou encore chemmer pendant six jours pour atteindre, au sud, les Portes Ciliciennes par la route de Tyane ( 5 ) . Le seul fait que Strabon note ces distances, signale l'importance de Mazaca comme noeud de routes.

De tout temps cette route du sud a été parcourue par les caravanes allant en Syrie ou sur les bords du moyen Euphrate. 11 n'est pas surprenant qu'elle ait connu une vogue nouvelle à l'époque

ère comme un centre du commerce du métal, et c'est la déesse Khepa qui y est en grand honneur; cf. Ed. Meyer, Gesch. des Altert., II, I (1928), p. 158. La région est alors tantôt sous la suzeraineté des Hittites (à l'ouest), tantôt sous celle duMitanni (à l'est). Strabon, XII, 3. 36, nous dit que. de son temps, c'est un des principaux entrepôts pour les marchandises venues d'Arménie et un grand centre du culte de la déesse Ma.

( 1 ) Soit que ce système routier eut été mal entretenu, soit que les armées romaines n'aient pu se contenter d'une organisation rudimentaire, un grand travail de réfection fut entrepris par les empereurs Flaviens; cf. Fr. Cumont, i4nnexion du Pont Polémoniaque, dans Anatolian Studies preaented to Sir William Mitchell Ramaay, p. 114.

(2) Strabon, XIV, 2, 29.

(3) Sur le nom de Mazaca, voir Kretschnter, Kleinasiat. Forschungen, de Sommer*et Ehelolf, I, p. 7.

(4) Leaf, The Commerce of Sinope, dans Journal of Hellenic Siudiea, 1916. p. I.

(5) Strabon, XII. 2, 9.

des Séleucides ( I ) où le commerce de TAsie Mineure avec la Basse- Mésopotamie (Séleucie-sur-le-Tigre) et les Indes était intense.

Il est essentiel de noter que l'influence suméro-accadienne que nous verrons se répercuter de bonne heure en Lydie, s'explique moins par les conquêtes des souverains d'Accad et de Sumer que par l'action du commerce. Dès le troisième millénaire avant notre ère, on trouve, en effet, installée près de Mazaca et sur la voie Mélitène-Mazaca, une colonie de commerçants mésopotamiens, venus en majorité semble-t-il des régions assyriennes. Les tablettes cunéiformes donnent à cette installation le nom de Kanesh et M. Frédéric Hrozny en a fixé définitivement l'emplacement à dixneuf kilomètres au nord-est de Césarée de Cappadoce (Mazaca), au lieu dit Kultépé, près du village de Kara Euyuk. Le savant professeur à l'Université Charles de Prague a découvert dans une prairie voisine du tell et dans les ruines des maisons bâties en briques crues par les marchands sémites, de véritables nids de tablettes dites cappadociennes(2) .

Depuis longtemps, M. Thureau-Dangin a montré que ces textes remontent au moins à la troisième dynastie d'Ur, en relevant sur une tablette l'empreinte d'un cylindre au nom du roi Ibi-Sin (vers 2200) (3). On a également signalé une empreinte au nom de Sargon I, patési d'Assour (vers 21.00) sous la suzeraineté des rois d'Ur.

L'importance de l'entrepôt de Kanesh était telle que Sargon l'ancien, roi d'Accad vers 2650(4), n'hésita pas à mener campagne pour répondre à l'appel des marchands sémites de Kanesh,

( l ) Radet, op. cit., p. 33 : « Mais il va de soi que, partiellement et pratiquement, elle fut de très bonne heure en usage. »

(2) Hrozny, Syria, 1927, p. 20; cf. Chantre, Mission en Cappadoce, p. 7 I .

(3) Thureau-Dangin, La date des tablettes cappadociennes, dans Revue d'assyriologie, VIII ( I 9 II ) , p. 142.

(4) Après avoir subi l'amputation d'un millénaire et avoir été fixée vers 2840, la date attribuée à Sargon l'Ancien a été l'objet de réductions nouirelles. En supprimant la deuxième dynastie de Babylone ou du pays de la Mer, Ed. Meyer, Gesch. des Altert., II, 1 (1928). p. Il , place la fondation de la dynastie d'Agadé vers 2650 et Weidner, Archiv fur Orientjorschung, Hl (1926), p. 199. descend jusque vers 2500.

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opprimés par le roi de Burshakhanda ( I ) . Le texte qui décrit cette intervention armée, uniquement engagée pour rétablir des commerçants dans leurs droits, a permis à M. Weidner de donner toute sa valeur à un passage des Omina de Sargon, qui prêtait d'autant plus à la discussion qu'on en connaissait deux versions ditférentes(2) . La campagne de Sargon en Asie Mineure, entreprise la troisième année de son règne, fut certainement un grand événement puisqu'elle fit tomber en son pouvoir tout le pays jusqu'à sa limite occidentale où il dressa sa stèle de victoire ( 3 ) . On en concluera que Sargon déboucha par la Lydie sur la côte ionienne. Puisque les hauts faits du fondateur de la dynastie d'Agadé (Accad) se sont perpétués jusqu'à basse époque sous la forme populaire des Omina, il ne serait pas surprenant que Ctésias en ait eu connaissance et qu'à la faveur d'un anachronisme, il nous en ait conservé le souvenir lorsqu'il assure que le roi Ninos soumit la Phrygie, la Troade et la Lydie (4). On s'explique, de même, que les noms de Ninos et de Bélos se soient introduits dans la généalogie des anciens rois de Lydie.

Les souverains d'Agadé ne perdirent pas de vue l'Asie Mineure, car une nouvelle intervention se produisit sous Naramsin. Mais la situation avait changé et les Accadiens se trouvèrent aux prises avec une coalition de dix-sept rois d'Asie Mineure dont Pamba, roi des Hittites, Khutuni, roi de Kanesh, le roi de Kursaura (Garsaura, à l'ouest de Mazaca) . Le moins important n'était pas le roi d'Amurru (Syrie du nord). Naramsin rétablit son autorité en Asie Mineure(5).

La ville de Burshakhanda n'est pas citée parmi les villes de la coalition — peut-être parce qu'elle dépendait alors de Kanesh, — mais elle réapparaît trois siècles plus tard sur les tablettes cappa-

(1) E. Weidner, Der Zug Sargons von Akk^^ nach Kleinasien (Boghazkôi- Studien. n" 6), Leipzig. 1922. Le chef de la communauté accadienne de Kanesh est un certain Nur-Dagan. A. Ungnad, Z. D. M. G., 1928. p. 146, conteste que. dans ce texte, il soit fait mention d'une ville de Galasha (Kanesh).

(2) CiWis. préhell., 2« éd.. p. 225.

(3) Weidner, op. cit. pp 9^-94

(4) Ctésias, dans Diodore de Sicile, II. 2. E. Schrader, Keilinschriften und Geschichtsforschung, p. 492. s'était élevé contre les dires de l'auteur grec au V® siècle avant notre ère; mais on voit que ce dernier était mieux informé qu'on ne pensait.

(5) Weidner, op. cit., p. 94 note 3 et p. 81 ; Ed. Meyer, op. cit., p. 12.

dociennes de Kultépé, sous la forme Burushkhattum : on y porte en appel les litiges commerciaux et l'on a supposé qu'il s'agissait de Mazaca.

La langue des tablettes cappadociennes est l'accadien, donc sémitique, et d'une statistique précise, établie avec soin par M. Ferris J. Stephens, il résulte que les tablettes cappadociennes fournissent à peu près le même nombre de noms propres sémitiques et non-sémitiques. Les premiers sont sémitiques de Syrie, anciens babyloniens ou assyriens. La divinité le plus en honneur est le dieu Ashur. Les noms propres non-sémitiques se répartissent en hittites, subaréens et même aryens ( I ).

Dans la langue de ces textes on constate l'intrusion de termes indigènes, ce qu'explique le passé déjà long de cette colonie (2): toutefois, les Sémites dominent par la langue écrite qui est bien sémitique et par le fait qu'à très peu d'exceptions près, les noms des fonctionnaires et des grands personnages sont sémitiques. Suivant M. Hrozny dont les fouilles ont mis au jour un millier de tablettes cappadociennes, non seulement ces textes signalent « un commerce de grand style », mais ils témoignent que, dès cette époque, les Assyriens régnent en maîtres en Cappadoce et dans les contrées voisines(3). On voit par là que le terme de Leucosyriens (pour Leucoassy riens) (4) a droit de remonter à une haute époque. Quand apparaissent les documents écrits de Boghaz-Keui (XV"- Xlir siècles), Kanesh, dont les habitants ne sont pas des Hittites(5), joue toujours un rôle important.

il n'est pas douteux que, de ce poste avancé suméro-accadien, la civilisation mésopotamienne s'est propagée sur toute l'Asie .Mineure aussi bien en Lydie — nous en apporterons bientôt la

( I ) Stephens, Personal Names jrom cuneiform inscriptions o/ Cappadocia, 1928; cf. Syria, X. p. 271.

(2) Contenau, Journal asiat., 1921, I, pp. 298-299 et Trente tablettes cappaaociennes.

(3) Fr. Hrozny, Syria, 1927, p. l l . Il en résulte que, très probablement, la u ville » où l'on se rend en dernière instance n'est autre qu'Assour.

(4) Noeldeke, Asayrios, Syros, Syrios, dans Hermès, I87I, p. 443. Sur une tentative récente pour expliquer ce vocable par une combinaison du nom d.-s Lyciens avec celui des Syriens, voir le jugement sévère, mais juste, d*Ed. Meyer. Gesch. des Altert., 11. 1 (1928), p. 14, note 2.

(5) Weidner, op. cit.. p. 84.

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preuve, — que dans la région de Boghaz-Keui, et cela presque uniquement par des moyens pacifiques.

En effet, « les tablettes cappadociennes, précise M. Contenau qui, après M. Sayce, a été un des premiers à les étudier, sont d'ordre économique; lettres ou contrats, elles ne parlent, jusqu'ici, que de négoce et des réclamations auxquelles il donne lieu; on y trouve surtout la trace du commerce tel qu'il était pratiqué alors et tel que le conçoivent encore les Orientaux. Un négociant remet à des commis des marchandises ou de l'argent pour en acheter; ceux-ci partent en voyage, écoulent leurs produits; au retour ils rendent l'argent prêté ou la valeur des marchandises reçues; le bénéfice est partagé suivant certaines règles ( I ) ».

On a beaucoup discuté sur le terme de k.apèloi employé par Hérodote quand il signale que « les Lydiens sont les premiers qui aient fait le métier de kopèloi(2) ». 11 ne nous paraît pas douteux que l'historien grec vise ainsi la manière de commercer que les Suméro-Accadiens avaient importée, dès le troisième millénaire, en Asie Mineure. Les k^pèloi sont les colporteurs qui vendent au détail, tandis que leurs patrons sont de la classe de ce fameux Pythios, le riche Lydien qui, pour sauver sa fortune, ne trouva rien de mieux que de l'offrir au roi de Perse, envahisseur de son pays ( 3 ) . Georges Perrot l'a bien défini (( comme un de ces négociants arméniens ou grecs » installés en Asie Mineure ou en Syrie avant le règne des chemins de fer, u pour le compte de qui les caravanes vont et viennent entre Smyrne, Mersina, Alexandrette ou Beyrouth et Angora, Koniah, Césarée, Alep ou Damas (4) ».

(1) Contenau, Journal aaiat, 1921. I, pp. 299-300.

(2) Hérodote, 1, 94. G. Radet, op. cit., pp. 97-99, a bien vu qu'il fallait trouver à ce terme un sens adéquat aux coutumes lydiennes et il a propesé de comprendre « tenanciers de caravansérails » . Hogarth, lonia and the East, p. 78, a opposé que ce sens s'écartait trop de l'acception courante; mais il n*y voit que des boutiquiers, particulièrement des marchands de denrées diverses. Il s'agit, tout au contraire, du commerce de colportage tel qu'il a été récemment importé d'Orient dans la région parisienne par le « Planteur de Caïffa ».

(3) .Hérodote, Vil, 27-29.

(4) I^errot et Chipiez, Hist. de l'Art, t. V, pp. 255-256. Perrot note que Pythios habitait Celaenae, près des sources du Méandre et qu'un peu plus loin, à Colossoi, la route se divisait « pour desservir à la fois les vallées où se trouvaient Milet, Ephèse. Sardes, Magnésie et Smyrne ».

Les commerçants accadiens de Kanesh spéculent même sur les maisons; ils sont donc établis à demeure et possesseurs des immeubles et du sol. L'argent est le métal qui sert communément aux transactions, plus rarement l'or. Le trafic s'étend au cuivre, au plomb, aux vêtements, aux ânes, aux harnais, à l'huile et à certaines pierres non définies.

Nous verrons au § VI quelle importance avaient pris, dans l'Asie antérieure, l'industrie et le commerce du métal. La mention des ânes et des harnais atteste, à l'appui d'une empreinte de Kultépé, que les Suméro-Accadiens avaient importé en Asie Mineure l'usage de leur char à quatre roues attelé de quatre ânes et que, par suite, ils avaient été amenés à rendre les grandes routes carrossables.

La mention des vêtements n'est pas moins curieuse. Les empreintes de Kultépé comme les cylindres-cachets d'Aïdin montrent l'introduction du vêtement de kaunakès. « Nous voyons ainsi, remarquait déjà L. Heuzey, ce luxueux produit de l'industrie chaldéenne pénétrer en Asie Mineure et s'avancer d'étape en étape, sur la trace même des monuments prétendus hittites, vers la Lydie et vers Sardes, d'où nous savons qu'il était importé en Grèce ( I ) . » Un curieux bronze du Musée de Berlin, qui a été trouvé à Boghaz- Keui (2), mais qui pourrait y avoir été importé des régions syriennes, off^re le même costume et signale une forte influence sum^ rienne.

A côté du costume sumérien importé apparaît un vêtement d'apparat indigène tout différent qu'on appelle le costume hittite, mais qui, toutefois, serait plus exactement défini comme anatolien. Cela est particulièrement vrai du manteau à franges, qui se voit fréquemment sur les empreintes de Kultépé à une époque où les Hittites n'étaient guère en état de propager une mode.

Nous verrons d'autres conséquences, à haute époque, de ces relations commerciales directes de la Lydie avec les Suméro- Accadiens. Si l'on découvre, un jour, dans cette région, des documents écrits remontant au deuxième millénaire, on y trouvera comme chez les Hittites — et peut-être bien avant eux — les

( I ) L. Heuzey, Origines orientales de l'Art, p. 133.

(2) Weber, Kunst der Hethiter, pi. 1 ; V. Millier, Fruhe Plastik in Griechenland und Vorderasien, pp. 106-107 et pi. XLII, fig. 406-407.

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comptes établis en talents, mines et sicles d'argent à la mode babylonienne.

Les relations commerciales impliquent des rapports de culte; nous aurons l'occasion de les préciser et nous comprendrons que la ville de Césarée de Cappadoce perpétue des rapports millénaires lorsque, encore au II' siècle, elle envoie une ambassade publique au temple de Claros(l), sur la côte ionienne. N'est-ce pas aussi un trait particulièrement marquant des rapports commerciaux entre Sardes et la Cappadoce qu'une des plus importantes inscriptions découvertes dans la métropole lydienne soit une bilingue (2) lydienne et araméenne ?

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