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La lyrosophie

c( Tu ordonneras, par une loi expresse, que les marques d'attachement que l'amant donnera à l'objet aimé soient de même nature que celles d'un père à son fils et pour une fin honnête ; de sorte que dans le commerce c[ue l'amant aura avec celui pour qui il s'intéresse, il ne donne jamais lieu de soupçonner qu'il va plus loin; autrement il sera blâmé comme ne goûtant ni l'harmonie ni le beau ». Ainsi Platon pose, et à plus d'un endroit de sa République, comme nécessité supérieure, une contrainte, une limite, une règle. Cette règle va à rencontre de la passion. Ce que nous admirons dans Julien Sorel, et dans Stendhal tel qu'il s'écrivit, est sa maîtrise de soi, sa volonté, sa règle. Cette règle va

à rencontre de la passion. Et, à propos de Stendhal, ce que nous sommes contraints d'admirer chez Napoléon, c'est que, dans les pires batailles, auprès de lui on entendît bourdonner les mouches et qu'on se gênât pour tousser ; c'est donc aussi une règle. Ce qui nous frappe dans les objets inanimés, c'est leur système : cristaux, symétries, métamérisations, alternances et recommencements ; c'est donc leur règle. Notre morale diverse et variable quotidiennement, partie de Dieu, al)outie aux camaraderies de syndicats, arbitraire ici comme là paraîtrait-il, la morale est une règle. Cette règle va à Fencontre de la passion.

Exemple de la morale qui est un ordre économique opposé au sentiment.

Sincèrement et en général, personne à peu près ne s'y trompe plus ; la morale ne se légitime ni par religion, ni par solidarité humaine, ni par justice, ni par ci-

visme, ni et bref par aucun argument moral. Il i'aut pourtant reconnaître la morale universelle et mêlée bon ou mal gré à chacun des actes de nos vies. L'amoral, en edet, est immoral naturellement au premier chef, car se placer contre la morale c'est encore la reconnaître. La morale existe donc, mais ne se prouve pas. Tous les arguments qui pourraient lui servir sont moraux, et il faudrait pour l'établir par là que d'abord elle soit établie. Si, en dépit de ce cercle vicieux, il y a morale sur terre, et il y a morale terriblement, c'est qu'il s'agit vraiment d'une nécessité.

L'auto-observation avait déjà bien mal réussi à la religion qu'on considérait de points de vue religieux et où on ne voyait alors naturellement que ce qu'on avait cru y mettre. Objets à la fois et sujets, les théologiens appliquaient leur métaphysique sur leur métaphysique, et tout coïncidait admirablement, mais en vain. Nietzsche porta le premier remède à cette mauvaise habitude d'autophagie des spéculateurs religieux. Pour considérer la religion,

d'abord il se plaça hors d'elle, et l'étudia du point de vue esthétique. Malheureusement l'esthétique était, et est encore un joli gâchis. De sorte qu'après le battage dont il était coutuniier et prodigue : « Attention ! je vais vous mettre la charrue devant les bœufs et vous allez voir ce que vous allez voir », Nietzsche, ayant découvert une technique, échoua à l'appliquer autrement qu'à des préliminaires. Néanmoins il faut retenir de sa méthode que la science — je le montrerai bientôt — c'est hors la science qull faut se placer pour l'étudier impartialement. Pareillement la morale ne devient explicable que hors la morale.

En effet la morale est un artifice, phénomène et règle de la civilisation. C'est donc dans la civilisation qu'il faut cliercher et trouver l'explication de la morale. Voici ce qu'écrit Freud : « Nous croyons que la culture a été créée sous la poussée des nécessités vitales et aux dépens de la satisfaction des instincts et qu'elle est toujours recréée en grande partie de la même façon,

chaque nouvel individu qui entre dans la société humaine renouvelant, au profit de l'ensemble, le sacrifice de ses instincts. Parmi les forces instinctives, ainsi renouvelées, les émotions sexuelles jouent un rôle considérable; elles subissent une sublimation, c'est-à-dire qu'elles sont détournées de leur but sexuel, et orientées vers des buts socialement supérieurs et qui n'ont plus rien de sexuel. Mais il s'agit là d'une organisation instable, les instincts sexuels sont mal domptés, et chaque individu qui doit adhérer au travail culturel court le danger de voir ses instincts sexuels résister à ce refoulement. La société ne voit pas de plus grave menace à sa culture que celle que présenteraient la libération des instincts sexuels et leur retour à leurs buts primitifs. Aussi la société n'aime-t-elle pas qu'on lui rappelle cette partie scabreuse des fondations sur lesquelles elle repose ; elle n'a aucun intérêt à ce que la force des instincts sexuels soit reconnue et l'importance de la vie sexuelle révélée à chacun ; elle a plutôt adopté une méthode

d'éducation qui consiste à détourner l'attention de ce domaine. »

L'art, la science, l'industrie, le commerce sont donc parasites de l'amour, ou plutôt ses symbiotes. Ils vivent de lui, par lui, à travers lui, à ses dépens. La morale nous empêche d'user tout l'amour directement^ tel que, naturellement, loyalement, simplement. C'est pourquoi, ne pouvant dé' penser brut l'amour, produit de notre vie, nous l'éliminons sous mille formes succédanées et approximatives : les sociétés anonymes, les banques, les chemins de fer, les bibliothèques et les universités. Et voici une preuve : un peuple comme celui des Etats-Unis il y a seulement dix ans, qui est dans la nécessité de se développer vite et loin, de s'habiller de neuf, de se constituer une culture, est pudibond, et applique une morale austère.

Dans ces règles qui vont à l'encontre de la passion, nous admirons leur nécessité économique et plus encore peut-être l'accomplissement ingénieux d'un travail difficile. La plus belle conquête de l'homme — et

ici la plus belle au sens de la plus dure — est certes d'avoir réussi parfois à exclure de lui le sentimeut. Ainsi la morale aboutit, comme Freud l'expose, à supprimer le sentiment d'amour.

Notre activité, toujours sexuelle quant à son origine, n'a néanmoins plus aucun sentiment de cette origine. Il y a alors amour sans conscience d'amour. Et c'est la raison sans doute pourquoi nous pouvons nous permettre d'auti^e part le] sentiment d'amour sans amour de fait, amour dit platonique.

On voit donc que quand la morale prétend avoir pour suprême destination d' assurer le bien et la vertu, de combattre le mal et le vice, elle est dans Tillusion que j'énonçais tout à l'heure. Elle désigne en termes moraux les effets de son activité, lesquels sont à proprement dire économiques. La morale dissocie le besoin et le sentiment de ce besoin en tant que sentiment sexuel. Elle nous trompe ainsi sur nous-mêmes. Dans l'erreur où nous sommes à la suite de ce mensonge, nous avons

perdu le sentiment exact et donc la représentation sincère d'un besoin naturel que nous satisfaisons alors d'une façon indirecte et détournée. A vrai dire, la morale se propose de nous faire vivre dans un mensonge continuel. Et elle y réussit.

L'ordre de la science opposé au sentiment.

A cette intelligence a-sentimentale on n'arrive pas sans peine, mais quelquefois àl'improviste. Au collégien, pour exemple, on parle huit jours d'avance du théorème du carré de l'hypothénuse. Ce théorème porte encore le nom de Pythagore comme un temple est placé sous l'invocation d'une divinité mathématicienne. Alors Athènes surgit, blanche comme les pages d'un cahier neuf, pleine d'orateurs et de philosophes. Ce théorème s'appelle aussi « pont aux ânes )) ; l'honneur est donc engagé à franchir ce pas réputé difficile. Et c'est ainsi, dans une auréole sentimentale, ins-

pirant l'admiration et la crainte, qu'il émeut l'élève à qui on l'expose. Mais aussitôt que le théorème se trouve expliqué, appris, récité, su, compris, tout le fief sentimental de cette géométrie est balayé d'un coup ou progressivement s'effrite. Il reste : nu, clair, froid, un ordre. Cet ordre, étonnement, admiration, crainte passés, est théoriquement dénué de sentiments, indifférent.

Toutes les sciences travaillent ainsi à se constituer un domaine propre d'où le sentiment et sa logique sont bannis. Plus la science est exacte, plus ce bannissement est strict. On comprend assez bien les raisons de cette exclusion rigoureuse.

Toute science, toute logique, toute connaissance, toute raison reposent en dernière analyse sur l'évidence. A son point suprême toute démonstration en appelle à l'évidence. La géométrie courante repose sur le postulatum d'Euclide qui est l'évidence même. L'évidence est, raisonnablement et par définition presque, indémontrable. La démontrer serait énoncer l'argu-

ment plus évident qu'elle et par conséquent seul évident ; ce serait donc la détruire. Ainsi l'évidence est indispensable et ineffable. Ainsi résidence est un sentiment. Et elle est un sentiment pur, un sentiment générique comme ceux que nous pouvons saisir dans la vie onirique, par exemple. Toute la logique rationnelle a donc pour imique et indispensable pivot ce qu'elle méprise le plus : une affirmation sentimentale. Ce sentiment d'évidence les sciences ne peuvent, ni ne veulent l'exclure, mais, vivant de son iiitégrale pureté, elles veillent nécessairement à son isolement complet. Comme on raffine le soufre, les sciences raffinent leurs postulats d'évidence. Or, on sait combien les sentiments purs, génériques sont rares, qu'ils ne se produisent que dans des états intellectuels et presque a-intellectuels spéciaux, qu'ils se combinent avec facilité et plus que facilité les uns aux autres, de ces combinaisons résultant les sentiments mixtes et grossiers : haine, orgueil, luxiu*e, qui nous animent. Il est donc nécessaire que les

sciences, pour qu'elles puissent exploiter cette gemme pure, ce radium inestimable du sentiment d'évidence, le cultivent dans une zone d'où tout autre sentiment soit rigoureusement absent. Ainsi l'ordre est d'abord le sacrifice de la passion. Cet état a-sentimental, état intellectuel pur, conscient au suprême degré, est très restreint. Si toutes les sciences y tendent, peu y atteignent vraiment, beaucoup demeurent à mi-chemin, à des stades intermédiaires, mi-sentimentaux, mi-raisonnables. Et autour de cet îlot émergé à grand peine, îlot de raison pure, c'est vraiment une immensité sentimentale, saisissable et déterminée par la pensée à sa surface, plus bas suhconsciente, indicible, plus bas inconsciente, inconnue, mais féconde. Du plus profond de cette confusion, tout où rien ne s'imagine, rien comme avant la création du monde, jaillit jusqu'au sommet le plus systématisé des états intellectuels purs, conservant comme un geyser la chaleur-émotion des profondeurs, le sentiment d'évidence. Mais ce sentiment-là, seul et pur. Parce

que, lui corrompu, l'évidence devient analogie. Puis à un degré de plus, l'analogie, métaphore. Alors la science est à l'état lyrique. La science est morte. La lyrosophiejest née.

Unité du sentiment.

J'écris amour pour sentiment. Et en écrivant ainsi non seulement je suis dans le droit grammatical de la partie pour le tout, mais aussi dans un droit plus général et, à le bien dire, généalogique. Si, comme Freud nous l'a exposé, toute notre activité procède de l'instinct d'amour, le corollaire évident de cette filiation est que tous nos sentiments procèdent, directement ou non, du sentiment d'amour. Amour très indirect, transformé, interprété et déformé, positif et négatif, pensé selon tous les systèmes, élaboré diversement selon les circonstances, mais amour encore, instinct de conservation de l'individu et de l'espèce, aspect organique et, au plus haut de l'échelle, humain de l'universelle conser-

U LA LYROSOPHIE

vation de Fénergie. La preuve en est que tout sentiment excessif et culminant aboutit à l'amour, et mieux vaudrait dire : retourne à l'amour, porte son nom et ses stigmates. A l'état mystique qui est l'apogée du sentiment, sa plénitude, sa pureté et son extrême tension, tout l'homme n'est plus qu'amour exclusivement. Llntelligence y est dans l'amour; et le dévouement, le courage, l'orgueil aussi; et la chasteté même en fin de compte. La subtilité mystique ramène ainsi tout à l'amour: l'analyse grammaticale fait de même. L'étymologie ramène tous les mots importants de toutes les langues à quelques signes sexuels et un ethnologue négligeant tous les rites ayant trait à la génération n'expliquerait plus rien d'aucune de nos coutumes.

La connaissance par amour.

La connaissance scientifique que nous acquérons des choses n'est nullement la seule dont nous soyons capables. Je re-

prends un exemple que j'ai déjà ailleurs cité : celui du géologue qui, ayant Ireiite ans étudié la géologie et l'ayant vingt ans enseignée, reconnaît maintenant la plupart des échantillons de roche qu'on lui présente, au premier coup d'œil, instantanément, automatiquement presque, sans besoin de réflexion, d'examen ni d'étude. Ce géologue reconnaît la roche, et la classe dans telle ou telle catégorie, sauf si l'échantillon est particulièrement difficile : il la reconnaît à une sorte d'émotion qu'il éprouve, à un sentiment spécifique que la vue de l'échantillon éveille en lui, en même temps et peut-être parce que cette vue lui rappelle certains souvenirs auxquels ce sentiment spécifique est attaché. Ce géologue possède un sentiment du granit^ et un sentiment du basalte, et ainsi de suite. Comme la géologie n'est pas innée, ce géologue ne possédait pas le sentiment du granit ni du basalte au début de ses études. A cette époque, il reconnaissait laborieusement les roches grâce à une série de caractères spécifiques, scientiliquement

spécifiques, tandis qu'aujourd'hui un minéral quelconque ou tout au moins les minéraux le plus fréquemment rencontrés portent des caractères sentimentalement spécifiques. La connaissance scientifique a donc abouti ici, comme elle aboutit en mille autres circonstances encore plus coutumières et banales, à une connaissance sentimentale ou, nous dirons transcendantalement, à une connaissance par amour.

Le développement de cette connaissance par amour, à partir ou même simplement à côté de la connaissance scientifique, reste ici modéré, car la connaissance sentimentale demeure subordonnée à la scientifique qui la contrôle et la corrige, ou la repousse, ou l'admet. Il n'en est pas toujours de même. Ainsi, en arrivant au haut (le mon escalier, si les vingt-cinq premières fois, c'est par délibération raisonnable que je tire les clés de ma poche, à la cinquante-unième je sens dès le milieu de la montée qu'il faut tirer mes clés ; et si je sais ainsi quand il les faut tirer, je le sais sans savoir exactement ce que je

AMOUR tl

sais, sans pouvoir exprimer comment je le sais, innelïablement et donc par sentiment. Ici le sentiment supplante tout à fait la science : je m'en aperçois bien quand il se trompe et parfois me fait tirer mes clés dans un escalier qui n'est pas le mien. J'appelle alors distraction, l'erreur du sentiment. Le développement du sentiment à partir de la science est, en tous cas, ordinaire dans nos vies et tout à fait dans la règle qui fait des actes acquis et répétés, avec le temps, des habitudes et, avec plus de temps encore, des instincts, c'est-à-dire des besoins d'ordre sentimental.

Il ne faudrait pas croire que cette connaissance par amour soit toujours précédée d'une connaissance scientifique à partir seulement de laquelle elle put se développer. Il semble au contraire que le sentiment soit la forme première de la connaissance, et, en effet, on n'imagine pas une autre connaissance que sentimentale chez l'enfant et l'illettré et la brute. C'est donc une apparente contradiction que la connaissance par sentiment soit à la fois

l'apanage de l'ignorance en somme, et le résultat (peut-être il est vrai épiphénomène, mais je ne le crois pas) de la science invétérée. Cette contradiction n'est qu'apparente en partie ; car beaucoup de ces sentiments constituant la connaissance par amour chez l'enfant sont des sentiments autrefois acquis par des sortes de savants pareils au géologue ci-joint et dans les mêmes conditions que les siennes, c'est-àdire des conditions de science, sentiments transmis par hérédité, sinon parachevés tels que, au moins à moitié confectionnés à l'état de prédisposition. D'autre part il faut admettre une connaissance directement sentimentale, sans stade scientifique intermédiaire. Ainsi, moi qui ignore tout de la musique, je reconnais et retrouve telle phrase musicale que je préfère aux sentiments qui accompagnent en moi son audition. Et si, étant distrait, j'aperçois en moi ce sentiment spécifique, je conclus qu'on joue ou qu'on vient de jouer ces mesures de musique ; c'est donc une connaissance et une connaissance par amour, directe.

Dans ce cas, je n'ai de cette musique qu'une connaissance sentimentale, qui, enl'absence de toute connaissance scientifique, est souveraine. Pour l'enlant chez qui la connaissance scientifique n'apparaît qu'après la sentimentale, comme je Tai décrit pour l'exemple du théorème du carré de Fhypothénuse, longtemps le monde extérieur entier ne sera reconnaissable que par sentiments, comme pour le chien (dit-on) par odeurs. Voilà pourquoi l'enfant sans doute est si facilement ému, puisqu'il lui est impossible d'entrer autrement en contact avec un objet ou une personne que par émotion, alors que l'homme aborde ce contact par le biais de la raison. Mais c'est un biais, presque un artifice et surtout un acte de défense ou de prophylaxie. Et au moment où on initie l'enfant à la connaissance de science, on produit comme une mue de très grande importance : une crise de la compréhension. Dans cette crise la connaissance par amour ne cède pas toujours facilement à l'autre, et il y a un temps où, toutes deux coexistant, c'est la senti-

mentale qui domine l'autre, comme plus émouvante, plus active, plus belle somme toute. L'enfant, dirais-je, est alors en lyrosophie. Il n'y a pas que l'enfant de lyrosophe.

Règles de V amour.

La connaissance sentimentale ou par amour ou encore par passion, si anarcliique qu'elle paraisse au premier abord, peut avoir et a ses lois. Si, pour l'étudier, nous nous placions sous son propre jour, c'est-àdire sous un jour sentimental, nous ne verrions rien autre que ce que voit de la colère l'homme furieux et de l'amour l'homme amoureux. Donc peu de chose, et ce peu encore de travers. Le religieux qui considère sa religion, ou le philosophe, sa philosophie, sont le jouet de la plus simple des illusions d'optique : celle de se voir dans une glace. Quand j'approche ma main d'un miroir, l'étonnanl serait que l'image ne coïncidât pas avec son

objet. Gomme il serait étonnant qu'appliquant un sentiment à Fétude de ce même sentiment, il en puisse résulter une connaissance, — connaissance étant avant tout notion et comparaison de différences.

Aussi pour voir de plus près les qualités de cette connaissance par sentiment, c'est raisonnablement que nous l'aborderons, donc par son dehors.

Précision de l'amour.

Il existe des sciences dites exactes, dont les mathématiques sont la plus exacte, ensuite l'astronomie et la physique. L'exactitude de ces sciences paraît dépendre de ce qu'elles écartent, comme sujet à caution et à doute, tout ce qui est personnel, c'est' à-dire subjectif. De cette exactitude vient leur certitude absolue et leur confiance en elles-mêmes. Or la plus exacte de ces sciences exactes, les mathématiques, est, non pas entachée de subjectivisme, mais elle est, à la regarder de près, entièrement,

uniquement, essentiellement subjective.

J'ai montré au chapitre précédent qu'elle reposait en dernière analyse sur l'évidence, sur le sentiment^ d'évidence qui est, par le fait même d'être un sentiment, subjectif foncièrement. Le mathématicien est donc le sentimental-type et l'évidence est son sentiment-étalon. Le mathématicien ne se laisse diriger par rien aulre que par un sentiment, le sentiment d'évidence. Autres tares de subjectivisme : ces figures qui n'ont de valeur que subjective.

C'est subjectivement que la ligne est droite, le cercle rond et l'angle droit ; objectivement il n'importe ce que ligne, cercle et angle sont. Il y a à en retenir que le subjectif est précis, et que la connaissance par amour, telle que nous l'entendons, peut être une connaissance précise. Les sentiments de cette connaissance sont en effet spécifiques; c'est-à-dire que, seul entre tous les objets du monde, cet objet-là éveille ce sentiment-ci. Parmi toutes les musiques, je reconnais les quatre mesures qui m'émeuvent ; l'enfant de deux ans dis-

tingue sa mère et tend vers elle, plutôt que vers quiconque d'autre, ses bras. Et on peut imaginer que Jeanne d'Arc reconnut son roi déguisé, par sentiment et sans miracle, s'il avait un air de royauté, des caractères princiers imperceptibles à la raison seule.

Les sentiments de la connaissance par amour sont non seulement précis, mais encore premiers rentre eux : l'un n'emprunte vraiment rien à l'autre et ne saurait être confondu avec lui. Même quand il y a connaissance par amour, les raisons de cette connaissance, c'est-à-dire les sentiments qui la constituent (car ici il n'y a plus d'autre raison que le sentiment) ne sont pas toujours clairement perceptibles et c'est pourquoi on ne peut toujours se rendre compte de leur originalité foncière. Mais, dans certains états intellectuels ou plutôt a-intellectuels, passagers, compatibles avec la santé et la norme, états où le sentiment de la connaissance par amour subsiste seul, apparaît plus net, et cherche l'objet qui l'avait l'ait naître et qui a été

oublié , on constate que ce sentiment s'adapte exclusivement à ce seul objet qui l'avait fait naître et que toutes les approximations qu'on lui propose, restent par lui dédaignées. La précision sentimentale diffère donc de la précision scientifique par là que toutes ses données sont premières entre elles, sans commune mesure.

Reportons-nous, pour un autre exemple, au cinéma. Gomme les mathématiques et comme la connaissance par amour, le cinéma est essentiellement subjectif. Comme le mathématicien montre sur son papier des propriétés qui ne s'y trouvent pas, ainsi à l'écraji vous voyez ce qui n'y est pas et ne peut y être. Cet irréel vous le voyez de plus spécifiquement, sentimentalement, avec toute la précision de la vie véritable. Le film vous montre un homme qui trahit. Vous savez pertinemment d'abord qu'il n'y a pas d'homme, ensuite qu'il n'y a pas de traître. Mais le film s'est adressé à votre connaissance par amour toujours en éveil. Il a créé, par le fantôme d'une chose, un sentiment, et comme ce sentiment ne peut

vivre sans que vive la chose pour quoi il est fait, et comme ce sentiment lui aussi tend avant tout à conserver sa vie, la fallacieuse chose vivra pom^ vous. Ou plutôt vivra un sentiment-chose, et vous croirez mieux qu'à un traître : vous croirez à une trahison. Vous avez besoin maintenant de cette trahison-là, car vous en avez le sentiment, et un sentiment si précis qu'aucune autre trahison que celle-là, imaginaire, ne pourra le satisfaire.

Actualité de Vamour.

La connaissance par sentiment est immédiate. Elle se constitue si vite qu'on pourrait dire hors du temps. Alors que la science s'acquiert par tâtonnements, le sentiment jaillit comme une lumière, achevé en même temps que commencé. Cela n'empêche pas qu'il soit modifiable, mais il est parfait à chaque moment pour ce momentlà. Alors que la science n'est à tout prendre que la constatation de n'en savoir pas

assez et le désir d'en connaître davantage, le sentiment confère une connaissance pleine, entière, tranquille el qui ne demande pas un reste. C'est uniquement pour légitimer ce sentiment de son insuffisance que la science se préoccupe d'avoir un but, quelles que soient les apparentes raisons de ce but. Le sentiment ne conclut jamais, il lui suffit d'être. Rien alors ne vaut que lui. Et lui-même s'estime suffisant, complet, irrévocable, et il lui importe peu qu'en fait il ne soit rien de tout cela. Mais il est hors du temps, disais-je. En tous cas, il est aussi délivré du temps que possible, étant le présent,^' actuel catégorique, et même en mémoire la vraie machine à rendre présent le temps perdu.

Il faut encore poursuivre cette étude de la counaissance par amour, et la poursuivre dans l'état mental où vraiment elle domine et commande presque exclusivement; c'est-à-dire dans l'état lyrique. Dans notre vie ordinaire et quotidienne d'adulte, la connaissance de sentiment et la connaissance de science coexistent et sinon se tendent la main, au moins se côtoient et parfois rudement. Tantôt c'est l'une qui l'emporte sur l'autre, et tantôt l'autre sur l'une; et nous distinguons assez facilement les positions extrêmes, mais encore mixtes, où cette rivalité nous place. Il existe aussi des états où l'une des deux connaissances nous dirige à peu près seule, l'autre étant exclue, refoulée et tenue pour

sans aucune valeur. Car la connaissance sentimentale est pis que fausse aux yeux, si j'ose écrire, de la scientifique; pour la science le sentiment n'est même pas une connaissance, mais rien : aveuglement ou folie. Et d'autre part, le sentiment tient à son tour la science en horreur. De ce perpétuel combat notre intelligence est le champ de bataille. Au chapitre de l'ordre, j'ai donné en exemple quelques états intellectuels d'où le sentiment est aussi strictement exclu que possible : là règne la science. L'état lyrique en est l'opposé ; il n'y règne que le sentiment et la connaissance de sentiment, et 'c'est la science qui y est nulle et non avenue. Mais, alors qu'il faut un dur elfort pour établir l'état de science et ensuite une surveillance constante pour le maintenir dans un à peu près de pureté, l'état lyrique n'est pas toujours volontaire. Il l'est même rarement, et quand il est voulu, c'est avec infiniment moins de peine. Il y a beaucoup plus de variétés de l'état lyrique qu'il n'y en a de l'état de science. La colère est un exemple

d'état lyrique; la charité un autre. Mais l'état lyrique type est celui du poète et par poète on voit bien que je n'entends pas seulement riiomme qui compose des strophes. Et, bien qu'on voie cela nettement, j'emploierai, au lieu de poésie, le mot amour dont j'ai déjà justifié l'emploi plus qu'ailleurs encore indiqué ici.

Vérité de raison et vérité d'amour.

Dans l'état d'amour une seule connaissance compte : c est celle de sentiment. Tout ce que j'écrirai donc de l'état lyrique vaudra aussi de la connaissance par sentiment. La science n'a à la bouche qu'un mot : vérité. La science cherche la vérité. Gela seul devrait nous mettre en garde, comme indiquant que puisqu'elle la cherche, elle ne la possède pas. En tous cas, si cette vérité est, ce qu'on peut à la rigueur et pom' un temps admettre, cette vérité est située, pour la science, hors de la science. Ce qu'il faut entendre

ainsi : la vérité n'étant pas encore acquise par la science, est extérieure à elle, et, bien entendu, ne pourra entrer dans la science que par le moyen de la science. Ainsi la science se réserve vme sorte d'exclusivité sur la vérité. Cette option n'est à peu près que prétention et, surtout, erreur. La science, en effet, fait d'abord ainsi de la vérité, non pas une fonction de temps, ce qui serait déjà suffisamment grave, mais une fonction d'avenir, c'est-à-dire fonction d'espérance, fonction de sentiment. C'est antiscientifique au premier chef. La vérité, d'ailleurs, ne sera jamais atteinte par la science, parce que la vérité n'est pas, en fait, un élément scientifique.

Elle est, hors de la science, un sentiment. Et si la science la tenait, cetle vérité, elle en périrait, devenue, à son extrême pointe, rien autre qu'un sentiment et sentiment bouleversant.

L'état d'amour, au contraire, ne cherche pas la vérité. 11 la contient. 11 est même si habitué à elle qu'il n'en fait pas très grand cas et, simplement, n'y pense pas. Il faut

lui rappeler l'existence de ce sentiment pour qu'il y songe. En général même, il n'appelle pas la vérité, vérité, seulement certitude. L'amour est sûr de lui. Ce sentiment de certitude, qui est la seule vérité et toutes les vérités, s'attache aux propositions les plus ditl'é rentes et même à des propositions contradictoires, mais successivement; ainsi la certitude ne nous donne pas une vérité, mais toutes sortes de vérités, selon les objets sur lesquels elle porte. La science nous a pour aujourd'hui si bien persuadés de la possibilité et de l'espoir de sa vérité^ que ces autres vérités nous les appelons illusions et erreurs. Ce n'est pas juste et ne pourrait être juste que si la vérité de science existait au même moment et anesthésiait la certitude des diverses vérités de sentiment.

Alors que la connaissance de sentiment s'est seule jusqu'ici révélée capable d'assurer une vérité, vérité dont la valeur est sans doute contestable et limitée, mais qui ne peut être sérieusement discutée par manque de points de comparaison, puis-

que la vérité de science fait défaut, cette connaissance de sentiment est néanmoins tenue pour le propre et même pour l'effet de l'ignorance. Il y a ici confusion : l'état lyrique n'ignore pas. Il est seulement autre chose que la science.

On aperçoit bien ces différences entre la vérité de science et la vérité de sentiment quand une proposition scientifique ayant acquis avec le temps valeur sentimentale, se voit scientifiquement infirmée. Ainsi, quand il fut établi que la terre tournait autour du soleil et non le soleil autour de la terre, la fixité de la terre devint aussitôt scientifiquement insoutenable. La science se sent tellement incapable de vérité qu'elle revient sans peine sur ses propres affirmations tenues plutôt pour des hypothèses utiles jusqu'à nouvel ordre. Mais la fixité de la terre était aussi devenue une vérilé de sentiment contre laquelle les raisons scientifiques ne prévalaient pas, et, comme telle, survécut un temps à sa sœur scientifique comme l'amour survit à la femme chez l'amant abandonné.

La science d' expériences et r expéi'ience du sentiment.

La science est expérimentale. Le sentiment est l'expérience elle-même. Rien clans la connaissance par amour ne peut être acquis autrement que par épreuve personnelle. Cette connaissance-là est donc plus près de la matière et de l'objet que la scientifique qu'on sait être facilement indirecte et même livresque. La science admet une certaine foi : si l'expérience rate, vous croyez néanmoins que l'hydrogène se combine au chlore. C'est que la conclusion est ici hors de l'expérience; et la conclusion est générale, tandis que l'expérience est particulière, et avant de conclure vous pouvez remplacer un essai par un autre. En amour l'expérience comme la conclusion sont du domaine individuel. L'expérience est elle-même sa conclusion. Rien n'est exactement général. Il y a autant de conclusions que d'expériences, et si l'expérience échoue, il n'y a plus de conclu-

sion. Ainsi tandis que la science démontre, le sentiment est l'essence elle-même de la démonstration, c'est-à-dire l'affirmation pure. Et s'il n'arrive pas à être cette affirmation complète, il n'est plus rien qu'absurdité, néant. La science progresse ; le sentiment est immédiatement tout ou immédiatement rien.

La connaissance de sentiment est passionnée. Le lyrisme prend parti pour tout, et rien de ce qu'il connaît ne le laisse indifférent parce que sitôt qu'il y a connaissance, dans l'état lyrique^ aussi ôt cette connaissance est parfaite, c'est-à-dire amour, passion, possession et oubli de soi.

La science cherche des causes par l'étude des effets. La lyrique crée les causes à la mesure de l'effet, c'est-à-dire qu elle les invente.

Continuité du sentiment.

La connaissance de science est soumise à la contradiction; la connaissance de sentiment y échappe, ne se contredit que

difficilement et comme par artifice. A strictement parler, la contradiction lui est interdite à cause de son caractère momentané, et c'est utopie pliysiologique que de prétendre sentir au même instant deux choses. Le plus fort sentiment anesthésie l'autre et demeure seul senti.

La science raisonne, déduit, compare selon toutes les règles de la logique rationnelle. La connaissance de sentiment se développe par associations de contiguïtés et de similitudes. Et si dans ce développement on voit : ellipses, trous, lapsus, digressions, chaos, c'est par erreur qu'on nomme ainsi ce qui serait ellipses, trous, etc. dans la continuité raisonnable et ce qui est, dans la continuité spéciale du sentiment, une logique même, car la grammaire, c'est-à-dire l'enchaînement logique de ces deux langues, la raisonnable et la sentimentale, n'est pas le même. Ainsi ce qui est vrai dans le système euclidien peut être erreur dans le système riemannien. La logique de sentiment est homéopathique : le semblable y appelle le semblable ^ et un

sentiment en entraîne un autre par simple ressemblance. Ici donc l'effet est semblable à la cause si nous appelons cause le premier terme d'une succession de deux sentiments, et effet, le second. Ou, pour l'exprimer autrement, la cause n'est ici que similitude entre deux sentiments. Mais il se pourrait que ce qui est cause dans Tordre sentimental ne fût nullement cause dans l'ordre raisonnable, c'est-à-dire ne fût en rien une cause au sens courant du mot.

Car la magie, ayant voulu porter cette catégorie de causes hors du psychisme dans le déterminisme extérieur, ne réussit pas, on s'en doute, à provoquer la pluie en jetant des seaux d'eau vers le ciel. Et en médecine, malgré Hippocrate, il est toujours bien discutable si « le semblable appelle le semblable et guérit ce qu'il a produit ».

La seconde loi du développement dans la connaissance par amour est la loi de contact. Parce que deux sentiments ont été une fois en contact par succession

directe dans le temps, cliaque fois que l'un d'eux apparaîtra, l'autre lui succédera. Cet enchaînement de contiguïté et de similitude n'est proprement qu'une loi de mémoire. M. James Frazer nous a montré que c'est cette continuité de sentiment que la magie tenta en vain d'extérioriser, mais la vérité en dedans n'est pas nécessairement vérité au dehors. Et Frazer, qui d'ailleurs collectionne le folk-lore im peu comme des timbres-poste, a eu le tort assez grave d'appeler les lois de similitude et de contiguïté, lois de l'enchaînement des idées. Les idées s'enchaînent autrement, c'est de sentiments qu'il s'agit ici.

La connaissance par science diffère donc profondément de la connaissance par amour. Elles ont chacune leur domaine propre et, en général, exclusif. Rien de l'une ne pénètre dans l'autre. Mais, dans certaines conditions particulières, conditions organiquement particulières, bien entendu, la cloison de séparation cède.

Alors il se produit une grande merveille. Cette merveille est la lyrosophie.

Le subconscient , assise de la personnalité.

Le « connais-toi toi-même » des Grecs, utopie, est aussi un truisme. La plus grande partie de nous-même est située hors de la conscience, disons même, conventionnellement, derrière ou sous elle, et par conséquent échappe à notre connaissance, à toute connaissance de sentiment ou de raison. Ce nous-même que nous ignorons complètement, constitue l'inconscient dont, comme tel, il n'y a malheureusement rien à dire. Mais certaines parties, ou pour encore user d'une désignation d'artifice et de convention, les couches le plus superficielles de cette personnalité profonde, à l'ordinaire de la vie ignorées, peuvent dans certains états mentaux, certes particuliers, mais nullement pathologiques et dont nous

sommes tous capables, se rapprocher de la conscience, franchir son seuil, et devenir ainsi connaissables pour nous. Cet inconscient facultativement et temporairement conscient est le subconscient.

Je prends un exemple. Vous êtes dans le feu d'une discussion. Une tierce personne vous appelle par votre nom ; vous ne répondez, ni n'entendez même. Ou, pendant cette discussion qui vous absorbe, on joue près de vous de la musique que vous n'entendez pas davantage, de sorte que vous êtes prêt à nier cette musique, si on vous interroge sitôt après. Mais ne croyez pas que vous ayez pu absolument empêcher ces sons d'entrer en vous. Vous pourrez peut-être conserver cette illusion de surdité longtemps ou même toute votre vie, comme aussi pourront venir, un jour, un état d'esprit, des circonstances particulières où, pendant qu'on le jouera à vos oreilles, vous reconnaîtrez cet air que, pourtant, vous n'avez jamais entendu. Et vous vous croirez le jouet d'une illusion de la mémoire.

Dans cet exemple, nous voyons l'impression de la musique empêchée, au moment où elle se produit, d'arriver à la conscience qui est occupée exclusivement ailleurs.

Cette impression n'est pas néanmoins annulée Elle subsiste à l'état subconscient et peut un jour apparaître à la conscience. Toute une masse d'impressions ainsi mal enregistrées, depuis, à strictement parler, le moment même de notre naissance, et que nous ignorerons soit toujours, soit plus ou moins longtemps, compose notre subconscient.

Et lorsqu'on lit ou calcule, ou écrit en y appliquant toute son attention, au moment précis où on termine une phrase ou une suite de réflexions, au moment où l'attention se relâche en élargissant le champ de la conscience, il arrive qu'on croie entendre l'heure sonner. Sionregarde alors l'horloge, on constate avec quelque étonnement que l'heure est passée de deux ou trois minutes. C'est que le son se trouvait empêché d'entrer dans la conscience accaparée, en état d'attention, à un objet

précis; il attendait à sa porte, sous son seuil, en état de subconscient, qu'un relâchement de l'attention lui permît d'entrer. Mais on est en droit de croire que si l'attention s'était davantage prolongée, le son serait resté, comme tout à l'heure la musique, pendant bien plus longtemps et peut-être toujours, dans le subconscient ou l'inconscient.

M. Abramowski, dans sa magistrale étude sur le subconscient normal, écrit : « De ceci, il résulterait que dans le monde psychique rien ne périt, et que tout le passé de l'individu, toute la masse de l'oublié, qui se reproduit dans les souvenirs conscients, partiellement seulement, et de temps en temps, existe intégralement et constamment en tant qu'énorme souvenir subconscient, uniforme, non différencié par la pensée, à l'état de réduction émotionnelle du passé. C'est notre individualité <( cénestliésique », le sentiment de nousmème, qui conserve son unité et sa continuité malgré toutes les A^ariations dans les conditions de la vie, de la santé et de la pensée ;

c'est la base profonde de notre caractère et de noire tempérament, à l'édification desquels a concouru tout le passé, tous les accidents, toutes les impressions de la vie. Chaque moment vécu laisse son équivalent émotionnel, un vestige, conservé dans le subconscient, de son existence passée; et ainsi se crée graduellement notre « moi » : l'existence actuelle du passé. Parfois nous différencions ces reliquats par l'activité de la pensée, nous les ressuscitons fraginentairement comme souvenir subconscient, défini; mais, d'une façon « subconsciente », anonyme, émotionnelle, nous nous en souvenons toujours, en tant qu'élément constitutif non différencié du sentiment de notre propre moi. »

Cette assise est sentimentale .

Je souligne dans cette citation, car c'est un point très important pour la suite que je veux donner à ces considérations, la valeur émotionnelle que possède chaque

élément de ce subconscient. J'écrirai même : valem* sentimentale, au lieu d'émotionnelle. Le subconscient est essentiellement un domaine affectif, c'est-à-dire au sens propre du mot, sentimental. Toute représentation émergée de la subconscience porte un caractère affectif qui est cela même par quoi on la perçoit. Ce caractère affectif est extrêmement net et si particulier qu'on le doit dire vraiment spécifique, spécifique du suibconscient. Et aussi spécifique, dans un autre sens, spécificité à deux tranchants, de la représentation, qu'il accompagne, de sorte que seule, absolument seule entre les milliai^ds incalculables de toutes les représentations qui nous sont accessibles, sa représentation l'éveille. C'est là cette précision sentimentale sans commune mesure dont je parlais plus haut. Et de l'enchaînement qui lie entre elles les représentations émergeant du subconscient et qui les lie peut-être dans le subconscient même, proviennent les lois sentimentales de la contiguïté et de la similitude.

Etant le domaine affectif, le subcons"

cient est le domaine émouvant imv excellence. C'est dire qu'il est, dans un sens, le domaine esthétique. A ce point est réel cet estliétisme du subconscient (|u'il suffit d'embrayer ce subconscient, d'y revenir ou d'en partir, pour capter la beauté ou, si on préfère, une beauté ; l'émotion. La formidable valeur esthétique du souvenir, valein* dont l'expérience personnelle de chacun et toutes les littératures et même le cinéma aujourd'hui, par ses flous et ses surimpressions rétrospectifs, nous donnent cent fois par jour la preuve, est une valeur due à la part de subconscient contenue dans, et entraînée par tout souvenir. Cette valeur est donc affective, valeur de sentiment.

Ce caractère esthétique du subconscient apparaît encore plus nettement, parce qu'isolé, dans une circonstance dont j'ai déjà cité l'exemple ailleurs, et M. Abramowski aussi. Dans la demi-somnolence des nuits d'insomnie, dans cet état mental plus ou moins exactement a-intellectuel, état où le subconscient est beaucoup plus près du seuil de la conscience que normalement,

surgit parfois dans l'esprit une représentation qui paraît aussitôt intéressante, curieuse, originale (originale est significatif; c'est le caractère spécifique du subconscient qui est ici perçu par cette qualité), géniale et belle pour tout dire. Au réveil, c'est-àdire à un examen plus rationnel, cette même idée (si elle ne replonge pas dans le subconscient pour y rester à tout jamais cachée) paraît absolument banale, quelquefois absurde. Qu'elle apparaisse absurde, cela n'importe guère : nous savons que la raison de sentiment est absurde pour la raison de raison. Ce qui est probant, c'est que cette représentation, en passant du subconscient au conscient, ait perdu sa valeur d'émotion, sa valeur d'amour et de beauté ; elle est maintenant indifférente. Nous sommes donc forcés de conclure que ce qui donnait à cette représentation une valeur pour nous esthétique, ce n'était nullement la nature elle-même de la représentation, c'est-à-dire la représentation en soi, mais le sulDconscient où elle plongeait et qu'elle traînait à sa suite.

Le cas Rimbaud.

Grâce à ces données, j'ai déjà pu expliquer l'esthétique d'Arthur Rimbaud. Les dessus de portes, peintures idiotes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires, la littératm^e démodée, latin d'église, livres erotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs que Rimbaud a aimés, étaient beaux pour lui quand il les plongeait dans le subconscient. Le subconscient découvre et fait apparaître ici la beauté d'une cliose, de n'importe quelle chose, comme le révélateur délivre, sur la plaque photographique, l'image de la gélatine où elle était enlisée. Cette descente dans le subconscient esthétique n'est vraiment difficile que pour le premier qui la tente : Rimbaud. L'habitude de cette gymnastique s'acquiert comme toute habitude et toute gymnastique. Avec un quart d'heure d'exercice

m LA LYROSOPHÏE

par jour, nous n'avons plus besoin bientôt d'être des Rimbaud, pour le suivre.

Lesihétisme de V amour.

Pareillement en amour (au sens sexuel).

L'amour chez un homme agite et gonfle suffisamment sa vie subconsciente, en même temps qne sa vie organique et intellectuelle, pour lui permettre de trouver belle une femme, n'importe quelle femme. De sorte qu'il n'aime en réalité pas une femme parce qu'il la trouve belle, mais il la trouve belle parce qu'il aime, parce que, grâce à la cause organique de l'amour, il jouit d'une situation superficielle du subconscient, qui lui permet de considérer la femme sous le jour particulier d'un état subliminal. Et ce jour particulier constitue l'esthétisme. Ainsi le mystère de l'amour reste entier. Puisque ce n'est pas la beauté qui détermine Tamour, mais l'amour la beauté, il est tout à fait inexplicable pourquoi nous aimons. Avant l'amour, y

aurait-il donc la sympathie, source d'une prodigieuse persuasion? Les raisons de cette sympathie sont incoimues, peut-être inexprimables, nées de sentiments purs, inelFables comme l'évidence.

Il y a à retenir, quoi qu'en dise M. Charles Lalo, qu'il n'y a pas d'esthétique sans amour pour la raison que non seulement l'esthétique se trouve dans l'amour, mais encore que Testhétique c'est l'amour. La beauté ou l'émotion ne sont pas dépendantes de l'objet auquel un instant plus tard nous les associeix)ns. La beauté est une chose en soi, c'est-à-dire en nous. Elle peut êti e projetée sur à peu près n'importe quels objets ou personnes qui, aussitôt, deviendront beaux. Tout dépend ici de la qualité, de la force de notre subconscient qui contient, pour chacun de nous, la beauté, Ja grâce et l'émotion du monde entier. La preuve en est que dans le paroxysme de l'amour, où toute raison est en nous éliminée, où nous sommes en proie tout entiers au subconscient ail'ectif et esthétisant, tout (et les pires animalités)

nous paraît également beau. Au retour de la raison, rien ne subsiste de cette beauté paroxystique .

Conscient et subconscient.

Le domaine affectif, le subconscient de l'homme, n'occupe pas à tous les instants de la vie la même position par rapport au domaine conscient, idéal et raisonnable.

Les représentations subconscientes parviennent au seuil de la conscience et le passent, plus ou moins facilement. Il y a des moments où nous vivons dans l'ignorance complète du subconscient, et ces moments-là sont en majorité. Mais il en existe d'autres où notre raison est plus ou moins inhibée, annihilée et où le domaine affectif monte au cerveau bien pareillement à l'ivresse. Ce sont ces états a-intellectuels, qui sont, on l'admet, les plus rares. Cette alternance du conscient et du subconscient n'est pas plus dénuée de rythme que l'alternance du sommeil et de la veille, avec la-

quelle d'ailleurs elle n'a pas mal de parenté. Et l'état mental coutumier d'un homme est un état où domine, selon les apparences, le conscient, mais où le subconscient a aussi sa part en soiu^dine ; c'est donc un état mixte. Plus le subconscient est proche du seuil de la conscience chez cet homme, plus cet homme est un ailectif, un sentimental, un esthète; cela va maintenant sans autres explications.

Cette proximité variable du subconscient par rapport au seuil de la conscience dépend de conditions organiques qui favorisent la turgescence du subconscient ou s'y opposent. Il faut le dire tout de suite : on ne sait pas bien quelles sont les conditions organiques dont dépend notre facilité d'états subliminaux, mais on ne peut imaginer que ces conditions soient autres qu'organiques et d'ailleurs on en connaît déjà quelques-unes, comme nous allons le voir.

L'homme change de siècle en siècle.

Cela est si évident, qu'on peut soutenir le contraire seulement dans une ignorance

improbable. Et si l'homme change, il change organiquement; et si encore on énumère difticilement tous ces changements organiques, on est d'accord cependant que ces changements ne peuvent être autres qu'organiques ; d'ailleurs on en connaît bien quelques-ims : l'évolution vers la myopie par exemple.

L'homme se modifiant, sa facilité d'états subliminaux, la proximité de son subconscient au seuil de la conscience, ne sont pas nécessairement les mêmes aujourd'hui qu'il y a mille ans; ils sont même nécessairement diiférents. Et il y a lieu de prévoir des circonstances où le subconscient peut émerger dans la conscience avec une grande vigueur, rapidement et largement, s'infiltrant dans la conscience, c'est-à-dire la raison et la science, les minant, les corrodant, les transformant.

Cette éruption produit un état mental où le domaine affectif et le domaine raisonnable empiètent l'un sur l'autre, s'enchevêtrent, se confondent. L'intelligence est alors sentimentale et raisonnable presque

à la fois, bi-logique, bicéphale, hermaphrodite. La fécondité de cet hermaphrodite donne le jour à une petite fille. Cette petite fille s'appelle lyrosophie.

Rédaction de la kabbale à son système.

Ce que j'ai à dire ici de l'esprit kabbaliste se passe de précisions historiques. Il suffit qu'on sache la kabbale vieille de plusieurs siècles. Ceux qui désirent en savoir davantage quant aux dates, à l'exégèse des textes, aux contestations d'origine, je les renvoie aux ouvrages de Karppe sur le Zohai% de Franck sur la philosophie religieuse des Hébreux, de L. C. de Saint-Martin sur les nombres, etc.

Pour tout dire, c'est même intentionnel^ lement que j'évite lu chronologie. D'abord la chronologie n'est qu'une perspective dans le temps, c'est-à-dire un pur artifice qui, à certains avantages indéniables de commodité, joint des illusions (c'est-à-dire des désillusions) plus embarrassantes en-

coreque trompeuses. En second lieu, il ne faut pas, je pense, croire à une mensuration chronologique nette de rien en général, ni de la kabbale en particulier. Aucune date n'interrompt ce mysticisme à vrai dire ; seulement, à certaines époques, il s'accuse davantage et tend à se généraliser : par exemple, il y a sept siècles, à la grande époque du Zohar, et, comme je le montrerai tout de suite, aujourd'hui même. Faut-il alors parler de périodicité? Je laisse la question ouverte tout en pensant' que la périodicité, bien que le mot soit ici exagérément précis, est probable.

Enfin, et surtout, et presque uniquement, je ne précise rien au mot kabbale pour parler du sentiment, tellement plus riche, qui s'est déterminé lui-même en chacun de nous à la lecture des ouvrages kabbalistes, et non de l'idée, abstraite et extraite, pauvre, que les érudits et l'érudition nous en donnent.

Et il ne s'agit guère ici du contenu de la kabbale, pour la raison d'abord, suffisante à elle seule, qu'il est inconnaissable à peu

près, à six ou sept siècles hors de nous. Ce contenu me paraît ensuite négligeable : si on retrouve des idées en cours aujourd'hui ou hier et qui aient été aussi en honneur parmi les kabbalistes, cela ne prouverait rien que le petit noml^re d'idées humainement possibles. Nous nous en doutions.

Entre Philon et Hegel, le réseau des parentés ne peut pas ne pas apparaître, ni apparaître moins que dans n'importe quelle autre 'généalogie idéologique. Discuter si la création est connaissance, et l'existence, conscience; si les sept rois d'Edom sont les anciens mondes, brouillons du nôtre; si les âmes sont sexuées ; si Dieu est cause et substance; si la physiognomonique du char d'Ezéchiel est légitime ; si le cœur est le centre de la justice et de la grâce, symbole matériel de beauté, ne nous renseignerait jamais, ou que mal, sur l'essence de la kabbale. L'essence importe peu, jaugée pour toute l'espèce probablement, « constante intellectuelle ». La lettre est peu de chose. Dans l'alphabet, depuis si longtemps que vingt-cinq lettres nous suf-

T4 LA LYR080PHIÈ

fisent, sur chacune d'elles on, pourrait s'attarder très intelligemment sans grand profit, comme s'attarderait un cambrioleur pédant devant une serrure à chiffre. La lettre est peu de chose; c*est la combinaison des lettres qui ouvre la compréhension ; la combinaison, c'est-à-dire la méthode, le tour d'esprit et de main, le système, l'ordre. Considérer séparément les cinquante-deux cartes du jeu, ne nous fera jamais découvrir le système suivant lequel le prestidigitateur nous trompe, et dans la kabbale les éléments ne nous révéleront rien de l'architecture suivant laquelle ces éléments avaient l'habitude d'être assemblés pour, comme le prestidigitateur, nous tromper.

La règle de la kabbale est telle

qu'elle épouse la passion

au lieu de s'y opposer.

Le principe mystique est que l'intelligence, ou plus exactement l'esprit, ou plus

KABBALE 1o

exactement encore, l'âtne pénètre les choses. La représentation devient donc un phénomène. Au fait répond dans l'homme une philosophie indélébile avec laquelle ce lait fusionne. Le mot, signe extérieur de la représentation et intérieur de la chose, est identique à la représentation et à la chose. Il n'y a donc plus de représentations à propos des choses, mais des représentations-choses. Désigner c'est créer. Comme l'univers est verbe, le verbe est l'uiiivers. L'abstraction est une matière générale. La réalité et sa métaphysique ont pour l'àme la même valeur, car l'âme s'empare du fait et l'interprète ; l'interprétation est un second fait, inséparable du premier, son frère siamois.

En somme, le ka])baliste ne considère jamais le monde comme extérieur, situé hors de lui, mais le considère toujours après qu'il l'a al^sorbé en lui-même. Tout lui est introspection. Il ne différencie pas les deux catégories de phénomènes : objective et subjective. Tous sont situés pour lui sur un plan unique de considéra-

tion, plan subjectif, c'est-à-dire sentimental. Et dans ce plan unique, dans ce réseau de sentiments, s'établissent les plus diverses équivalences, associations, égalités, correspondances. La souplesse de la logique de sentiment les permet ici, quand la logique rationnelle les interdisait brutalement dans la raison. L'objet, par l'opération de l'âme, passe au stade sentimental, et, devenu sentiment, vit comme sentiment désormais, c'est-à-dire s'associe comme tel. Si alors le kabbaliste écrit : « Douze simples : he, vaç, zaïn, chef, tet, jod, lamed, nun, samek, ayin, zade, kaf, il les a fondées, il les a tracées, gravées, combinées, pesées, interverties, et il en a fait les douze constellations, les douze mois de l'année, les douze directeurs », c'est, en logique pure, moins qu'une absurdité, un non-sens incompréhensible, néant. En logique de sentiment, de telles associations entre les lettres d'un alphabet et des constellations ou des mois de l'année, sont tout à fait normales et, sentimentalement, justifiables par contiguïté ou

similitude (mais similitude sentimentale). Ainsi un enfant qui voit, en apprenant son alphabet, comme c'est courant, Timage d'un ange à côté de la lettre A, pourra toute sa vie conserver le sentiment d'équivalence entre la lettre A et la représentation d'un ange , sentiment refoulé par la raison, à demi-oublié dans le subconscient, mais pouvant à chaque instant, si les circonstances s'y prêtent, émerger dans la conscience.

La kabbale est fort au courant et préoccupée des sciences naturelles ; mais ces très fréquentes notations, allusions ou interprétations scientifiques sont présentées dans ce qui apparaît comme désordre authentique,pure fantaisie ou même délire forcené. C'est qu'ici cette représentation scientifique du monde, tout en ayant une grande importance, n'est cependant pas autrement considérée que n'importe quelle autre représentation; c'est-à-dire que la seule valeur qu'on lui accorde est une valeur personnelle et subjective, sentimentale. L'anatomie devient alors physiogno-

78 LA LYIiOSOPHIE

monique; l'ijygièue devient morale. I^'astronomie et la physique, dévoyées entièrement, ne servent qu'à nourrir Tamour, je veux dire le sentiment, et à l'interpréter, le signifier, l'exprimer, l'éveiller. Ce qu'il y a donc de vraiment particulier à la kabbale, est la fusion du raisonnable au sentimental. Car si le raisonnable est évalué et traité la plupart du temps comme sentimental, il arrive, à l'inverse, que le sentimental soit associé comme raisonnable et tenu pour tel. De sorte qu'on ne sait janitais par où s'y prendre pour aborder une dissertation kabbaliste, si c'est par la raison ou si c'est par le sentimen|;. Et ce qui part du rationnel, en cours d© route change de pas, et se termine dans le mysticjue. La matière ainsi sentimentalisée appartient à l'homme qui peut lui imposer les suites les moins objectives. Alors l'homme qui n'est qu'mi effet, mais effet pensant, peut se croire devenu cause. Si de cette hypothèse, née par sentiment, il lui prend fantaisie de repartir sur le mode rationnel, la logique invertie tourne

à l'envers, rmaliste. C'est pris dans cet imbroglio que le kal)baliste aflirme : Tidée s'infiltre dans ce monde qui lui est homogène, et Icbranle si elle est assez subtile, et moditje la vitesse et le sens de nos réactions. La pensée, pour le kabbaliste, s'échange, s'incarne, a cours. Toutefois la matière, restée matière sous cape, inflige à cette fantaisie de continuels démentis.

Ainsi, après un raisonnement sentimental, il y a une reprise de logique rationnelle qui, au lieu d'annuler tout ce que la logique de sentimefit a bâti avant elle, se contente simplement de poursuivre à sa façon de raisonnement, à partir de ce qui est déjà fait. Rien n'est moins instable, ni moins inquiet. Le subconscient sentimental et la conscience rationnelle se compénètrent comme des roches eyi métamorphisme. Les sentiments le moins pensés sont considérés au rang de l'idéation la plus pure. Il en résulte ce monstre lyrique, cette algèbre ivre , amour travesti en chiffres, lignes, volumes, poids et mesures, et mesures déguisées en amour. Gomme des

époux finissent par ressembler l'un à l'autre à force de symbiose, la logique est sentimentalisée, et le sentiment rendu en partie logique. Alors plus rien n'est absolument incapable d'émouvoir. La sympathie, avec le sentiment, partout s'agrippe, se greffe et fleurit dans les plus schématiques terres un parfum d'humanité. L'esprit du kabbaliste est ainsi esthétique intégrale et règne de l'intelligence, a L'homme intelligent sait », dit le kabbaliste, car, pour lui, savoir, c'est avant, par-dessus et au-delà du savoir à proprement dire, la grâce de sentir. Ainsi l'intelligence est tenue pour supérieure à la science qui n*est que facultative, complémentaire et servante. On l'interrompt, ayant prélevé les propositions les plus commodes. Point de départ, matière brute et malléable, elle ne saurait être en elle-même satisfaite: la fm est autre, plus complètement humaine, émouvante. Ordre, oui, pense le kabbaliste, mais qu'est-ce ordre sans amour?

La kabbale est une synthèse de l'ordre et de l'amour. Si j'y ai insisté tant, et y

insisterai encore, c'est qu'elle est un bon exemple de lyrosophie, laquelle n'est autre chose aussi que synthèse d'ordre et d'amour, règle qui ne s'oppose plus aux passions^ mais les épouse.

La kabbale système lyrosophique.

La kabbale est donc une figure du monde tout à fait particulière. Tantôt on y applique les règles de la raison à la connaissance de sentiment, et tantôt celles du sentiment à la connaissance de science. Si bien .que l'alternance rapide de ces méthodes de compréhension donne l'illusion de leur mélange intime et d'une sorte de synthèse. Comme, dans le système du monde que nous nous sommes créé, à l'ordinaire c'est sur sa partie raisonnable qu'on attire le plus vivement notre attention, et comme c'est cette partie aussi du système qui est la plus consciente, ce qui nous frappe le plus dans la kabbale est, par opposition, son côté sentimental et subjectif. En elï'et, tous les caractères que nous avons remarqués en

étudiant la connaissance de sentiment et l'état lyrique, se retrouvent dans la kabbale à un examen même superficiel. L'usage fréquent des notions scientifiques, scientiliques pour l'époque, montre que là aussi le sentiment s'est, dans bien des cas, développé à partir de la science. Ce que le kabbaliste sait, en dehors ou au-delà de la science, il le sait immédiatement, directement, individuellement, pleinement.

Nous reconnaissons à ces signes que cette connaissance est de sentiment. Et c'est le sentiment aigu, étrange, spécifique, émergé, nous l'avons vu, du subconscient, que le kabbaliste appelle inspiration divine, commerce de Dieu. Les propositions kabbalistes portant en elles-mêmes mieux qu'ime vérité, la certitude, n'éprouvent pas le besoin de se justifier par des raisonnements ; elles sont donc vérités de sentiment. Au surplus, toujours comme le sentiment, elles paraissent incapables de raisonnement logique; et même, pour s'exprimer, sont fort mal à l'aise dans la grammaire qui est logique par essence. La

kabbale généralise toujours et immédiatement une observation particulière en conclusion générale. Ou plutôt, le fait y est lui-même sa conclusion, individuelle comme il est individuel ; mais comme ici, nous l'avons vu, le monde entier ne vaut que dans l'individu, la conclusion s'applique au monde, s'appliquant à l'individu qui est le monde. En état lyrique, le sentiment procède de même. Et comme le sentiment, dès qu'il connaît, se passionne^ possède, s'oublie dans sa possession, aboutit à l'esthétique, invente des causes à la mesure de l'effet, ne se développe que par enchaînements homéopathiques ou de contact et, extériorisant ces enchaînements, cherche à gouverner par magie, — ainsi la kabbale, dès qu'elle connaît, se passionne, possède et s'oublie dans la possession, aboutit à l'esthétique, invente des causes à la mesure de l'effet, se développe par enchaînements homéopathiques ou de contact, et, extériorisant ces enchaînements, cherche à gouverner par magie.

Mais à côté de ces caractères sentimen-

taux, la kabbale en présente d'autres, rationnels. Et c'est à ce mélange des deux éléments qu'elle doit d'être un système lyrosophique.

Analogie entre le système kahbaliste et la mentalité contemporaine.

On tient volontiers la kabbale pour une monstruosité inexplicable, et le kabbaliste pour un fou grotesque. L'adjectif kabbalistique s'emploie pour désigner quelque chose d'incompréhensible au bon sens, et aussi d'un peu ridicule. Et la kabbale est estimée en général plus loin de nous et plus diiïerente de notre mentalité et, partant, plus inaccessible que les religions solaires de l'âge du bronze.

Il y a pourtant, jusque dans les petits détails de notre vie, beaucoup d'analogie entre la mentalité des kabbalistes et la nôtre.

Je tiens à la main un billet de cent francs et je songe à l'or qu'il représente. Ce billet est un signe qui a force de matière, une

promesse, d'avance tenue, et sa propre réalisation, symbole identique à la chose qu'il signifie, mythe dont l'avènement physique se poursuit ininterrompu de main en main, concurcmment à son existence spirituelle. Il est une expression d'argent et en même temps l'argent lui-même, c'està-dire un cumul dans une même représentation de deux réalités : intérieure, signe; et extérieure, or-chose. Aux écoliers, l'analyse trop logique des grammairiens apprend à distinguer les noms en abstraits et concrets, quand déjà un timbre-poste cumule les deux réalités et mène une existence bivalente.

Quoi d'étonnant, si les Juifs qui ont fait la kabbale réussissent, dit-on, dans le commerce, la banque et la métaphysic|ue ?

Il reste à montrer que cette fusion de deux réalités sur un plan, a lieu dans le plan subjectif, c'est-à-dire sentimental.

Généralement toute sensation est un symbole. Il n'y a jamais eu d'images. Il n'y en aura probablement jamais. ^ = 4^0 s'interprète bleu. Mais 460 millionnièmes

de millimètre n'est pas plus directement réel que bleu, ni moins. L'erreur commence quand on juge les fractions de millimètre d'une autre essence que bleu, supérieure ou moindre. Les quadrillages entre abcisses et ordonnées ne diffèrent psychologiquement guère d'une palette et sont, seulement à un degré plus complexe, la même traduction en signes entendus et en métaphores ésotériques. On apprend aux écoliers : le son est une vibration. Et on leur montre pour la première fois le cumul de deux réalités, inséparables, exotérique et ésotérique, comme avec mon visage devant un miroir nous sommes deux, un deux unique. Mais bientôt l'enfant y songe : les deux termes de cette réalité sont également subjectifs, c'est-à-dire sentimentaux. Il n'y a rien objectivement.

La science a suffisamment imprégné nos esprits pour que tel nombre d'ampères soit image de force, et ses instruments ont assez profondément façonné nos existences pour que la vitesse soit en même temps sentiment et formule. Cette super-

position du sentiment à la formule constitue la clé de tout le système kabbaliste, de tout système lyrosophiquc. Notre manière d'entendre le monde s'en approche bien. Entre la façon dont le kabbaliste interprète les Sj ^^oies merveilleuses de la sagesse^ qui sont les lettres de l'alphabet et ce que tire, en algèbre, de l'alphabet grec, le mathématicien, il n'y a que cette dilïérence : le mathématicien reste dans la logique pure, le kabbaliste ne peut y tenir et compose une algèbre lyrique. Mais si le mathématicien s'abandonnait aux développements sentimentçLUX, et cela pourrait arriver, et même cela arrive, il n'y aurait plus entre le kabbaliste et lui vraiment aucune différence digne de remarque.

La kabbale est, bien avant Nietzsche, un exemple d'application de la méthode nietzschéenne dont j'ai parlé plus haut. Elle considère en effet la science hors de la science, dans le domaine du sentiment, et lui reconnaît, en plus ou au lieu de sa valeur scientifique, une valeur sentimentale. Comme dans le nombre algébrique

± X on distingue la valeur absolue x de la valeur du signe, ici la représentation kabbaliste d'une notion scientifique ajoute toujoiu's à la valeur absolue que nous dirons scientifique, une valeur affective que nous dirons de signe. Mais souvent le kabbaliste, hypnotisé par la valeur affective, néglige plus ou moins la scientifique. Aujourd'hui où nous vivons et sentons la science qui est devenue occasion et moyen de sensibilité, nécessairement nous attribuons aussi aux notions scientifiques des valeurs affectives. La médecine est notre espérance. L'iiygiène se confond avec la morale. Les statistiques et l'économie empruntent leur signification aux passions politiques. Les épidémies dépendent d'un engoùment pareil à la mode des costumes. En igiS la sensibilité allait à l'appendicite comme aux ballets russes.

L'état colloïdal est la vie, nous dit-on; la flocculation des colloïdes est maladie, sénilité et mort : voici donc une chimie tragique, une histophysiologie passionnelle el émouvante. Le radium est immensurable-

ment précieux, comme le bois de la vraie croix ou un lingam. De la terre, abstraction d'un astronome, on a fait le tour assez souvent pour palper sa rondeur. Et s'il est vrai que la terre est ronde, peuplée, tiède et vivante depuis longtemps, du point de vue sentimental cette géographie ne date que d'hier, que du jour où l'homme a vu grâce aux promiscuités des vitesses, ses désirs et ses craintes absorber l'espace, s'en nourrir et en dépendre.

Au cinéma qui nomme visuellement les choses, spectateur, je ne doute pas une seconde qu'elles existent, et j'attache tout ce drame et tant d'amoiu» à quelques signes de lumière et d'ombre. Jamais, même en kabbale, désigner ne fut si exactement créer. Et, après cette création, je conserve le sentiment d'une réalité seconde et particulière, sut generis, cinématographique.

Les maîtres de la kabbale étaient tous des voyageurs. Nous sommes cosmopolites.

C'est un détail, si on veut, mais non sans importance probable. Le vagabondage possède sa psychologie, donc sa physiologie,

qui sont ici parenté, plus que ressemblance. D'autre part, ce vagabondage favorise l'établissement de ces bazars idéologiques comme le Zohar ou la Collection de Philosophie Scientifique (Flammarion) où la pacotille de l'un parait trésor à l'autre, et le trésor, pacotille.

Baur croit qu'une exaltation du mysticisme succède comme « une période de grand deuil » aux époques de troubles.

La kabbale marque l'épanouissement du scrupule et de sa culture ; c'est-à-dire l'avènement de l'inquiétude qui, elle, bien qu'appelée remords, conscience troublée, contrition, par les théologiens éberlués de lunettes morales, est un signe de suractivité subconsciente. Aujourd'hui, toute cette mentalité scientifique et expérimentale n'est qu'une forme du scrupule. Le doute vulgarisé et mis à la portée de chaque vie, que les religions utilisent ne pouvant le supprimer, a surgi depuis longtemps grâce à des complicités organiques encore mal connues, dans l'évolution de l'intelligence que maintenant il dirige. Merveil-

leusement à l'aise dans la science qui le cajole comme un bienfaiteur, adapté aux méthodes expérimentales, rien ne lui fera plus lâcher prise. D'ailleurs, ce n'est pas sur le terrain dialectique qu'on pourrait chercher à le combattre, si combat, de bénéfice douteux, il devait y avoir. L'éducation de l'intelligence contemporaine, autant que la kabbale, est fondée sur le scrupule qui fut un symptôme et qui est un état vénérable. On évalue pour toute expérience, pour tout calcul, l'erreur absolue et l'erreur relative, et on introduit ainsi la subtile, l'impondérable, l'immaitrisable erreur de l'erreur, et l'erreur d'écarter l'erreur et de la croire écartée.

De sorte que déjà, à cet examen superficiel, on voit que nous ne sommes pas si fort éloignés qu'on le croit généralement de l'état d'esprit kabbaliste, c'est-à-dire lyrosophique. Avant d'examiner la lyrosophie contemporaine plus en détail, voyons s'il n'y a pas à cette lyrosophie d'aujourd'hui et à cette kabbale d'hier, comme c'est probable, quelque cause commune.

vu

Un affaiblissement de l' activité

intellectuelle accroît r activité subconsciente.

Connaissons-nous une circonstance valable pour la kabbale et valable pour aujourd'hui également, qui puisse être considérée comme l'une des causes de l'état lyrosophique? Il semble qu'oui.

Cette circonstance est la fatigue intellectuelle.

En effet, la fatigue intellectuelle qui est fatigue de l'attention, libère plus ou moins le subconscient de la sujétion où le tient l'intelligence. Lorsqu'un muscle est fatigué par une suite excessive d'exercices, il est bientôt inapte à exécuter un mouvement quelconque. Lorsque l'intelligence est fatiguée, tout également elle est incapable bientôt de comprendre et de raisonner davantage; elle est paralysée. Or, comme

l'activité de l'intelligence a pour premier et pour principal effet de dominer et de refouler le subconscient, on conçoit que, cette activité s'arrêtant, le subconscient, délivré de ce frein, prenne plus complètement et presque seul possession de notre personnalité qu'il régit à son tour. Cela est si clair, qu'il me paraîtrait presque inutile d'entrer dans plus d'explications.

La fatigue intellectuelle crée ainsi un état relativement a-intellectuel, favorable au développement de toutes les manifestations sentimentales étudiées dans les chapitres précédents et en particulier au développement de la lyrosophie. Il est entendu que la fatigue n'est pas la seule cause des états a-intellectuels dont elle n'est en quelque sorte qu'un cas particulier. Mais ce cas particulier se trouve, à certaines époques, si généralisé, si efficace, qu'il peut imprimer à ces époques un caractère indélébile.

Pour comprendre parfaitement comment la fatigue intellectuelle permet l'invasion de la conscience par les représentations sentimentales originaires du subconscient.

il suffit encore de se rappeler qu'elle agit comme une sorte d'insuriisance intellectuelle temporaire. Or, Freud a montré comment, par insuffisance intellectuelle, les névrosés et les déments n'étaient plus capables de refouler des représentations subconscientes, qui constituaient alors des obsessions, des idées fixes. Certaines données de la psychanalyse confirmeraient donc mon assertion.

S'il est entendu que la fatigue intellectuelle peut être une cause de lyrosophie, c'est-à-dire de vie subconsciente luxuriante, y a-t-il lieu d'attribuer à cette fatigue les caractères particuliers de la mentalité kabbaliste? Y a-t-il lieu ensuite de reconnaître à cette même fatigue aussi, un rôle important dans la constitution de nos propres mentalités contemporaines ?

Mode d'emploi de la fatigue selon la kabbale.

A ces deux questions, je réponds affirmativement. Quelle fut, en eflet, la techni-

que kabbaliste pour aboutir à l'état mystique dans lequel le sujet, se croyant inspiré de Dieu et n'étant, en réalité, que possédé par son subconscient, élaborait, à l'aide de son domaine affectif, cette métaphysique affectueuse qui constitue la doctrine du Zohar^ du Sépher-Yézirah, de V Alpha-Bêta, etc.? Cette technique porte le nom, déjà par lui-même suggestif, de (( descente au fond de la Mercabah ».

« Descente » est à retenir comme exprimant, confusément encore, mais par une métaphore pareille à celle des psychologues contemporains, que c'est au plus profond et au plus caché de son moi, que le kabbaliste allait chercher ces zones sentimentales qu'à l'ordinaire l'intelligence refoule, recouvre et gouverne despotiquement. Cette « descente au fond de la Mercabah » comportait plusieurs jours de jeûne, d'abstinence et de mortification. Le patient forçait son corps aux positions les plus pénibles et l'y maintenait jusqu'à l'épuisement de ses forces. 11 provoquait ainsi physiquement de la fatigue. Je dis

FATKUJE INTELLECTUELLE 103

qu'il provoquait physiquement de la fatigue et non de la fatigue physique. Car la fatigue intellectuelle et la fatigue physique ne sont pas essentiellement différentes; elles sont toutes deux d'abord de la fatigue nerveuse. Par le fait de diminuer la force nerveuse dont dispose l'organisme, et dont le cerveau aussi bien que le muscle se nourrit, se fatiguer physiquement est donc déjà couper les vivres à l'intelligence, l'empccher de fonctionner à plein rendement. Mais le kabbaliste ne se contentait pas du procédé physique, et par des prières infiniment répétées, et répétées aussi vite qu'il lui était possible tout en prononçant les mots distinctement, répétées d'un seul souffle, car il ne lui était permis de respirer qu'à des intervalles de plus en plus longs ; par une tension d'esprit dirigée pendant des heures sur un seul point ; par la monotonie des paroles récitées jusqu'à l'obsession et au vertige, il créait un état de fatigue intellectuelle, un énervement, une sorte de folie ou d'ivresse, un état a-intellectuel à la merci de la vie subcons-

ciente ordinairement plus sournoise. « Ne plaisantez pas avec ceci, ô Médecins ! Car il faut que vous connaissiez la force de la volonté, sans en excepter la plus minime partie », écrivait Paracelse, et par force de volonté nul doute qu'il n'entendît force d'attention, cette attention dont l'extrême effet est d'annuler provisoirement l'intelligence qui saute comme un bouchon, livrant passage à la mousse comprimée de sentiments jusqu'alors prisonniers. C'est alors que le kabbaliste, plongé en extase, pénétrait dans le monde des sentiments, ou plutôt que le monde des sentiments pénétrait en lui et apportait les dogmes qui constituent l'enseignement de la kabbale. La fatigue intellectuelle cherchée par le kabbaliste est en un sens plus grave et en un autre sens moins grave que là fatigue dont nous souffrons (ou jouissons) aujourd'hui même. La fatigue du kabbaliste est plus grave en ce qu'elle est aiguë, et qu'en cet état d'acuité elle est incompatible non seulement avec la vie sociale, mais encore avec la vie pure et simple. Mais cette fati-

gue est moins grave aussi, car elle n'est pas chronique comme la nôtre. La fatigue des kabbalistes a abouti à un système de connaissance exclusif et particulier à une secte, qui, cette fatigue n'étant ni générale, ni continuelle, mais temporaire et limitée et artificielle, n'a pu se répandre dans le monde, ni le façonner profondément.

La civilisation moderne contient aussi

cette cause de mysticisme :

la fatigue intellectuelle.

Or, il est assez clair que la vie civilisée actuelle est une vie surtout cérébrale, surtout nerveuse. Le banquier agrippé au téléphone, les yeux sur le bégaiement du Morse, retient des chiffres, calcule, s'interrompt pour dicter à travers sa sténographe un ordre, donne trente signatures d'un stylo récalcitrant, prévoit la cote de demain en songeant à celle d'il y a six mois, multiplie, divise, déjeune vite, re-

monte dans son auto e\ retourne au labeur. Le mécanicien de chemin de fer lit la pente de la rampe que lui tendent de petits poteaux obstinément verticaux, évalue l'effort des freins, note la vitesse du convoi, son poids, prévoit la courbe, le tunnel, essaye de répartir sur un trajet de 5o kilomètres, le retard à rattraper, surveille les disques, le manomètre et le niveau d'eau. Le capitaine du paquebot doit être à la fois astronome, météorologiste, matliématicien, électricien, et parfois juge. La tempête, avant d'avoir lieu, habite son cerveau. Lïceberg possible, le courant marin qui l'apporte, la vitesse qui épuise les soutes, l'appel brusque par sans-fil, il y songe. Et l'ingénieur, et le mécano de l'aviateur, et le photographe qui est chimiste, et le chimiste qui vérifie l'alimentation d'une viUe de Soo.ooo habitants et qui prépare l'explosion exacte d'un obus ou d'une roche, au mètre cube de terre près; et le pharmacien qui pèse sur de tout petites balances les chances d'empoisonnement; les agriculteurs qui, maintenant,

savent la mécani(iiie de leurs tracteurs, la chimie de leurs engrais, la géologie de leur sol, la thérapeutique vétérinaire, la météorologie, la botanique de leurs cultures, la physique de leurs drainages...

Tout le monde sait lire, écrire, calculer, conduire une automobile, démonter et remonter une bicyclette, interpréter les nouvelles de la bourse, apprécier un record d'altitude. On lit V Annuaire du Bureau des Longitudes, le Manuel des Ponis et Chaussées ; on sait par cœur le système métrique, le système solaire, la grammaire, la table des logarithmes, les symptômes de quinze maladies, les horaires, les caractéristiques de vingt marques de moteurs : course, alésage, consommation aux cent kilomètres.

Vie cérébrale et si intense qu'il est logique de prévoir des signes de fatigue intellectuelle. Il ne s'agit pas ici d'une maladie, mais d'une modification de l'organisme et particulièrement d'une modification de l'appareil le plus sensible, le plus complexe, le plus apparent, gouvernail de l'or-

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ganisme : le cerveau, le système nerveux. Je ne veux nullement dire — tous les Max Nordau de la terre voudront-ils essayer de me comprendre? — que l'homme, et l'homme très intelligent en particulier, soit devenu un être malade, affaibli, dégénéré. Loin de là, l'homme ne m'a jamais paru si beau, ni si capable, ni si énergique qu'en ce jour d'hui où je vis. Mais il est indéniable que l'homme a changé. Ce changement se poursuit en nous; et son facteur le plus important, pour le moment, est la vie intensément nerveuse de l'humanité, vie qui NORMALEMENT, logiquement, naturellement^ évidemment, inévitablement, entraîne de la fatigue, et de la fatigue telle que la dépense, c'est-à-dire cérébrale, intellectuelle, nerveuse. Fatigue légère parce que progressive; profonde cependant, universelle dans la mesure où est universelle la civilisation, non pas pathologique puisqu'elle n'est pas exceptionnelle, caractère nouveau d un état de santé nouveau.

La santé d'aujourd'hui est colorée de

fatigue. Fatigué ne veut pas dire à bout de souffle. Fatigue à l'état de traces, dirait une étiquette d'eaux minérales. Mais ces traces suffisent pour qu'elle agisse comme un catalyseur sur les réactions intellectuelles, pour qu'elle les accélère et les modifie.

La majeure partie de notre subjectivisme dépend de cette fatigue continuelle et universelle, sans remède possible. Grâce à cette fatigue de l'intelligence, les sentiments si forts d'être mal exprimables, c'està-dire de n'être pas encore nettement pensés, proches du lieu de leur naissance dans cette zone bien animale, dénuée de vocabulaire, d'ordre et de discernement, font pression sur la carapace plus superficielle de la raison, la fissurent et s'épanchent à travers. De ses eaux chaudes, un geyser de sentiments arrose et tempère des systèmes intellectuels mornes et de raison pure. Comme une pierre grise brille et devient noire sous un jet d'eau, ainsi le théorème, inondé de subconscient, trempé d'esthétique, parce que le subconscient «st esthétique, émeut tout autrement qu'il n'a-

HO LA LYROSOPHIE

vait l'habitude : outre par compréhension, il émeut par amour.

Mais cette fatigue contemporaine est relative et n'exclut pas autant que celle des kabbalistes la conscience, je veux dire la raison. Cette conscience, claire comme un halo, empiète sur des couches toujours plus profondes du subconscient et use les plus superficielles. Tous les dix, quinze ou trente ans on peut marquer une étape nouvelle en profondeur.

Il existe, d'autre part, une loi de rétrécissement de l'intelligence, incomplètement formulée par M. Matisse. Il aurait fallu dire : rétrécissement de la sensibilité, ce qui a une autre importance. Plus la civilisation offre à l'homme de variantes sensibles, de possibilités de perception, plus la sensibilité se tresse d 'œillères et d'écrans, habitudes et fatigues, pour se protéger contre le surmenage. Ce qu'elle gagne en profondeur, elle le perd en surface, comme un objectif allonge sa portée aux dépens du champ. Si on plonge donc, cette plongée se fait en coin, en éventail

tenu à rebours. On voit moins, mais mieux. Vers un butoir inconnu les trajectoires convergent. Et vers quel foyer d'attraction cette spécialisation, parmi tant d'autres spécialisations, glisse et file? C'est un horoscope à l'aire. Je cherche les signes de ce zodiaque.

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