‹ La lyrosophieChapitre 2 sur 9 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Les deux éléments de la lyrosophie.

Lorsque la raison humaine édifie un système de compréhension de l'univers, scientifique ou philosophique, elle cherche à exclure, de cet ordre qu'elle instaure, tout sentiment. Cette exclusion provient de ce que la raison ne peut rien bâtir de raisonnable avec le concours du sentiment, les vérités de raison et de sentiment n'étant pas comparables entre elles. Ainsi, quelques observations et quelques déductions peuvent m'apprendre que mon meilleur ami est un menteur. Le sentiment que j'ai pour cet ami et, plus exactement, le sentiment que j'ai de cet ami ne me fera pas admettre que cet ami puisse me mentir. Je porterai ainsi en moi deux vérités contraires : l'une qu'il ment, l'autre qu'il

ne peut mentir, et tantôt je m'abandonnerai à la première, tantôt à la seconde.

Notre faculté affective, plus naturellement encore que notre raison, édifie un système de l'univers. Ce système on ne peut plus le dire exactement système de compréhension, mais système de connaissance. Il est hors de la raison, comme la raison est hors de lui. De sorte que nous possédons une double connaissance de toute chose, ainsi que tout à l'heure dans l'exemple du menteur incapable de mentir : l'une affective, l'autre raisonnable. Si je sais que la lumière est un phénomène électromagnétique et comment il la faut prendre pour faire de la bonne photographie, je sais d'autre part que je me sens différemment selon que la chambre où je travaille est claire ou sombre, que la journée est ensoleillée ou brumeuse. Je sais que le crépuscule me porte sur les nerfs, que l'enfant a peur de l'obscurité.

Généralement ces deux modes de connaissance sont bien distincts. Si, à un névropathe que l'obscurité inquiète, vous

exposez que la lumière n'est qu'un phénomène électromagnétique, ne croyez point par là modifier son sentiment. Il arrivera même probablement que Fanxieux, prenant connaissance du mot électromagnétique afïectivement, trouve dans ces sylla])cs un nouveau renfort à son angoisse. Les sauvages, qui n'ont qu'une connaissance affective des éclipses de soleil, s'arrosent de larmes et hurlent de désespoir. L'astronome ne connaît l'éclipsé que par chiirres, minutes, degrés et angles. Le sauvage sent uniquement ; l'astronome sait uniquement. Mais nous, qui savons plus ou moins exactement et sentons aussi, savoir scientifiquement ce qu'est l'éclipsé, ne nous dé (end pas contre un pénible sentiment d'oppression lorsque nous voyons la lumière à demi s'éteindre. L'argument raisonnable est inefficace contre l'argument affectif. On a beau se convaincre scientifiquement que cette angoisse n'est pas fondée, l'angoisse subsiste néanmoins et, située hors de la raison, les preuves de la raison ne la touchent pas. Et si l'astronome

n'éprouve pas d'angoisse du tout, ce qu d'ailleurs n'est pas sur, il le doit non aux arguments de sa raison, inopérants contre le sentiment, mais à d'autres sentiments du genre de ceux dont j'ai parlé dans l'exemple du géologue, et surtout au fait qu'il détourne son attention de sa vie affective au point de ne pas la percevoir. Mais si cet astronome se recueillait, il trouverait proljaljlement en lui une angoisse pareille à la nôtre.

La Ijyrosophie.

C'est à parler généralement que les deux domaines, raisonnable et affectif, sont ainsi indépendants l'un de l'autre. Nous avons vu déjà le système kabbaliste les confondre et donner ainsi une étrange figure du monde. De ce système kabbaliste, nous avons retrouvé dans l'esprit d'aujoiu*d'hui plus d'un caractère. La kabbale pourrait n'être pas une métaphysique exceptionnelle et unique, mais simplement le cas

particulier d'une méthode*- de connaissance sur le point de se reproduire.

Dans cette méthode, la connaissance n'est plus tantôt de raison et tantôt de sentiment. La connaissance y est simultanément sentimentale et raisonnable. Nous dirons qu'elle est lyrosophique et nous appellerons lyrosophie la figure de l'univers qu'elle édifie. La kabbale n'est qu'un cas particulier de lyrosophie. Mais si la kabbale, la plus étrange aventure de l'esprit humain, passa sans laisser de traces très marquées, c'est qu'à son époque les sciences n'avaient qu'une valeur de bibliothèque et de cabinet. Si un promeneur s'abandonne par accès à la merci d'une intuition excessive, au mieux et au pis, il ne lui arrivera que de découvrir une source ou de personnellement s'embourber dans un marais.

Aujourd'hui, c'est à une époque scientifique, à une époque dont toute la vie industrielle, sociale et, jusqu'au tout dernier moment, intellectuelle fut établie et précisément réglée par la raison^ que chantent

les sirènes de cette môme aventure leur menace de la reproduire. On ne saurait dès maintenant dire que ce serait, si l'aventure s'accomplissait, un désastre. Non plus comme d'aucuns, encore peu nombreux et qui ignorent au juste ce qu'ils en espèrent, on ne peut dire à coup sur que ce serait une glorieuse métamorphose de la civilisation. Métamorphose, oui, et brusque, et inattendue comme la détente d'un ressort depuis longtemps bandé. Mais, désastre ou victoire, décadence ou progrès, non seulement on ne peut l'estimer maintenant, mais encore probablement on ne pourra jamais l'estimer avec exactitude.

Pas davantage, il n'y a lieu de prononcer si la métamorphose peut être retardée ou môme détournée. Si elle se poursuit, elle aura été inévitable. Et inévitable veut dire nécessaire. Je crois qu'elle se fera non sans éclat. Car si le promeneur de tout à riieure, inventeur de source ou enlisé, n'agit en bien ou en mal que sur lui-même, l'importance du fait change à supposer un mécanicien de rapide atteint de lyrisme

par accès, abandonné à de foudroyantes intuitions, gonflé de sentiments qui cherclient où se satisfaire, bref un mécanicien ému et ému d'une émotion qui cherche sa cause et qui est prête à la découvrir où elle n'est pas.

Le lyrosophe est un savant incurablement ému, et ému, comme le mécanicien, d'une émotion qui cherche sa cause, c'està-dire ému du premier objet qui lui tombera dans l'esprit. Il est sujet au lyrisme qui est, du point de vue raisonnable, une infirmité. Comme un chirurgien dont les mains tremblent n'est pas un chiriu'gien siir, ainsi le spéculateur dont l'esprit tremble n'est pas un savant sûr. Il n'importe que ce tremblement soit, somme toute, de poésie et d'amour; la science connaît du tremblement seulement qu'il est scientifiquement rédhibitoire. Ce lyrisme est un coefficient personnel, et même le coefficient personnel le plus personnellement variable, c'est donc, pour la science, l'ennemi. A tel point que partout où il y a science, l'ordre est de se

garder contre ce coefficient personnel qui est le coefïicient sentimental. Et l'aviateur, l'ingénieur des mines, et même le simple wattman de tramway, subissent, avant d'être titularisés dans leur emploi, un examen médical. 11 s'agit, dit-on, de se rendre compte si physiquement ces hommes sont capables d'accomplir le service qu'on exige d'eux. Physiquement est ici plus largement entendu qu'on ne croit d'habitude, et même cpie ne croient les examinateurs. Ce que dans cet examen avant tout on dépiste, c'est une trop grande facilité d'émotion, c'est-à-dire un coefficient personnel trop fort. Car même ce tram coutumier et si bien domestiqué est une œuvre de science et de raison, et puisque, quoi qu'on fasse et bien à contre cœur, l'intervention d'un homme est nécessaire pour le faire marcher, au moins cette intervention doit être dans la mesure du possible a-sentimentalisée.

Il y a à retenir encore de cet exemple ([ue le coefficient personnel est un élément organique, puisque c'est au médecin qu'on

demande de l'évaluer. Etant organique, il ne peut guère être volontairement acquis ou exclu. Ceux qui, heureusement ou non, jouissent d'un coefficient fort sont à peu près incapables de s'en guérir. De sorte que si on arrivait un jour à une génération dont le coefficient sentimental fut incompatible avec ce qu'exige d'impassil)ilité l'ordre scientifique, la raison n'y pourrait rien. Elle serait acculée à l'alternative d'admettre l'émotion, ou de cesser d'être. Mais admettre l'émotion n'est aussi pour la raison qu'une manière de cesser d'être. Ce serait donc la fin irrévocable. Y allons-nous? Je me le demande.

La lyrosophie essentiellement, c'est, carrément admise par la raison, la collaboration de celle-ci et du coefficient sentimental. Elle s'oppose donc, dans un sens, à la science. Non seulement elle admet le coefficient personnel mais, dans la seule théorie qui en ait été faite, théorie qui est la kabbale, la lyrosophie appelait et provoquait cette participation du sentiment.

Et chaque fois qu'on analysera l'esprit

lyrosophique, avant tout il faudra lui reconnaître pour caractère cette confusion sur un même plan intellectuel de la connaissance de science et de celle de sentiment.

Le lyrosoplie dit :

Vous retenez beaucoup trop facilement dans Pascal cette division élémentaire entre l'esprit de finesse et celui de géométrie. C'est là une philosophie de persévérance, comme un catéchisme. C'est aussi une analyse, c'est-à-dire ht travail d'approche précédant l'œuvre supérieure qui est synthèse. Le véritable plaisir de l'esprit, plaisir plein, est à la fois fin et géomètre, sentimental et raisonnable. Vous savez que le monde est d'une part sentiment, d'autre part raison, comme la pièce de monnaie a un côté pile et un côté face, un envers et un endroit. Mais c'est l'union de l'envers avec l'endroit, qui, seule, constitue entièrement une chose et vous donne son aspect véritable, complet, réel. Les deux aperçus plans vous permettent, en les unissant, de constituer un volume.

LA LVROSOIMIIE 1^7

c'est-à-dire un aspect d'ordre supérieur. Vous vous faites du monde vme (igure raisonnable. C'est un grand mérite. N'oubliez pas cependant que la vraie valeur de cette ligure humaine, c'est à l'échelle humaine qu'il faut la mesurer puisque vous êtes des hommes. Cette échelle humaine ne donne que des cotes sentimentales.

Je n'estime à sa juste valeur, une machine que si je peux m'y émouvoir. La sirène à voyelles m'enchante mieux quand je songe au plain-chant grégorien : et Mercure à son périhélie confirmant les théories d'Einstein quand, étendu dans l'herbe par un soir d'été, je baye aux étoiles; et les quatre temps du moteur de la Panhard, quand, pare-brise baissé, je respire avec gêne dans le vent du quatre-vingts à l'heure.

L'homme a commencé par sentir; il a continué par comprendre. Il ne peut s'arrêter là, parce qu'il ne peut pas s'arrêter du tout, sauf dans l'inertie de la mort. D'autres lui ont proposé alors de sentir avant de comprendre, ce qui est,

en somme, très ordinaire. Personne ne lui a proposé de comprendre avant de sentir, ce qui est impossible. Je l'invite à développer toute son activité, à jouir en même temps de ses deux grandes facultés, à sentir et à comprendre simultanément. Voilà la lyrosophie. Et sur les deux mondes que vous avez travaillé à construire l'un de sentiment, l'autre de raison, je construis le mien, à la fois de raison et de sentiment. Cette nouvelle figure de l'univers, au-dessus des deux autres, est la figure lyrosophique.

La première réponse qu'on fera au lyrosophe sera de le traiter de fou. Puis on lui opposera qu'il ruine la science.

Il y a ici matière à discussion au sujet de cette science et de sa ruine.

La lyrosophie succède à la science, comme la science succéda à la religion.

L'humanité vécut un très long stade religieux. On ne peut même dire qu'elle soit entièrement et sur toute la surface du globe sortie de ce stade religieux. Mais dans l'ensemble, surtout en ce qui concerne l'Eiu^ope, la religion vieillit, faiblit, se fane et disparaît du premier plan de nos

préoccupaliolis. C'est pourquoi je rappelle, comme chose sur le point d'être oubliée, (ju'il fut un long temps où nier ou mettre en doute la vérité essentielle de la religion, aval* pour suite des châtiments souvent graves. Les révoltes contre les affirmations des théologiens étaient un scandale; un immense public les tenait pour une absurdité manifeste, un acte de folie déraisonnable^ illégitime, incompréhensible, et restait béant devant l'athée comme devant quelque monstre n'ayant cervelle humaine ni lueur de sens. Pourtant aujourd'hui c'est une opinion également générale que la théologie n'est plus qu'un jeu subtil, désuet et sans plus d'importance que le jeu des échecs. Comme les échecs, la théologie ne divertit plus que quelques académies somnolentes dans des cafés de second ordre et des facultés de second ordre aussi, échues en Suisse ou en Belgique.

D'après la loi de Serres, l'individu dans son développement traverse, d'une façon immensément accélérée, tous les stades

successifs par lesquels passa l'espèce à laquelle il appartient. Cette loi s'applique aussi au développement intellectuel de l'espèce humaine. Ainsi la plupart des écoliers passent vers quinze ans, une phase de théologie rudimentaire. x\lors ils prennent un intérêt prodigieux à la manière dont il est canoniquement décent d'enlever une araignée tombée dans le calice après la consécration. Car, et malheureusement^ la théologie qu'alors ils aiment, ne leur est proposée que par des sacristains. Et qu'il n'y ait aujourd'hui en théologie que des cerveaux de sacristain, cela prouve bien qu'on ne trouve plus là que des attardés et même que des retardataires. Les vraies valeurs de l'époque présente sont employées ailleurs. Saint Thomas fut théologien parce que de son temps la théologie était l'activité intellectuelle suprême, audessus de quoi rien n'était prévisible.

Aujourd'hui un cerveau pareillement développé par rapport au temps, au lieu d'être d'un saint, serait d'un Bergson ou d'un Branly.

Au stade religieux succéda, dans l'évolution intellectuelle de rhumanité,un stade scientifique. Cette métamorphose ne se fit pas sans peine, ni cruauté, ni à-coups. La théologie avait son ordre : scolastique. La science a le sien : expérimental. Ces deux ordres, impossibles à accorder, se combattirent longtemps et durement. La science l'emporta et règne aujourd'hui. Et si actuellement nier ou mettre en doute la vérité de la science est peut-être moins dangereux en conséquences de fait, à cause de l'adoucissement (on dit ça) des mœurs et de la liberté (on dit ça aussi) de pensée, néanmoins cette négation ou ce doute de la science seront considérés comme scandaleux et absurdes autant que l'athéisme au xv^ siècle. Il y a lieu néanmoins d'oser ce doute et cette négation de la science, et de les oser entièrement. C'est-à-dire qu'il i'aut déclarer à l'avance inacceptablel'appréciation : paradoxe dont on voudrait à la foir discréditer légèrement et excuser un peu cette audace. Il ne s'agit pas ici de paradoxe. Je dis négation et doute du doute

même de la science, car la lyrosophie que je décris, sera estimée négation et doute par les scientifiques. Mais, à parler exactement, il s'agit tout simplement d'une estimation delà science à une autre échelle que la sienne propre scientifique, où, par définition, la science est toujours cotée au maximum.

J'accorde, assurément, une valeur objective et pratique, au cliemin de fer, à la vaccination, au téléphone, à l'aspirine, au quartz fondu. Mais c'est, justement, parce que je leiu» accorde cette valeur-là, que je suis dispensé de leur accorder toute valeur transcendentale de vérité essentielle. Je suis également obligé d'accorder une valeur objective, pratique (en leur temps), aux cathédrales, aux croisades, aux excommunications. Mais je sais qu'en dehors de cette valeur pratique, la valeur essentielle dont se réclamaient ces cathédrales et ces croisades, n'existe pas.

Et si cent cinquante papes sur le siège de saint Pierre et toutes les œuvres accomplies par eux ne prouvent pas péremptoi-

13C LA LYROSOPHIE

rement l'exislence de Dieu (i), pourquoi trente paquebots de la Cunard Line démontreraient-ils davantage la vérité de science?

Un jour, on conviendra facilement de la légitimité d'une sorte d'athéisme scientifique, quand, comme l'athéisme religieux, il aura passé dans les mœurs. Car, si aux siècles religieux succèdent présentement des siècles scientifiques, à ceux-ci succédera une époque dont la mentalité est aussi imprévisible pour nous qu'était imprévisible pour les premiers chrétiens la piété aseptique d'un Metchnikofï'. Tandis que la vérité de Dieu retarde sa faillite publique au moyen d arguties qui ne trompent plus qu'une proportion normale de dupes, telle que tout escroc en possède, nous serions très naïfs de croire que notre vérité de science trompera toujours, ou qu'elle est supérieure à la précédente. Elle n'est, comme la précédente, que notre œuvre.

(i) On sait que les théologiens eux-mêmes n'ont pu aboutir qu'à une « certitude probable » de l'existence de Dieu.

Je ne Tais pas ici de polémique antireligieuse. Si croire à la vérité de Dieu était niais, alors croire à la vérité de la science est également niais; plutôt croire à Dieu était nécessaire, et croire à l'hygiène est nécessaire; seulement ces croyances sont à placer sous tontes réserves de nécessités futures, différentes et probablement contradictoires. Et, à la décharge de la religion comme de la science, il faut faire cette autre réserve encore, que la religion et la science laissent à l'homme des acquisitions dans tous les domaines intellectuels, sans aucun rapport avec la vérité vraie supposée existante, vérité qu'elles prétendaient détenir. Ces acquisitions :

cathédrale et usine, psycho-analyse née au confessionnal et thérapeutique déjà plus vétérinaire, survivent aux dogmes scientifiques et religieux dont elles sont nées ou qu'elles ont fait naître. Je pense qu'on peut rejeter la religion à peine devinée des Egyptiens et admirer les pyramides ; puis rejeter l'idéologie scientifique et néanmoins se faire vacciner contre la typhoïde

(pourtant cette vaccination comporte des risques).

Cette défaite de la science,

pour être déplorable,

nest pas néanmoins sans précédents.

Le savant pur, interrogé sur la valeur de la science, ne verra à cette valeur ni limites, ni fm, ni obstacles insurmontables. A très peu de restrictions près, il déclarera cette valeur absolue, seule constante, seule valable. C'est aussi ce que disent le religieux de sa religion et l'amoureux de son amour. Et si nous sentons tous que le religieux et l'amoureux s'abusent en parlant ainsi, nous devons aussi nous rendre compte que le savant ne s'abuse pas moins.

Certes, scientifiquement la science seule est admissible, comme en anglais, l'anglais seul est compréhensible. Mais, hors d'Angleterre, il y a d'autres langues, et hors la science, il v a d'autres connaissances. La

valeur de compréhension de l'anglais est unique en anglais, mais cette valeur de compréhension de l'anglais n'est plus que très faible en français, La valeur de la science est également relative, et, dès qu'on la considère hors d'elle-même, très discutable.

D'aillem»s le savant lui-même est parfois amené à accorder à la science une valeur autre que pm^ement scientifique. Soit un exemple : La loi de la propagation rectiligne de la lumière, découverte par Rœmer, est controuvée. C'est une loi scientifiquement fausse. On doit néanmoins à cette loi de très précieuses et très nombreuses connaissances optiques. Cette loi, tout en étant scientitiquement fausse, est d'autre part valable à titre scientifiquement pratique. Le savant décerne donc ici une valeur toujours scientifique en fonction d'utilité, c'estrà-dire en fonction de quelque chose de plus général que la science.

L'utilité, en effet, n'est pas seulement scientifique, mais peut être, par exemple, purement sentimentale. Le savant fait ainsi lui-

même le premier pas pour sortir d'un cercle qu'il disait infranchissable.

Car il est patent que l'utilité s'imagine de mille diverses façons tout autre que scientifique. Par utilité scientifique, je n'entends pas seulement quelque chose de scientifiquement utilisable, mais une voie scientifique aboutissant à l'utilité. Or, on doit reconnaître qu'on parvient à l'utilité, à l'utilisation, à l'acte de réalisation ou d'usage, bien plus facilement par la voie sentimentale que par la voie scientifique. Le sentiment, en effet, est une force naturellement agissante, réalisatrice, se manifestant comme besoin ([u'il faut satisfaire. A la suite d'une réclame immense, le bluff de la science, que trois cents volumes par an frauduleusement consolident, nous a tenus sidérés. Nous croyions, tant on nous le répétait à chaque instant, «jue la science était la seule valeur du siècle. Il est vrai que cette fausse appréciation nous a permis de réaliser une immense fortune de découvertes, mais cette richesse acquise ne change rien à l'erreur de notre estima-

tion, erreur de perspective, illusion d'optique, que nous avions pourtant mille occasions quotidiennes de corriger. Car les matins où j'hésite à prendre mon parapluie, ce n'est pas toujours, c'est même bien rarement qu'une raison purement scientifique emporte ma décision. Je prends mon parapluie ou bien parce qu'on me dit de le prendre, ou bien parce qu'on me dit de ne pas le prendre, ou bien parce qu'en le prenant je crois empêcher de pleuvoir, ou bien parce que je pense prévoir la pluie et l'orage, à divers signes sentimentaux dans mon introspection. Dans ce simple fait archi-banal, et quotidien tout l'hiver, dont on pourrait citer cent mille analogues, la connaissance scientifique cède donc le pas à la sentimentale qui, dès qu'il s'agit de réalisation, passe tout naturellement au premier plan.

Autre exemple : On sait la grande place accordée par la science au calcul des probabilités et à l'interprétation des statistiques. Or, si nous estimons la valeur scientifique de cette probabilité et de ces

statistiques par rapport à l'avantage réel que nous en tirons, nous sommes amenés à déprécier singulièrement cette valeur.

Dans un très curieux Mémoire sur le Calcul des Probabilités appliqué a la Médecine, Risuefio d'Amador écrivait :

« Je pourrais nier d'abord que la probabilité, telle que les mathématiciens ont prétendu la systématiser, soit acceptable autrement que comme une théorie spéculative, analogue à toutes les conceptions des mathématiques pures. Cette théorie pourra être plausible tant qu'elle restera dans le domaine des données hypothétiques qu'elle suppose et sur lesquelles elle opère ; car elle n'est alors que le développement d'une hypothèse dont on tire une infinité de conséquences toutes d'une rigueur parfaite, en ce sens qu'elles découlent sans contradiction des données préalablement établies. Une théorie semblable est peut-être possible; mais jusqu'ici elle n'a pu être entièrement établie, même dans ses fondements purement abstraits et mathématiques.

« Ce qui est plus certain, c'est qu'appliquée aux faits réels du monde physique et moral, elle devient inutile ou illusoire. Ainsi, pour prendre des exemples, on peut bien dire en général qu'il est probable qu'une pièce de monnaie jetée en l'air quatre fois de suite (en faisant abstraction de toutes les circonstances connues ou inconnues de ce jet), ne présentera pas quatre fois de suite, ou plus rigoureusement parlant encore, trois fois, ni même deux fois, la même face ; car, les chances étant égales, nous dit la théorie, il n'y a pas de raison pour que l'une des faces arrive plus souvent que l'autre. Soit; mais de là suivra-t-il que la pièce, jetée un certain nombre de fois, devra alternativement présenter chacune de ses faces? serait-ce là par hasard, l'événement donné par la probabilité? Mais il est évident que ce retour régulier serait lui-même au plus haut point improbable, puisque, toutes les chances étant supposées égales, aucune d'elle n'a le droit de se présenter [)lus souvent que toute autre. Voilà donc la théorie

pure elle-même engagée dans un abîme de difficultés. (Comment, en effet, accorder toutes ces probabilités qui se combattent à armes égales? Il est probable que la pièce ne donnera pas pile quatre fois de suite : mais il est probable aussi qu'elle ne donnera pas alternativement pile et tète, probable encore qu'elle ne donnera pas deux fois tête et deux fois pile ; ni trois fois tête et une fois pile, et réciproquement, etc. Les résultats de ces quatre jels étant donc également improbables, quoiqu'une de ces combinaisons possibles soit nécessairement certaine (car il faut bien qu'une d'elles se réalise), on demande aux mathématiciens pour qui sera la probabilité.

« Si on répond que chacune des improbabilités établit une probabilité en faveur de chacune des chances contraires, il s'ensuit cette singulière conclusion, que chacune des chances est en même temps probable et improbable, puisque toutes les chances contraires sont improbables; et les probabilités et improbabilités étant parfaitement égales, il est clair qu'elles se

compensent, c'est-à-dire qu'elles se détruisent. Le résultat net du calcul est zéro. Si on insiste, et qu'on dise que ce résultat lui-même est une vérité mathématique, je l'accorderai, mais en ajoutant que ce résultat n'est qu'une abstraction logique curieuse, mais inutile...

« C'est qu'en effet, Messieurs, le nombre des répétitions d'un fait ne prouve rien en soi, pour ou contre la répétition future de ce fait. La répétition n'a une valeur qu'autant qu'elle est supposée indiquer la permanence d'une cause. Mais cette induction n'est pas un résultat pur du calcul ; elle est étrangère au calcul luimême. C'est une conclusion philosophique et non mathématique; car les mathématiques ne savent rien des causes, et ne s'en occupent pas; elles se bornent à calculer les effets, non point comme effets, mais comme simples phénomènes se succédant dans un certain ordre, et ne les considèrent que comme des quantités. Aussi, le calcul des probabilités mathématiques, à quelque objet qu'il s'applique, soit à l'esti-

mation de la durée de la vie humaine, soit aux jeux de hasard, aux tontines, à l'économie politique, à la force et à la valeur des témoignages, etc., etc., prend pour base le fait accompli et ne va pas plus loin. Ce qui est arrivé, arrivera encore, parce que cela est arrivé déjà; et la probabilité de la réapparition du même événement est en raison directe du nombre accompli des répétitions. Plus il s'est répété, plus il est probable qu'il se répétera. Tel est le principe du calcul des probabilités. Il ne s'occupe ni de la cause des événements, ni de leurs circonstances, conditions et dépendances réelles, mais seulement de leur nombre. Mais comme le calcul ne donne que ce qu'on y a mis, il ne donne aussi en définitive que des rapports de nombres et de quantités. Sur i.ooo vaisseaux expédiés cette année, vous dit-il, il est probable que loo périront, soit; mais si je m'embarque, à quoi me servira cette connaissance? Le vaisseau que je monte périra-t-il ou non? Le calcul ne me dit rien sur ce point essentiel. Ce

que j'ai de mieux à faire alors, c'est d'examiner le navire, de m'assurer qu'il est neuf ou vieux, si l'équipage est expérimenté, si le capitaine sait son métier, si la saison est bonne ou mauvaise, si la mer qu'on traversera est dangereuse; et de l'appréciation de toutes ces circonstances et d'une foule d'autres encore, je conclurai que je dois ou que je ne dois pas m'embarquer. Les mathématiciens feraient de même en pareil cas; car ils avouent que le calcul ne peut servir à prévoir un événement déterminé, mais seulement à établir la probabilité d'une certaine proportion numérique entre deux classes d'événements possibles. Mais c'est précisément ce qui fait qu'il est complètement inutile en médecine. »

A chaque fois que nous prenons une décision dans la vie qui n'est pas que science, comme elle n'est pas uniquement religion, nous pouvons voir la valeur de la science obligée de composer avec la formidable valeur du sentiment. Celui-ci est

une force de la nature. De lui dépend relativement que votre voyage commence tel joiu» ou tel autre, que cinq millions d'hommes en cinq ans soient massacrés dans une guerre, que vous achetiez telle valeur et fassiez fortune ou banqueroute, que l'hôpital, le laboratoire et la bibliothèque soient construits, que tel député soit élu ou le ministère renversé, que le jury offre la tête de l'accusé au procureur, etc., etc. La valeur de la connaissance scientifique pure est, à échelle humaine, faible. Elle est environ égale à la valeur de la théologie, et j'entends au temps de sa splendeur, théologie qui, transportée dans la vie pleine, n'avait plus, elle aussi, qu'une valeur relative.

Ce fut un sourire quand Léon Bloy écrivit que le microbe est l'incarnation la plus récente du diable. Léon Bloy avait raison. Le microbe d'aujourd'hui et le diable d'hier auront, dès demain, la même valeur : valeur d'idées, valeur d'épipliénomènes, la valeur de deux riens.

Le lyrosophe sait cela. Il dit : Prenez

garde. Toute votre fortune est en valeurs scientifiques. Ces valeurs flottent. Demain la science peut déposer son bilan comme l'ont déposé les religions. Je vous propose de consolider ces valeurs scientifiques, éphémères, en les doublant d'une valeur de sentiment, moins instable. Vous pourrez ainsi maintenir en vous vos habitudes d'esprit, même quand on en aura démontré l'inanité raisonnable. C'est ainsi que put se prolonger sentimentalement la vie scientifiquement tranchée, de la fixité de la terre. Le sentiment est seul capable de ce miracle de survie. Vous pourrez aussi par le sentiment donner à vos représentations ce que de la science elles n'obtiendront jamais : le caractère de certitude. Le sentiment est seul capable des féeries de la certitude.

Et que lui répondre ?

Page 1