CONCLUSION PROVISOIRE
La science a donc tendu, et longtemps réussi, à créer une règle qui s'opposât à la passion. Cette règle régit une zone intellectuelle pure d'où le sentiment, à une exception près, est rigoureusement banni. Ainsi la science professe à l'égard du sentiment un ostracisme strict et veut l'ignorer dédaigneusement. Mais en même temps qu'elle établissait et maintenait cette victoire sur les forces affectives de l'homme, la science, en accumulant les possibilités de fatigue intellectuelle, travaillait à sa propre perte, au retour offensif du sentiment et de la subconscience même, source du sentiment. Cet envahissement, par la sentimentalité, du domaine scientifique que la raison surveillait avec tant de riguem», est
âl6 LA LYROSOPHIE
une sorte de choc en retour que l'intelligence éprouve aujourd'hui. La science et, plus généralement, la raison se trouvent donc amenées à composer avec le sentiment et même à le subir quand c'est lui qui est le plus fort.
Je n'ai pas voulu seulement dire qu'une vérité scientifique nouvelle doive, en s'imposant, combattre des contre-vérités d'ordre sentimental, qui sont ce qui reste des exvérités d'ordre scientifique, opposées à la vérité nouvelle venue. Je n'ai pas voulu seulement dire que celle-ci ait à surmonter une sorte de résistance affective qui se présente et s'oppose à elle sous forme d'habitudes d'esprit auxquelles elle estétrangère. J'ai dit aussi que la proposition rationnelle acquiert elle-même un aspect affectif qui est celui par lequel elle vit désormais le plus manifestement, le plus profondément, le plus activement.
Romantiques, nous le sommes, c'est-àdire sentimentaux; mais nous sommes aussi tellement raisonnables que nous inaugurons le romantisme de la raison et la raison du
romantisme, qui sont ce que j'ai appelé la lyrosophie. La science aborde ainsi une phase nouvelle de son histoire, peut-ctre ultime, et l'intelligence une métamorphose de plus dans sa vie, une crise, une mue.
Pendant quelques années encore, ou dizaines d'années, les savants pourront ne pas prendre au sérieux cette espèce de menace et de cataclysme psychologique que je prévois. Ils pourront s'en mo([uer comme d'imaginations et de fantasmagories. Mais, sérieusement, qui ignore que la science n'a pas toujours été ? Pourquoi alors, n'étant pas éternelle, serait-elle immortelle ? Qui ignore qu'il fut un temps où l'homme vivait sans elle? Pourquoi alors s'interdire d'imaginer un temps où l'homme à nouveau s'en passera.
La prétention d'éternité des religions fut tout analogue. On lit encore dans certains petits livres pieux : « L'homme ne peut vivre sans religion. » Que si, il peut ; théoriquement il n'y a plus de religion pour cinquante millions d'Européens, et pratiquement il n'y a plus de religion dans
l'Europe entière qu'à l'état de ruines ; les hommes vivent néanmoins.
Naturellement, la science ne cessera pas du soir au lendemain, en une nuit comme le monde dans ces lins annoncées par les prophètes ou les journaux dits de grande information. La science se transforme, et cette transformation progressive, hésitante, instable, qui pour trois pas en avant ne manque jamais d'en faire deux en arrière, se dirige lyrosophiquement. Elle va à une sorte d'esthétique lyrosophique qui sera le mode de connaissance en cours aprèsdemain.
« Eh bien, vous écriez-vous, ce sera du propre. L'esthétique n'est qu'une fantaisie affreuse. Si l'individu qui établit Thoraire du P. L. M. le faisait à l'esthétique, il y aurait dix mille morts par jour sur ce réseau. Si le pharmacien... Si le psychologue... Si le... »
Vous dites ça, parce que vous ignorez absolument ce que peut être l'esthétique. J'ai déjà écrit que ce qu'aujourd'hui on appelle esthétique n'est encore rien, rien
que radotages de rapins, d'instituteurs, d'académiciens ou de couturiers, et rien même ne peut dire exactement à quel point cette prétendue esthétique d'aujourd'imi n'est exactement rien.
L'esthétique à venir, je l'entends, moi, comme lyrosophie, c'est-à-dire l'espèce nouvelle de connaissance, naissant aujourd'hui du liane de la science, sa mère, laquelle mourra de cet accouchement. Mais ce qu'au juste sera cette lyrosophie, demain reine du monde, si fort que je m'efforce, je me reconnais incapable de mieux le dire ; je ne le sais pas ; personne ne le sait encore, comme personne ne savait à la naissance de Pasteur ce que serait la pathogénie microbienne, ni à la naissance du Christ ce que serait le christianisme. Ce que je sais, c'est qu'elle existe, cette lyrosophie, et j'ai voulu dire qu'elle existe et comment elle existe, en attendant qu'on puisse dire comment elle sera. Comme la religion et la science ont progressivement créé leurs mots, ainsi l'esthétique lyrosophique façonnera tout un vocabulaire encore imprévu
et imprévisible. Il y aura un langage lyrosophique, comme il y a aujourd'hui le langage philosophique, le médical, etc.
Si je ne puis donc pas dire comment sera la lyrosophie, je puis affirmer qu'elle sera, puisque déjà elle est. Je vois qu'il y a des lyrosophes, comme mi médecin voit qu'il y a des hépatiques. Et vous admettez le diagnostic du médecin bien que ce médecin ne sache pas, quoi qu'il prétende, comment, pourquoi on est hépatique. Pareillement admettez mon diagnostic. C'est médicalement presque que je nous déclare lyrosophes et c'est médicalement, je veux dire organiquement, qu'en effet nous le sommes, nous, esthètes futurs.
Quand nous hésitons sur l'orthographe d'un mot, nous l'écrivons avec chacune des orthographes possibles et douteuses.
Par exemple :
grottesque grotesque.
Nous considérons ainsi le mot deux fois écrit, et après un bref instant de recueillement, nous prononçons un jugement.
Nous disons : grotesque est la bonne orthographe, grottesque la mauvaise. Pourquoi?
Et quels sont les attendus de ce jugement que quelqu'un en nous a l'air de faire pour nous? « Grottesque clioque », expliquonsnous succinctement. Notre jugement a été im jugement esthétique; nous reconnaissons grotesque, nous le trouvons, à proprement dire, plus agréable que grottesque lequel est étranger, indifférent. Les souvenirs que nous avons du mot se cristallisent sur grotesque et, s'y posant, y attachent un faisceau de sentiments, aspect affectif du mot. Cet aspect affectif du mot a été élaboré durant sa plongée dans l'oublié subconscient. Cet aspect affectif qui détermine notre jugement est une valeur esthétique.
Voilà un exemple d'esthétique rudimentaire qui sera à la lyrosophie accomplie, ce que 2-fois-2-font-4 est au développement d'un trinôme. Une telle esthétique est pratique, non expérimentale, mais résultat néanmoins d'une somme folle d'expériences. Elle est au-dessus de la science, et davantage qu'elle. Car ce discernement
esthétique est le résultat à très long terme non pas de la science seulement (science de 1 orthographe, par exemple), non pas du sentiment seulement (sentiment de l'orthographe, dans cet exemple), mais à la fois de cette science et de ce sentiment, c'est-à-dire do la vie d'une représentation, de cette vie dans l'homme. Cela est conforme à la règle générale : l'appris, à force d'être répété, devient spontané apparemment, senti, acquis, vécu et, en fin d'évolution, instinctif et, si la transmission héréditaire du réflexe composé se produit, inné, et ressortit finalement au subconscient et donc à l'esthétique. La lyrosophie, telle qu'on la constate actuellement, est la préface à l'esthétique, connaissance ultime au-dessus de la science, née de celle-ci par la coopération du sentiment, connaissance qui n'a que bien peu de rapports avec ce qu'aujourd'hui le peintre, le sculpteur ou le bottier appellent du même nom d'esthétique.
Comprenez l'esthétique comme la connaissance à venir et l'avenir de la science,
comme l'extrême pointe des transformations psychologiques d'une représentation, comme une intelligence nouvelle à découvrir, plus souple et plus complexe. Cette esthétique naît. Les savants que j'ai cités parmi beaucoup d'autres et qui n'arrivent plus à se cantonner dans la stricte science, c'est par elle qu'ils sont attirés, troublés, dévoyés.
S'il y en a qu'un tel avenir à l'intelligence effraye, moi, m'effrayerait qu'il n'y ait point à l'intelligence d'autre avenir que celui qui lui a été assigné par im Renan. Tant d'uniformité, de modestie et de médiocrité même, dans notre évolution qui a fait ses preuves, n'est pas croyable. Aujom*d'hui tout est pensé, médité, chiffré, préconçu, signifié, conceptuel, mesuré, coté, idéal. La vie, devenue un chefd'œuvre intellectuel, se déroule dans le psychique et n'a pour moyens que d'imaginaires. La mentalité de tout Un peuple est un équilibre précis que cent mots écrits avec ruse, font tomber où on veut, dans un orage de passions, une démence collée-
tive. Des mots seuls pervertissent, déclanchent puis stimulent et gouvernent l'imagination de quinze cent millions d'hommes confinés sur une terre qui, à leurs pieds, se rétrécit. La 'force de cette imagination éclate chaque jour jusque dans les faitsdivers. Elle règne, sournoise. L'homme ne se sent plus, en présence d'elle, ce qu'il est, mais ce qu'il croit que les autres croient qu'il pourrait être. Il se sent comme rien, sans aucune force, à la merci de la pensée d'autrui, qu'il ne peut que penser à son tour. Balloté de méfiances en croyances, de probabilités en incertitudes, il perd pied.
Et à ce monde, surpensé, énervé, surpeuplé, il n'y aurait de fin que par les petits temples à suicide, imaginés par Renan, ou par l'hygiène, cette vertu des pauvres, ou par la plus grande science, cet espoir des ignorants.
Je ne puis le croire.
Et, marquez-le, une faillite de la science n'est pas une faillite de la pensée. Une faillite de la science pourrait bien être une victoire de la pensée.
Janvier i922.