‹ La lyrosophieChapitre 5 sur 9 · SCIENCE ET MÉTAPHORE · texte numérisé non relu

SCIENCE ET MÉTAPHORE

Utilité de la comparaison.

Il existe toute une série de branches de la science, qui, dans leur titre même, se dénomment sciences comparées. Ainsi il existe des chaires de biologie comparée, d'anatomie comparée et même de psychologie comparée. Ces sciences sont non seulement des sciences de la comparaison, mais encore et bien davantage des sciences par la comparaison. La comparaison y est l'instrument de la connaissance, et l'analogie, l'instrument de la démonstration.

Ces sciences ne sont pas les seules qui utilisent l'analogie. M. Urbain, en étudiant les disciplines de la chimie, montre clairement le rôle important joué par l'analogie dans le développement de la chimie.

M. Petrovich a exposé de son côté comment la science, en plus d'un point, était arrivée aujourd'hui à l'extrême limite des déductions pures qu'il était possible de tirer des prémisses acquises jusqu'ici, et que davantage exploiter ces prémisses on peut seulement à l'aide de l'analogie. Les travaux de tous les g;rands savants, d'ailleurs, utilisent abondamment la comparaison et l'analogie ; Faraday, Maxwell, Newton, Yircliow, Pasteur sont les premiers exemples qui me viennent à l'esprit, mais il y en a cent mille autres. On peut affirmer sans le moindi^e doute qu'il y a, à la base de la plupart des découvertes et des inventions, une analogie. L'invention et la découverte se confirment au moyen d'une série de déductions et de syllogismes rigoureusement logiques, mais l'invention et la découverte elles-mêmes ne sont pas toujours fruits de déductions et de syllogismes si rigoureux. Une analogie qui se produit dans une série de raisonnements déductifs, renouvelle et recrée la force de ce raisonnement pour de longues

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années et lui ouvre les horizons riches des conséquences corollaires. Ainsi l'analogie développant la théorie pathogénique qu'avait établie Pasteur pour la maladie des vers à soie, permit le développement de toute la palhogénie microbienne actuelle. C'est par l'analogie qu'on aborde tout problème scientifique dont la solution longtemps échappe. Les statistiques ne sont que machines à faire jaillir l'analogie, analogie des causes, des effets, des remèdes, des lieux et des temps. C'est une suite d'analogies qui donne naissance à la théorie parasitaire du cancer, à la théorie de la gravitation newtonienne, etc. Il faudrait en citer trop.

Utilisation raisonnable de l'analogie irraisonnée.

Or, si la déduction est un élément raisonnable et par conséquent authentiquement scientifique, on n'en peut dii^e autant de l'analogie. L'analogie est une associa-

tion do représentations par similitude, similitude un peu complexe, il est vrai, mais néanmoins rien de plus que similitude. L'analogie est une association qui, si elle est après coup contrôlée par la raison, ne dépend néanmoins pas, quant à sa naissance, de la raison. Et même jamais elle ne se produit si abondamment que quand la raison est fatiguée, ralentie et diminuée dans son activité. L'analogie n'est donc pas de la raison, mais ressortit bien davantage au domaine subconscient.

En effet, au moment où une telle association de représentations se produit, elle est à ce point étrangère à la raison que la raison n'en a aucune connaissance raisonnable et, avant de l'admettre ou de la rejeter, lui fait subir un examen suivant ses propres méthodes raisonnables et scientifiques. L'analogie, à son origine, est donc bien extérieure à la raison. Et un extérieur à la raison, en même temps intérieur à l'individu psychologique, ne s'imagine pas ailleurs que dans le domaine affectif du subconscient. L'analogie présente d'ail-

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leurs tous les stigmates du subconscient : soudaineté de son apparition, perfection immédiate, auréole sentimentale, aspect atlectif, indélermination apparente quant à ses causes. Cette indétermination est, bien entendu, une illusion due simplement au fait que les causes de l'analogie ne sont pas conscientes, la conscience ne pénétrant pas si avant dans l'inconscient. Cette illégitimité au premier abord, de l'analogie, bientôt s'expliquera; la conscience, par un détour expérimental, par une sorte d'enquête de conimodo et incommodo, vérifiant l'existence de ces causes cachées de l'analogie. Si la conscience ne trouve pas ces causes cachées elles-mêmes, au moins elle en trouve ou en établit artificiellement d'autres qui les remplacent suffisamment pour la satisfaction de ses méthodes.

L'analogie est une parente pauvre de l'évidence. Parente pauvre est une image assez inexacte, car, dans ses effets, l'analogie est infiniment plus riche, plus souple, plus répandue et plus souvent utilisable

que l'évidence . Je veux dire qu'elle est une sorte d'approximation de l'évidence, mais tandis que l'évidence est un sentiment pur, l'analogie est plutôt le pressentiment d'un jugement raisonnable, c'est-à-dire le prodrome sentimental de ce jugement et peutêtre, en toute réalité, sa cause première et aussi dernière.

La science donc, et plus généralement la raison, quand elle fait appel à l'analogie ou quand, n'y faisant même pas appel, elle la subit tout simplement comme une nécessité pour se renouveler, puise ce renouveau de forces dans un milieu qui n'est pas le sien, et qui est même le milieu opposé au sien, le milieu subconscient et affectif. Nous avons vu que la raison et la science cultivaient déjà l'évidence, c'est-à-dire un sentiment; ici nous voyons donc une deuxième fois cette raison et cette science s'adresser à des éléments sentimentaux pour en tirer les suJ3sides indispensables à leur vie. Telle est donc l'économie de la raison qu'avec le sentiment, et à partir de lui, elle élabore.

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grâce à sa technique particulière, des représentations a-sentimentales, dont il est convenu que toute la valeur consiste justement à être a-sentimentales.

Après avoir accorde une valeur sentimentale aux données raisonnables, le lyrosophe accorde une valeur raisonnable aux données de sentiment.

Jusqu'ici rien que d'assez simple. Mais considérons maintenant la lyrosophie et sa manière d'utiliser l'analogie. Le lyrosophe est un organisme dont la sentimentalité et le subconscient sont exaltés, envahissent la raison, et au lieu de toujours obéir à la raison, tantôt lui obéissent et tantôt se font obéir par elle. Le subconscient envahisseur apporte avec lui toutes ses richesses : sentiments d'évidence bruts, non épurés par la raison, et une prodigieuse richesse d'analogies. La fatigue intellectuelle chronicpie dont nous sommes avantagés (il vaut mieux prendi^e les ctioses du bon côté) et quelques autres causes accessoires, ont abouti à créer un état mental dont les opérations pour la science,

contre la science et au-delà de la science, sont encore imprévisibles : la raison, en effet, s'est rapprochée de la source même, subconsciente, où nous avons vu qu'en cachette elle puisait sa nourriture. Ce rapprochement met à la portée de la raison davantage d'évidence et davantage d'analogies; davantage et, il semble, trop, car la raison n'arrive pas à s'assimiler exactement tant de nourriture, et, pressée à produire beaucoup, produit différemment. Tel est ce qu'on peut appeler le surmenage de la raison, surmenage qui, né de la fatigue intellectuelle, n'est pas pour enrayer cette fatigue, mais au contraire l'augmente à son tour. Ils se poussent, ce surmenage et cette fatigue, l'un l'autre, depuis quelque temps déjà vers la crise lyrosophique à laquelle quelques-uns d'entre nous pourront peut-être encore assister, et dont le dénouement sera prodigieux.

La raison ainsi sursaturée d'analogies et d'évidences, devenue lyrosophie ou sur le point de l'être, débordée de subconscient, perd, dans cette sorte d'inondation, la

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netteté de son contrôle. A Tanalogie, à ce pressentiment d'une vérité scientifique, pressentiment qui, en science, n'a que valeur de jalon, d'index, de flèche, de programme, ou qui ne devrait avoir que cette valeur d'hypothèse, le lyrosophe accorde maintenant valeur rationnelle, parce qu'il est sensible au sentiment jusque dans sa raison. Tel est l'envers de la médaille. Ayant déjà accordé aux vérités raisonnables des valeurs sentimentales, maintenant il accorde valeur de vérité rationnelle au sentiment, et sentiment si subtil d'une vérité à devenir raisonnable, que nous l'avons dû appeler pressentiment. Ainsi est réalisé chez le lyrosophe, comme chez le kabbaliste, la fusion du rationnel au sentimental.

Le lyrosophe ne donne donc plus à ses analogies les suites que scientifiquement elles comportent, ou quand il le fait, c'est en y mêlant le sentiment, l'inspiration, le lyrisme : lyrosophiquement. Ainsi le professeur Raphaël Dubois ayant vu des rats, sur un disque en rotation, se déplacer en

sens inverse dti mouvement, par mie analogie, à peine appuyée de quelques arguments de réunion publique, conclut que l'homme, la terre tournant, se déplace aussi en anticinèse. C'est ainsi aussi que le docteur Baraduc, ayant vu une aiguille non aimantée se déplacer à l'approche du corps hiunain, par analogie avec l'électroscope, analogie cette fois sans même l'ombre de confirmation rationnelle, Goleman conclut à l'existence d'im. fluide télergique. Il est sensible comme de tels savants, qui abondent et dont les travaux se chiffrent annuellement par milliers, ne sont plus savants, mais bien autre chose : lyrosophes, lyrosophes débutants.

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