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I. — La Bulgarie

Des trois Etats balkaniques la Bulgarie a en Macédoine les appétits les plus vastes et les plus intenses. Elle les a servis avec le plus d'âpreté, d'énergie et d'esprit de suite. Cela tient à ce que la question macédonienne est pour les Bulgares la question nationale la plus grave, on pourrait dire, l'unique question nationale.

La Bulgarie, née en 1878 du traité de Berlin, à la place de la grande Bulgarie qu'avait voulu le traité de San Stéphano (i), était l'Etat le plus faible du monde, et avait l'existence la plus pré-

(1) La Bulgarie, au traité de San Stéphano, comprenait, à peu près toute la Macédoine et la Vieille Serbie, ne laissant à la Grèce que la vallée de la Vistrica et rien à la Serbie.

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Caire. La Turquie, sa suzeraine, se montrait pour elle une formidable voisine. D'autre part la Russie libératrice considérait son affranchie comme sa sujette et comme l'instrument de son influence dans les Balkans.

Deux tâches se dressaient donc devant la jeune nation : achever de se rendre indépendante, et grandir. Les deux choses liées d'ailleurs : pour être libre il fallait d'abord être plus grande et plus forte. Or s'accroître, la Bulgarie ne le pouvait, ne le peut encore que vers le Sud et l'Ouest, vers le centre du Balkan, vers la Macédoine (i). Celle-ci offrait de vastes territoires où l'émigration bulgare pouvait s'étendre. Elle offrait aussi un renfort de population fort appréciable en qualité et en quantité, d'une assimilation facile par suite des ressemblances ethniques, de dialecte et de mœurs.

Cette conquête était favorisée par les propres vertus du peuple bulgare, peuple prolifique, laborieux, militaire, possédant une bourgeoi-

(1) Sauf en ce qui concerne la Dobroudja.

sie fg-rouchement patriote, énergique et capable, un clergé dévoué à la cause nationale ; pour coordonner et utiliser ces forces, la monarchie bulgare.

Fort différents sont les deux princes qui successivement poursuivirent cette œuvre; le noble Alexandre de Battenberg (i), l'habile Ferdinand de Cobourg. Un même idéal guide pourtant ces deux étrangers : laisser la Bulgarie plus libre, plus prospère, plus puissante qu'ils ne l'ont trouvée. Au-dessus des querelles de partis, des turpitudes d'un parlementarisme fort bas, avec des moyens et un succès différents, mal armés l'un et l'autre et à grand'peine, ils surent incarner l'intérêt bulgare, rallier autour de leur trône tous ceux que cet intérêt animait.

L'étude de la Macédoine nous a montré ce qu'y furent, ce qu'y sont encore l'action et la

(1) Alexandre de Battenberg, élu prince de Bulgarie en 1879, abdiqua en 1886 à raison des difficultés que sa brouille avec la Russie avait soulevées.

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propagande bulgare. Elle nous a montré le rôle de l'église, de l'école, des sociétés patentes ou secrètes, des bandes armées ; les facilités que donnent à cette propagande un mouvement constant d'immigration, une communauté de langue, de travail et de mœurs avec une grande partie de la population. A la tête de cette action, des associations privées : l'organisation intérieure à Sofia, l'organisation extérieure à Salonique.

Le Gouvernement se tenait à l'arrière-plan ; tantôt encourageant, tantôt retenant, avouant ou désavouant, atteignant l'un après l'autre, avec lenteur et prudence, une série d'objectifs précis.

Ce fut dès i885, sous le sceptre d'Alexandre de Battenberg, l'annexion de la Roumélie Orientale, malgré l'opposition de la Russie. Puis, dans les débuts du règne de Ferdinand P', la dictature de Stambouloff, par des moyens d'ailleurs fort brutaux, libère le pays des influences et des intrigues russes. Ce résultat obtenu, la conscience nationale affermie, un ordre poli-

tique et administratif établi, le prince laisse renverser puis tuer son ministre. Il se rapproche de la Russie et de la Turquie, se fait reconnaître par elles (i).

Les insurrections macédoniennes éclatent en 1902. Les comités et les bandes bulgares ravagent le malheureux pays ; mais le gouvernement de Sofia, sentant que l'heure n'est pas venue, n'appuie pas ouvertement la révolte, se range aux côtés de la Russie et de l'Autriche pour demander l'application de l'article 28 du traité de Berlin. En igo/i, il souscrit au programme de Mûrsteg et s'engage, en échange de son exécution, à ne pas f"avoriser les comitadjis.

Survient la révolution turque, dont l'Autriche profite pous s'annexer la Bosnie et l'Herzégovine (octobre 1908). La Bulgarie, qui, pour l'occasion a lié partie avec la monarchie des Habsbourg, s'érige le 5 octobre j 908 en royaume

(1) Ferdinand de Cobourg, élu prince de Bulgarie par le Sobranié sans le consentement du Sultan, contre le gré de la Russie qui déclara son avénemont illégal, ne fut reconnu par l'une et l'aiilrc qu'en 189G.

indépendant. Sa libération officielle est achevée. La Turquie devant cette coalition se contente de protestations platoniques.

La décomposition du régime jeune-turc, la guerre italo-turque (191 1), la nécessité de prévenir dans les Balkans l'action austro-allemande, font juger au gouvernement bulgare l'heure propice à la réalisation de ses visées en Macédoine. Sur son initiative se crée l'Alliance balkanique, puis sous le patronnage russe, 6ont conclus successivement en 191 2 les traités bulgaro-serbe et bulgaro-grec. A vrai dire l'idée de partager la Macédoine avec ses deux alliés nej souriait nullement à la Bulgarie. Aussi dans ses discussions avec la Serbie, soutient-elle d'abord l'idée de l'autonomie macédonienne, cette autonomie impliquant l'intégralité. Il y avait de fortes chances pour qu'une Macédoine indépendante tombât un jour tout entière, comme l'avait fait jadis la Roumélie Orientale, entre les mains des Bulgares. En présence d'un bénéfice immédiat et limité d'une part, de perspectives lointaines, mais plus étendues de

Tautre, la politique de Sofia inclinait pour les secondes. L'opposition de la Serbie à cette manière de voir, l'urgence de conclure l'alliance firent seules consentir les Bulgares à un projet de partage. Partage il est vrai à peine ébauché. Aucune convention précise sous ce rapport avec la Grèce. A la Serbie on abandonnait éventuellement, si le Tsar l'exigeait, un morcau de la Macédoine du Nord : les régions d'Uskub et de Strouga.

Tout fut d'ailleurs remis en question, après la défaite turque, lorsqu'à la demande des Serbes de re viser le traité de 191 2, les prétentions territoriales excessives des Hellènes amenèrent la rupture de l'alliance balkanique. La Bulgarie, pour avoir toute la Macédoine, s'en remit, par une attaque brusquée, au sort des armes, (3o juin 191 3). Il lui fut contraire et ne lui livra du pays convoité qu'une portion infime.

Affreuse déception d'un prince et d'un peuple qui d'étapes en étapes, avec un succès constant, avaient marché vers un but et, au moment de l'atteindre, le voyaient échapper ! Après un

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immense effort militaire, des victoires retentissantes, après Kirk-Kilissé et Lulé-Bourgas, ils se voyaient dépouillés et humiliés par le traité de Bucarest (octobre igiS). Ils ne vécurent plus que pour réparer ce désastre.

Deux voies leur furent ouvertes, à cet effet, quand éclata la guerre européenne. Ils pouvaient s'allier à l'Entente et pour prix de leur concours obtenir à leur profit une révision du traité de Bucarest. Des négociations eurent lieu dans ce sens et la Serbie consentit, dit-on, d'importants sacrifices. Cette revision pourtant ne pouvait être que partielle ; elle ne donnerait certainement pas à la Bulgarie ce qu'elle voulait : la totalité de la Macédoine.

La seconde solution consistait à lier partie avec les Empires centraux et les promesses de ceux-ci étaient nécessairement plus larges. La Bulgarie, dans cette alliance, pouvait se tailler sur les Serbes la part qu'elle voudrait. L'accord des Austro-Allemands et de la monarchie hellène imposait sans doute des limites aux appétits bulgares du côté de la Macédoine grec-

que. Pourtant l'abandon de la région de Kavalla, par les troupes du roi Constantin, semblait indiquer que là encore le gouvernement de Sofia aurait une satisfaction moins relative.

Le terrible revers de la médaille était pour la Bulgarie de se faire l'instrument des ambitions allemandes en Orient. Après avoir lutté avec tant d'acharnement et d'habileté contre les tentatives d'hégémonie russe ; après avoir conclu en 191 2 l'alliance balkanique pour faire échec aux visées germaniques (i), c'était la plus folle inconséquence, la pire erreur que d'ouvrir au Drang, la route de Constantinople et celle de Salonique. Quels motifs, après des tergiversations réelles ou simulées, ont poussé le gouvernement bulgare à prendre néanmoins ce dernier parti ? Peu de personnes à l'heure actuelle le savent sans doute. La proclamation assez cynique du tsar Ferdinand à son peuple doit ce-

(1) Le traité Serbo-Bulgare du 29 février 1912 et la convention militaire du 29 avril suiivaint prévoient expressément la résistance armée des deux Etats à toute tentative de l'Autriche sur la Macédoine ou l'Albanie.

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pendant indiquer le principal : La Bulgarie, dans l'été 191 5, après le recul des armées russes, après réchec de l'expédition des Dardanelles, a cru à la victoire des Austro-Allemands. C'eêt pourquoi elle a joué sa destinée à leur côtés.

Destinée qui peut sembler fort compromise. En cas de défaite : ruines des espérances bulgares en Macédoine. En cas de victoire: les Allemands maîtres des Balkans. Point d'expansion dans le premier cas, point d'indépendance dans le second.

Est-il certain pourtant que ce dilemme se pose d'une façon si impérieuse ? La victoire incontestable d'im des deux partis n'amènera sans doute pas l'écrasement absolu de l'autre. Dès lors l'organisation européenne qui suivra la paix ne sera ni si définitive ni si rigide, qu'aucune nation n'y puisse, suivant l'expression de Maurras, « manoeuvrer et grandir ». Or c'est une tâche dans laquelle la Bulgarie

s'est toujours montrée supérieure, étant aussi ferme dans ses desseins que souple dans leur exécution. Les volte-face lui ont toujours été coutumières. Que le Germanisme trompe son espérance^ ou que, ayant tiré de lui ce qu'elle en attendait, elle n'en voie plus que les dangers, il ne saurait compter sur sa fidélité. Pour opérer de façon plus ou moins décente un changement de politique, le régime parlementaire a des ressources infinies, et si la couronne est trop compromise dans un sens, un changement de prince est toujours possible sans qu'il soit même nécessaire de remplacer la dynastie. L'avenir s'ouvre pour la Bulgarie, plein de tribulations et d'incertitudes. Mais s'ouvrait-il plus clair pour elle lorsque, prise entre le tsar et le Sultan, elle était, en plus dévorée par l'anarchie intérieure ? Peut-on juger irrémédiables les grandes fautes qu'elle a commises entre igiS et igiS ? Pour les réparer, n'a-t-elle pas toujours la valeur économique et militaire de son peuple, la patience et l'habileté de ses gouvernants ?

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