II. -- La Serbie
« La Serbie, étouffée, au Nord et à l'Ouest, « par un puissant voisin qui est devenu maître (( de la Bosnie-Herzégovine, cherche en vain à (( se dégager de son étreinte. Exclue des pays « serbes où l'appelait sa destinée historique, (( elle essaie aujourd'hui de se rejeter sur les « pays bulgares. Cette politique insensée et dé- « sespérée est la conséquence du traité de Ber- (( lin. »
Ainsi s'exprimait, en i885, un écrivain ami des Serbes comme de tout autre pays slave (i). M. Victor Bérard, qui leur est également favorable, ne traitait pas en 1890, avec beaucoup plus d'indulgence leurs prétentions en Macédoine (2). Le, livre de M. Goptchevitch (3) qui le premier les eotposa, lui inspirait des réflexions plutôt humoristiques.
(1) Louis Léger : La Bulgarie.
(2) Victor Bérard : La Turquie cl rHellénisme contemporain.
(3) Goptchevitch : Macédonien und ait Scrbicn.
Ces jugements sévères ne sont pas tout à fait exacts. Les ambitions de la Serbie en Macédoine ne sont, en somme, ni plus ni moins justifiées que celles des Bulgares ou des Grecs. Les raisons historiques ou ethniques qui les appuient en valent bien d'autres et les populations malléables des régions de Monastir et du Vardar s'accommoderaient aussi bien, nous l'avons vu, d'être gouvernées de Belgrade que de Sofia ou d'Athènes. Il est par contre absolument vrai que ces ambitions sont de date récente et qu'elles ont pris la place d'autres ambitions déçues.
Jusqu'au traité de Berlin, les regards de la Serbie se tournent vers l'Ouest et le Nord. Elle veut obtenir l'accès à l'Adriatique qui, seul, peut la soustraire à la domination économique de l'Autriche et de la Turquie. Pour n'être pas à la merci de ces deux formidables puissances, il lui faut aussi s'accroître. Elle le peut en s'étendant vers les pays Yougo-Slaves voisins : la Bosnie et l'Herzégovine, le sandjak de Novi-Bazar. Ces régions appartiennent à la Turquie. Elles sont donc susceptibles d'être, dans un
238 LA MACÉDOINE ET l'EUROPE
temps plus ou moins long, rattachées à la chrétienté et l'Etat serbe est tout qualifié pour représenter celle-ci. D'autres Yougo-Slaves, ceux du Banat, de Slavonie, de Croatie sont soumis à la couronne d'Autriche. Prétendre les arracher, à une telle puissance peut paraître téméraire. Aussi la Serbie n'a-t-elle de ce côté que des espérances fort lointaines.
En 1876, la Serbie alliée au Monténégro entra en guerre avec la Turquie, en déclarant s'annexer la Bosnie. Ce fut le prélude et le motif de la grande guerre iiisso-turque à laquelle mit fin le traité de San-Stephano. Ce dernier donnait seulement aux Serbes ime rectification de frontière du côté de la Bosnie et de la région de Mitrovitza.
Le traité de Berlin intervint et rendit Mitrovitza à la Turquie. La Serbie reçut en échange Nisch que le traité de San-Stephano avait attribué à la Bulgarie. Ce fut la première application de cette théorie des compensations qui devait jouer un rôle si néfaste dans la vie nationale serbe.
Mais le traité de Berlin portait un coup beaucoup plus terrible aux espérances de la Serbie. Il confiait à l'Autriche l'administration de la Bosnie et de l'Herzégovine, ainsi que l'occupation du sandjak.
Le gouvernement serbe jugea une attitude de protestation inutile et le roi Milan Obrénovich se fit, au contraire, le serviteur de l'Autriche. Il chercha à employer d'un autre côté les désirs d'expansion de son peuple et la force de son armée.
Il crut en trouver l'occasion en i885, lorsque la Bulgarie s'annexa la Roumélie Orientale. Le prince serbe déclara que l'équilibre balkanique se trouvait détruit, et demanda pour le rétablir un morceau de la Bulgarie occidentale. La guerre s'ensuivit. Les troupes du roi Milan furent battues à Slivitza et celles d'Alexandre de Battenberg envahissaient la Serbie, lorsqu'une intervention autrichienne les arrêta. La paix fut signée sans que la Serbie eût à subir autre chose que l'humiliation de la défaite.
Une longue période s'ensuivit pendant
2 ko LA MACÉDOINE ET l'eUROPE
laquelle le gouvernement serbe abdiqua toute action nationale. Tandis que pensionnés de l'Autriche, les deux derniers Obrénovich, Milan et son fils Alexandre traînaient à Belgrade leurs règnes sans honneur, les partis se disputaient le pouvoir. Seule une minorité patriote rêvait en silence une plus grande Serbie, et, comprenant quelle formidable barrière était la puissance autrichienne, portait ses regards au delà même de la vieille Serbie, vers la Macédoine.
Les ambitions vont vite quand aucun commencement d'exécution ne permet de mesurer les obstacles. Rien de plus facile pour un professeur ou un étudiant que de restaurer dans son esprit, au besoin même dans un livre, l'empire médiéval de Douchan. Puisque l'Autriche refusait l'accès à l'Adriatique, la Serbie atteindrait l'Egée, deviendrait maîtresse de Salonique.
A la suite du meurtre d'Alexandre I", en igoS, l'avènement de la dynastie des Karageorgevich change l'attitude des gouvernants. Le roi Pierre se voue entièrement à la cause nationale. 11 assainit quelque peu l'atmosphère politique,
hm NATIONS BALKANIQUES 2^1
groupe autour de lui les éléments patriotes. L'attitude de servage envers l'Autriche disparaît. C'est vers la Serbie que se tournent les Slaves du Sud qu'animent des aspirations unitaires. Aussi le petit royaume devient-il l'objet d'une hostilité violente de la part de la monarchie autrichienne. Celle-ci voit en lui à la fois un soutien de ses sujets révoltés et un obtacle à sa marche vers l'Egée. Mais ni les menaces, ni les mesures de répre^ion contre le Slavisme, comme le procès d'Agram en 1908, ne découragent les Serbes, lis savent la force de l'Autriche, mais ils voient peu à peu se dresser contre elle celle de la Russie, protectrice des Slaves, et ils comptent sur cet appui.
Une immense déception vient pourtant les frapper. En octobre 1908, après la révolution turque, l'Autriche s'annexe purement et simplement la Bosnie-Herzégovine et l'Europe la laisse faire.
La liquidation de l'Empire ottoman qui s'annonce peu à peu, apparaît alors comme un moyen de dédommagement. En 191 2, pour l'af-
B. de B. — La Macédoine 16
242 LA MACÉDOINE ET l'eUROPE
franchissement définitif des Balkans, le concours de la Serbie est indispensable ; il est donc juste qu'il soit rémunéré. Des pourparlers s'engagent sur ce point avec la Bulgarie ; après de longs débats, celle-ci consent à un partage éventuel qui attribue la Vieille Serbie à sa voisine, plus une portion des territoires situés au Sud, à déterminer par l'empereur de Russie.
Après la victoire balkanique, il semble que Tintérêt de la Serbie eût été de s'en tenir exactement aux termes de cette convention. Elle acquérait ainsi une portion de Macédoine qu'elle-même avait jugé suffisante. Cet accroissement, ayant été accepté par les Bulgares, laissait subsister l'accord entre les deux nations. L'alliance balkanique était maintenue et, comme cette alliance avait en partie pour objet de faire échec aux ambitions germaniques en Orient, la Serbie pouvait trouver en elle un appui sérieux dans la lutte contre TAutriche.
Le gouvernement serbe crut pourtant pouvoir s'appuyer sur deux raisons pour demander la re vision du traité de 191 2.
C'étaient d'abord les accroissements obtenus par la Bulgarie dans la région d'Andrinople. Ces résultats n'avaient pas été prévus par la convention de 1912 et,, comme le concours des armées serbes avait servi à les obtenir, il était juste que la Serbie en eût sinon sa part, du moins l'équivalent.
En outre, la Serbie, du fait de ses espérances déçues dans l 'Ouest-Balkanique, prétendait à une compensation. L'Autriche et l'Italie s'opposaient à ce qu'elle eût un port sur l'Adriatique, exigeant pour l'en séparer une Albanie indépendante.
La Russie, qui s'entremit entre les deux alliées, se montrait favorable à la thèse serbe. Tout en reconnaissant qu'en droit strict la Bulgarie pouvait s'en tenir à l'application du traité de 191 2, elle estimait que les services rendus par la Serbie, à la cause commune pendant la guerre, lui méritaient des avantages plus importants. Mais les Bulgares ne voulurent rien entendre. Le prétexte leur parut, au contraire, excellent pour revenir sur des concessions qu'ils
2[\k LA MACÉDOINE ET l'eUROPE
regrettaient et, pour ne pas le laisser échapper, ils se livrèrent sur l'armée serbe à l'âggression du 16/29 J"^i" ïQi'^-
La seconde guerre balkanique fut un triomphe pour la Serbie. Le traité de Bucarest lui donna en Macédoine bien au delà de ce que lui promettait la convention de 191 2. Sa frontière méridionale passa au Sud de Monastir. Ce traité semblait donc marquer une heure magnifique dans l'histoire serbe. En réalité, il était le prélude et le motif des pires catastrophes. En plus de son terrible adversaire du Nord, la Serbie s'était attaché au flanc un ennemi que l'intérêt et l'orgueil blessés rendraient implacable (i).
Lorsqu'en 191 4, l'Autriche et l'Allemagne eurent décidé de briser à jamais le slavisme balkanique en anéantissant la Serbie, celle-ci leur tint victorieusement tête, et battit sur le Rudnik de formidables armées impériales. Elle ne succomba, en 191 5 devant une attaque plus terrible
(1) La Serbie avait, il est vrai, pris centre le retour offensif de la Bulgarie l'assurance de l'alliance grecque. L'expérience a montre la valeur de cette garantie.
LES NATIONS BALKANIQUES ri/jT)
que les autres, que lorsque les Bulgares la frappèrent dans le dos. Elle connut alors la pire destinée qui peut atteindre une nation, Tinvasion totale de son territoire. Son souverain et son armée durent chercher refuge eur le sol étranger.
Le désastre de la Serbie peut donc être attribué en grande partie à sa politique macédonienne, laquelle a reposé sur une erreur fondamentale.
Cette erreur a consisté, non pas, je le répète, à revendiquer des territoires auxquels la Serbie pouvait prétendre aussi bien que la Bulgarie ou la Grèce, mais à établir entre ces revendications, et l'état des affaires serbes dans la question Yougo-Slave, un rapport absolument faux. Plus la Serbie au Nord et à l'Ouest se heurtait brutalement à l'Autriche, plus elle se rejetait vers le Sud et se heurtait alors aux Bulgares. C'était la conduite d'un homme, qui pressé par un ennemi, et prêt à défaillir, rassemblerait ses
246 LA MACÉDOINE ET l'eUROPE
dernières forces pour attaquer un autre adversaire. L'expression de M. Léger n'est pas trop forte lorsqu'il qualifie une pareille politique d'insensée.
Il eût fallu, selon la sagesse, agir de façon exactement opposée. L'action serbe au Sud ne devait pas être en raison inverse des résultats obtenus au Nord, mais en raison directe. Une Serbie assez forte pour tenir tête à l'Autriche, une Yougo-Slavie de sept ou huit millions d'habitants pouvait faire, à son gré, de l'impérialisme en Macédonie. La petite Serbie du traité de Berlin ne le pouvait pas sans une folle imprudence (i).
Et ce qui est vrai dans le passé, le sera dans l'avenir. La Serbie renaîtra de ses ruines ; mais ses destinées sont incertaines. Ne sera-t-ellc qu'un petit Etat indépendant, en marge de la
(1) En adoptant cette politique si périlleuse les Serbes comptaient, il est vrai, sur l'appui de la Russie et partant de ses alliés. Elle considérait la grande nation slave comme une mère indulgente qui grondait de temps en temps son enfant terrible, mais ne lui laisserait pas subir de sérieux dommages. Les événements ont fait justice de cet excès de confiance
grosse masse des Slaves du Sud, rattachée à la couronne d'Autriche ? Ou bien deviendra-t-elle le noyau d'une grande Yougo-Slavie? C'est une question que, peut-être, la paix prochaine ne réglera pas encore et qui, dès lors troublera longtemps l'Europe. Mais ce qu'on peut affirmer, c'est qu'une Serbie qui s'étendrait au Sud du Char-Dagh sans avoir réalisé sur la Serbie autrichienne de sérieux accroissements, sans apporter dans les Balkans le poids d'une masse d'hommes formidable, ne sera qu'un Etat d'existence précaire. Elle possédera assez de territoires pour exciter les convoitises, et pas assez de force pour les défendre.